Mourir pour Tombouctou ?

L’Union Africaine (UA) se réunit ce week-end à Addis Abeba dans un climat très tendu, à cause de la crise malienne mais aussi de la crise de succession ouverte en janvier dernier à sa tête. Il semble ainsi que, à l’image de la Ligue arabe concernant la question syrienne, l’UA se tourne désespérément vers l’ONU pour trouver une solution à l’occupation du Nord Mali par des groupes islamistes radicaux. La France, de son côté, refuse d’intervenir directement comme elle l’avait fait en Côte d’Ivoire en soutenant le président élu Alassane Ouattara contre son rival Laurent Gbagbo. François Hollande a déclaré ce 14 juillet qu’il était souhaitable « que les Africains eux-mêmes puissent organiser le soutien au Mali » dans le cadre d’une intervention de l’ONU grâce à un mandat de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest)- comme cela s’était produit au Liberia et en Sierra Leone, avec des résultats mitigés. Un contraste fort avec ses déclarations sur la situation en Syrie après les nombreux massacres signalés par la Croix-Rouge.

Comment expliquer ces difficultés et cette timidité manifeste de l’ancienne puissance coloniale devant une situation qui déstabilise toute une région, l’Afrique sahélienne, dont l’importance géopolitique est cruciale en Afrique et qui possède de nombreuses ressources naturelles et routes commerciales ?

C’est que l’examen précis de la situation au Mali est de nature à donner une migraine carabinée au plus expert des géopoliticiens mondiaux. Tant d’intérêts divergents, de groupes rivaux- que ce soit au sein du pouvoir central que des groupes « rebelles » et « terroristes », rendent toute intervention bien périlleuse, très difficile à préparer et surtout à consolider sur le terrain. On comprend bien après un rapide examen que la région est considérée comme une poudrière et qu’il est surtout urgent d’attendre.

En premier lieu, le gouvernement malien n’existe pas vraiment et sa « souveraineté » ne s’étend guère au-delà de Bamako. Il n’a, de plus, aucune légitimité démocratique. Le président élu en 2007 Amanou Toumani Touré (dit ATT) a été chassé du pouvoir le 22 avril 2012 par un coup d’Etat militaire mené par des partisans d’une intervention rapide de l’armée au Nord. Or l’action des putschistes a provoqué l’effet inverse : la déstabilisation du pays et la débâcle totale de l’armée malienne face aux groupes qui ont mené une offensive éclair et bien organisée pour prendre possession du Nord. Le gouvernement « intérimaire » mis en place est de fait contrôlé par la junte militaire et ne peut donc constituer pour l’ONU un interlocuteur légitime ou fiable.

Ensuite, les groupes « rebelles » ou « terroristes » ont certes un intérêt commun (chasser l’armée malienne et contrôler le nord du pays) mais sont profondément divisés sur l’avenir de ce territoire. Les rebelles touaregs du MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) sont les plus connus des spécialistes de la région et pourraient constituer des interlocuteurs en cas de négociation. Ils se disent étrangers à la radicalisation islamiste qui a cours dans les villes tenues par les rebelles.

Mais c’est bien là le problème : ils ne contrôlent plus ces territoires, en ayant été chassés par leurs alliés de circonstance, les rebelles d’Ansar Dine appuyés par les véhicules rapides et lourdement armés d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique). Ce sont désormais des groupes islamistes radicaux qui font la loi dans le Nord du pays, en particulier à Tombouctou, d’où l’indignation de la presse internationale et de l’ONU face au saccage et à la destruction de nombreux mausolées dans la ville au nom d’une vision « puriste » de l’islam. En effet, Ansar Dine a adopté une ligne salafiste et sa conception de l’islam s’inspire du wahhabisme saoudien : toute représentation, mausolée ou expression de la foi qui s’écarte de règles strictes est à proscrire, si besoin par la force . Ces destructions ont suscité un profond émoi à l’ONU, au point que l’UNESCO a classé les mausolées de Tombouctou comme « patrimoine mondial en péril ». La réaction des islamistes a été rapide : ils ont accentué les destructions, expliquant que «désormais, dès que les étrangers vont parler de Tombouctou », ils s’attaqueront à tout ce qu’on appelle « patrimoine mondial » (déclaration d’un porte parole d’Ansar Dine en date du mardi 10 juillet). Ces destructions en rappellent d’autres à la communauté internationale : la destruction des bouddhas géants de Bamiyan par les talibans en Afghanistan en 2001. Certains poussent désormais sérieusement à une intervention militaire « culturelle » pour sauver le patrimoine mondial en péril. Mais ce n’est certainement pas cette triste affaire des mausolées (bientôt suivie, peut-être, par la destruction de manuscrits millénaires ?) qui  peut pousser à une action armée. Le risque de l’implantation durable de groupes terroristes protégés par les rebelles n’est pas négligeable, au risque de créer ce que certains nomment déjà un « nouvel Afghanistan » .

