Education : des paroles, et des actes ?

Qu’on se le dise : l’éducation est au cœur de l’action du nouveau gouvernement. Qui pourrait s’en plaindre ? Rénovation, états généraux, concertation, le tout sous les ors de la République reconnaissante… L’école est en crise, nous dit-on,  et le gouvernement Ayrault entend faire de cette question une priorité du quinquennat, comme l’avait annoncé François Hollande pendant sa campagne. Comme… un autre candidat l’avait fait, en 2007, avec des propositions bien distinctes certes mais qui montraient l’importance que cette question revêt dans le débat politique actuel. Il était alors question de revalorisation du métier d’enseignant grâce à la défiscalisation des heures supplémentaires, d’augmentation (très ciblées) de salaire, de fin de la carte scolaire pour permettre un « meilleur choix des familles » et, bien entendu, d’importance de l’enseignement « républicain » avec comme faire-valoir l’importance de l’apprentissage de la Marseillaise dans les classes.

Il semble que l’action publique en matière d’enseignement suive deux axiomes  souvent superposés et le plus souvent, contradictoires.

Le premier s’adresse au monde éducatif lui-même, aux enseignants, personnel d’encadrement et de direction. Il est alors question de statuts, d’autorité, de revalorisation des personnels et de rémunération. Caresser le monde enseignant dans le sens (supposé) du poil, le plus souvent dans des termes vagues et consensuels – ce qui n’était pas le cas sous l’ère Sarkozy, qui n’avait toutefois pas atteint les sommets vindicatifs de l’ère Allègre – censés apaiser, rassurer et annoncer des lendemains meilleurs. Le nouveau gouvernement promet ainsi de nombreuses embauches, oubliant au passage que les candidats au concours se font chaque année de moins en moins nombreux et de « refonder l’école » sur des bases plus saines, sans évidemment remettre en cause les acquis et le « collège unique » qui est la base de notre système secondaire. Le but en est louable : permettre à tous les élèves de suivre un cursus commun jusqu’en classe de troisième. Les effets pervers sont évidemment nombreux, puisque certains collèges se trouvent déclassés, ghettoïsés sans que leurs personnels aient d’autre alternative d’espérer une mutation pour commencer une nouvelle carrière quelques années plus tard dans un établissement supposé plus « tranquille ».  Sans compter l’effet délétère sur les élèves, soumis à un environnement difficile et à des conditions de travail particulièrement pénibles.

Le second axiome est lié à l’impératif de communication qui gouverne l’action publique : le nouveau ministre de l’Education, Vincent Peillon, a montré en la matière un remarquable sens de l’annonce. Vacances de la Toussaint rallongées, semaine de quatre jours et demi dans le primaire, grande « concertation » visant à mettre sur la table tous les problèmes, les nombreux maux dont souffre notre système éducatif. Il faut annoncer et mettre en scène la réalisation des promesses. Rien de bien nouveau ici et ce n’est pas en soi un sujet de polémique. A contrario des annonces de Vincent Peillon, témoigne de cette volonté de communication la réaction de l’opposition qui, par la voix du ministre sortant Luc Chatel, annonçait dimanche matin sur les ondes de France Info que les enseignants ne toucheraient plus d’heures supplémentaires à la rentrée. Or, tout enseignant sait bien que c’est la défiscalisation des heures supplémentaires qui est en voie de suppression, et non les heures supplémentaires elles-mêmes – fort nombreuses mais pas toujours désirées. Simplification, annonce, réaction. Le jeu politique, en somme, auquel s’ajoute dans le cas de l’éducation une dimension idéologique forte, comme on le voit avec la défense obstinée du « collège unique » dans sa forme actuelle en mettant en avant l’égalité des chances. Le collège est pourtant en échec. On peut incriminer les programmes, les enseignants, les élèves, tous les acteurs, on peut aussi nier les problèmes et proposer des solutions simplistes (« certains élèves ne sont pas adaptés au collège, adaptons le collège à ces élèves », « supprimons les notes puisqu’elles confrontent trop tôt les élèves à l’échec, il faut valoriser ce qui est positif») : il s’agirait donc d’acheter la paix sociale par un mensonge « soft » (« tous les élèves doivent trouver leur parcours individualisé de réussite », dans la novlangue des sciences de l’éducation dont il faudrait rédiger le dictionnaire), puisque lesdits élèves sont aussi de futurs citoyens qui seront confrontés, dans leur vie future, à une société autrement plus compétitive et brutale. Ceux qui connaissent les arcanes et les subtilités du système – parfois enseignants, bien entendu- ne tiennent pas ces discours angéliques (ou, s’ils le font, ne les appliquent pas à leur progéniture), envoient leurs enfants dans les établissements les plus réputés et les préparent très tôt à des concours exigeants et à des parcours dits d’ « excellence ».

La question centrale, pourtant, est de savoir si ces annonces, ces promesses et ces concertations tous azimuts seront à même de provoquer une véritable dynamique, si elles associeront véritablement les acteurs du système éducatif (syndicats enseignants et associations de parents d’élèves, notamment) sans faux-semblants, sans langue de bois et sans l’usuelle pratique de l’ « understatement » qui a les faveurs de l’administration depuis longtemps. En effet, en pratique, il est d’usage d’enterrer les problèmes, de les nier avec l’aide involontaire de nombreux sociologues ou spécialistes supposés des sciences de l’éducation qui n’ont pas dû mettre un pied dans certains collèges depuis vingt ans, de n’en faire part que lorsqu’il est impossible de faire autrement. Enfin, et surtout, de discourir sans cesse à l’intention de l’opinion publique pour essayer de prouver une action, un intérêt, une présence publique.

Toute la question, tout le débat se résume finalement à cette problématique : est-on capable aujourd’hui de faire fi de conflits de chapelles, qu’ils soient idéologiques ou sémantiques, pour établir un état des lieux sincère de l’éducation en France, ou est-on condamné à rester dans le verbe et le constat, avec les meilleures intentions du monde, sans même imaginer des outils pour entamer une rénovation véritable ?

La décision du ministre de rendre publiques les évaluations des politiques en matière d’éducation est un pas important dans la clarification des politiques d’une administration jusqu’alors caractérisée par son opacité. Mais au-delà de ces décisions symboliques, un constat s’impose, avec évidence (et par là, souvent occulté car il remettrait en cause l’action publique) : l’école, son état, ses politiques, ses acteurs, n’est que le miroir de la société française. Elle concerne des millions d’élèves, d’enseignants et de parents. Il faut donc, pour tout gouvernement, quelle que soit sa couleur politique, afficher des intentions, montrer des réalisations. La crise de l’école étant le reflet d’un mal plus profond, il convient de disjoindre les deux constats sous peine de remettre en cause l’action gouvernementale. L’école est le reflet – parfois déformant – de la société française, et ce reflet est souvent difficile à admettre, à supporter, pour nos gouvernants comme pour l’opinion publique. Or s’aveugler revient à sacrifier ce qui peut encore être fait. Cela constituerait un abandon dramatique.

Un constat lucide s’impose. Est-il seulement possible ?

Agrippine

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