A la recherche du « Peuple » français

Les tensions qui s’accumulent ces derniers mois sont le symptôme, sinon d’une révolte qui couve dans l’ensemble de la société française, du moins d’une forme de crispation. La tentative (et la tentation) opérée par l’UMP de récupérer les mécontentements d’une prétendue « France profonde » (aussi appelée « vraie France » voire « Peuple de France », notez la majuscule) apparaît hasardeuse. On évitera ici d’aborder la question de la morale de l’histoire – car politique et morale fricotent assez peu ensemble. Du point de vue de la stratégie politique, cette initiative pourrait produire un effet boomerang loin d’être au bénéfice du parti de droite.
Malgré le contentement des stratèges de l’UMP qui se félicitent bruyamment de la popularité en berne du Président et de son gouvernement, les prochaines échéances électorales ne marqueront pas nécessairement le temps de la reconquête. Bien sûr, les municipales risquent fort de ressembler à une catastrophe pour la gauche, habituée à remporter ces élections ces dernières années alors qu’elle était dans l’opposition. Bien sûr, l’UMP remportera de nombreuses villes et s’exclamera, comme d’autres en leur temps, « en avant vers d’autres victoires ! »
L’UMP commet ici une erreur d’analyse majeure dont elle risque de mesurer trop tard les effets ravageurs : la société française est morcelée et ce n’est pas en additionnant les mécontents que l’on se (re)construit une clientèle électorale. Le rejet non pas du gouvernement actuel, mais des effets délétères de la crise et la manifestation angoissée et le plus souvent silencieuse d’un manque de confiance profond à l’encontre de ce que signifie, aujourd’hui, être Français ne profiteront pas forcément à l’opposition républicaine. On ne peut pas additionner Aulnay et le mariage gay, pour reprendre un des slogans de la « Manif pour Tous ». Il ne suffit pas de crier « Nous sommes le peuple ! » pour que celui-ci s’incarne immédiatement – parole censément performative qui rappelle la transsubstantiation… On ne peut pas compter sur ce qui reste de la France industrielle, à qui on a fait le coup de promettre que se lever tôt était la solution à tous les maux du pays et, dans le même temps, sur ce qui reste de la France catholique réactionnaire (car il existe aussi une France catholique progressiste, comme on peut le voir ici).
Ce qui risque à l’inverse de se produire est un morcellement électoral et une victoire de l’abstention qui a plus à voir avec la fin des années 1990 qu’avec un délirant « Printemps français ». L’UMP commet ici la même erreur que celle des manifestants de ces dernières semaines contre le projet de loi Taubira : il ne suffit pas de s’autoproclamer « Peuple de France » pour l’incarner dans les faits. Le peuple en question est aussi divers que profondément désabusé et peu enclin à se laisser entraîner par des envolées lyrico-hystériques à la Christine Boutin qui s’imagine sérieusement que « les Français ne veulent plus des principes libéraux-libertaires de mai 68 » – c’est le cas dans son microcosme catholico-vaticaniste, pas dans l’ensemble de l’opinion publique qui s’en fiche comme de sa première liquette.
Lors des prochaines échéances électorales, il est probable que l’on se retrouve avec un émiettement dû à la fois au manque de confiance de l’électorat envers le monde politique et à l’impopularité du gouvernement actuel dont l’action est loin d’être toujours très lisible. Mais l’UMP n’apparaîtra pas, alors, comme la bouée de sauvetage. Ce parti fut la risée de tous avec sa guerre des chefs (rendez-vous en septembre pour le tome 2), son président temporaire est l’homme politique le moins populaire du pays et il semble profondément divisé sur la stratégie à adopter : pas sûr qu’une NKM, surtout si elle remporte la mairie de Paris après une campagne bobo-compatible, soit sur la même ligne que Copé ou qu’Hervé Mariton. Non, l’UMP court plusieurs lièvres à la fois et sera forcée de continuer après les municipales dans le cas probable d’un bon score du Front National. Gare à l’écartèlement.
Quant au PS, sa crise de leadership est manifeste et le « nouveau rêve français » semble s’être pris dans les marais de Notre-Dames-des-Landes à défaut de s’incarner dans des initiatives claires. Mais le PS ne disparaîtra pas, pas plus que l’UMP : il risque seulement de se diviser profondément et d’être incapable de défendre le bilan du gouvernement dans quatre ans. Pour le plus grand plaisir des partis « hors système » mais pas, contrairement à ce que beaucoup croient encore, au bénéfice de l’UMP. Nicolas Sarkozy s’image déjà en recours, Jean-François Copé prépare ses munitions et François Fillon risque fort d’avoir de nouvelles attaques lombaires en songeant à son positionnement politique. François Bayrou s’imaginera lui aussi répondant aux téléx à Colombey-les-deux-haras , le PS divisé le rejettera parce qu’on ne « s’allie pas à la droite », Jean-Luc Mélenchon continue de se rêver en Chavez français tandis que Marine Le Pen se présentera comme le seul recours et…une étrange impression de déjà-vu s’emparera des observateurs politiques. A tenter de courir après une « opinion » fantasmée l’on risque fort d’oublier ce pour quoi, au fond, l’on fait (ou devrait faire) de la politique : se consacrer au bien commun.

Agrippine

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