http://www.lemonde.fr/international/chat/2012/07/09/mali-europe-syrie-tour-d-horizon-de-l-actualite-internationale_1731053_3210.html

C’est cette inquiétude, qui entraînerait la déstabilisation de toute la région, qui pousse les pays africains et, bien entendu, les gouvernements européens et américains à mettre en place une action militaire sous l’égide de l’ONU. Mais la précipitation est mauvaise conseillère, la situation explosive et instable entraîne la préférence d’une solution « africaine » à la crise : les Américains ont un très mauvais souvenir de leur intervention « Restore Hope » en Somalie en 1992, qui se solda par un désastre et la mort de 19 soldats américains. Depuis, ce sont les soldats éthiopiens qui interviennent en Somalie, soutenus militairement par les Occidentaux…

Les islamistes d’Ansar Dine représentent une menace car ils sont en effet très accueillants envers les groupes d’Aqmi en activité au nord du Mali, en partie parce que certains émirs d’Aqmi, à l’image de Mokhtar Benmokhtar, un Algérien issu du GIA, ont réussi à s’intégrer à la société touareg par le mariage, mais aussi parce que les terroristes d’Aqmi sont riches, très riches grâce à leurs multiples enlèvements et au trafic de drogue. Ils sont donc très bien armés. Un autre groupe islamiste issu d’une scission d’Aqmi, le « Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest », revendique un « califat islamique » sur toute l’Afrique de l’Ouest. Tous ces groupes bénéficient également des armes lourdes venues de Libye dans les bagages des mercenaires touaregs du régime de Kadhafi.

On comprend mieux la crainte d’une « afghanisation » du Nord Mali. Cependant, contrairement aux talibans, les groupes islamistes sont peu implantés et bénéficient d’un soutien populaire restreint. Les chasser par une intervention militaire serait donc envisageable mais la menace ne disparaîtrait pas pour autant : ils se replieraient aussitôt dans le désert du Nord, hors des villes, pour rassembler leurs forces. L’Algérie frontalière se garde bien de s’immiscer dans les affaires maliennes, par crainte d’un retour des « années noires » : des terroristes islamistes algériens sont au Mali, qu’ils y restent !

La difficulté essentielle réside donc dans l’instabilité politique au Mali : le gouvernement provisoire, dominé par les militaires, est en proie à des contestations internes, de tentatives de putsch répétées et ne semble donc pas un interlocuteur fiable. D’où la tentation de régler d’abord le problème du Sud (le gouvernement de Bamako) avant de s’attaquer au Nord et à ses islamistes. Mais, une fois au Nord, avec qui négocier ? Pas avec les islamistes, qui semblent désormais défendre une position djihadiste avec la volonté d’étendre la charia à l’ensemble du pays. Avec les rebelles touaregs « laïques » du MNLA, qui réclament l’indépendance du Nord, rebaptisé par eux « Azawad » ? Le MNLA, vaincu sur le terrain, semble désormais se tourner vers la communauté internationale et se présenter comme une alternative crédible. Son président, Bilal ag Acherif, a déclaré le 13 juillet, à la veille du sommet de l’Union africaine : « le MNLA est conscient du fait qu’il n’est pas l’unique acteur qui devrait s’impliquer dans le contexte actuel dans le combat contre le terrorisme sur le territoire de l’Azawad. Il est aussi du devoir de la communauté internationale de s’investir pour l’efficacité de cette lutte contre les groupes terroristes présents sur ce territoire tout en respectant la vison du MNLA afin de préserver la sécurité des pays voisins » (texte complet à lire sur http://www.mnlamov.net/ ). La crainte du MNLA : une intervention internationale qui redonnerait à Bamako la souveraineté sur l’ensemble du Mali, sans aucune négociation avec les rebelles touaregs opportunément considérés comme des « terroristes ».

Un Etat sans Etat, des rebelles djihadistes surarmés, des touaregs dépassés et une organisation internationale africaine minée par les divisions et incapable de faire un choix entre les différentes options. L’appel lancé par Jacques Chirac (qui sort de son silence médiatique) et Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, à « ne pas abandonner le Mali » dans une tribune au journal Le Monde, témoigne à la fois de l’urgence de la situation et l’impuissance de la communauté internationale.  Il faut « lancer un véritable plan Marshall pour le Sahel », écrivent-ils (texte intégral à lire sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/07/13/urgence-a-tombouctou_1733522_3232.html ) Mais cette entreprise de longue haleine nécessiterait une véritable volonté politique et économique dans une région depuis longtemps délaissée, utilisée seulement pour ses ressources naturelles par les grands groupes mondiaux.

Agrippine

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s