Prismes déformants

A lire et écouter les réactions françaises aux événements internationaux, on pourrait croire que la guerre civile est à nos portes. Non qu’une guerre mondiale ou européenne se profile, nul bruit de bottes sur la ligne Maginot ou aux frontières de l’espace Schengen. Non, mais un écho qui retient l’attention de l’observateur : les soubresauts qui agitent les opinions publiques et les foules souvent militantes en Egypte, en Turquie ces dernières semaines, sont l’occasion pour nos hommes et femmes politiques d’établir des parallèles le plus souvent inconséquents et inquiétants. Où l’on sent poindre un désir, une flamme, une jalousie qui ne s’avouent pas. Comment, là-bas, des foules mettent à bas des pouvoirs établis ? Comment, un président élu démocratiquement balayé en quelques jours ? Comment, les chars sont dans les rues, les soldats tirent à balles réelles ?

Que ce soit pour s’en inquiéter ou pour souhaiter que les foules françaises se déchaînent à leur tour, l’atonie et la déprime ambiante semblent paradoxalement se superposer à l’agitation et la ferveur observées ailleurs. « La France s’ennuie », écrivait l’éditorialiste Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde en mars 1968. Elle cherche aujourd’hui, semble-t-il, à s’occuper en s’agitant par procuration. L’imagination dont font preuve certains est sans limite.

Ainsi a-t-on pu entendre Marine Le Pen nous proposer une analyse apocalyptique intéressante : selon elle, en Egypte coexistent deux courants politiques, « l’un qui tend vers la modernité et la laïcisation, et l’autre qui tend vers l’islamisation ». Et, on s’en doutait, « il ne faudrait pas qu’en France, un jour, s’affrontent également deux projets de société ». On imagine déjà des micro-Etats islamiques du 93 monter à l’assaut des braves populations Françaises « de souche »,, Neuilly-sur-Seine occupée, submergée par une armée de crypto-talibans fanatisés par des prédicateurs saoudiens salafistes venant de Pierrefitte ou Saint-Denis.

A l’inverse et de l’autre côté de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon fait de la révolution tunisienne un modèle pour d’autres luttes, bien plus proches : « C’est un printemps méditerranéen qui a commencé en Tunisie et qui va continuer en Grèce, en Espagne ou au Portugal ! ». D’autres prétendent que l’atonie française n’est qu’un trompe l’oeil et appellent de leurs vœux un coup de force militaire… en France. Ainsi a-t-on pu lire un article de Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion citant un mensuel royaliste confidentiel, Le Lys Noir après les manifestations anti-mariage homosexuel et l’influence supposée des franc-maçons au sein du ministère de la Défense, s’exprimerait dans une frange très catholique et traditionaliste la volonté que « l’armée sorte des casernes pour imposer une solution politique, qui ne viendra ni des urnes, ni de la rue ».

On peut le constater : entre les nostalgiques du « printemps des peuples » et ceux des coups de force militaires (ah, Boulanger, le 6 février 1934, le 13 mai 1958 et celui des généraux en avril 1961 !), un axe se forme. Chacun a sa vision du salut national, difficilement conciliable. Mais surtout, tous rêvent d’un sursaut, d’un mouvement de masse dans une France qui semble bien peu goûter – et moins que jamais – les mobilisations et revendications franches et violentes. On se pique de croire que le fruit est mûr et qu’il faut allumer la mèche, trouver un prétexte, n’importe lequel – après tout, en Turquie, le gouvernement Erdogan n’a-t-il pas failli chuter à cause d’une simple affaire environnementale ?

L’analyse des événements d’Egypte ou de Turquie en est complètement faussée – nous reviendrons sur les faits dans d’autres billets sur ce blog. Entre fantasme de l’islamisme fanatique à nos portes et fantasme inversé d’une réaction « laïque » contre l’influence des pays du Golfe, l’auditeur et le lecteur peuvent légitimement se sentir déboussolés et inquiets. Les prismes sont déformants mais témoignent surtout de l’état d’une société française que l’on n’observe plus, qui n’apparaît plus guère que comme un reflet, un ersatz, une chimère. Comme un air de « (g)rêve générale » ou de « printemps » tant désiré. Un « nouveau rêve français » dont on aimerait bien, un jour, se réveiller.

Agrippine

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