14 Juillet, 1 polémique

En France, fête nationale et défilé militaire sont indissociables. Le beau spectacle des chars majestueux sur les Champs-Elysées reste ancré dans l’esprit des Français comme le FN à Carpentras. Les journaux télévisés nous ont d’ailleurs offert une semaine de préparation mentale au passage des militaires sur la plus belle avenue du monde, comme si le spectateur de base n’avait jamais vu, directement ou indirectement, des militaires et leur équipement. Ces choix éditoriaux se fondent sur l’idée que « Les Français sont profondément attachés à leur armée », alors qu’il faut peut-être considérer le lien de cause à effet dans une logique inverse. Ce pays, bien que sa principale fierté historique soit une révolution, demeure conservateur et donc est bien peu enclin à bousculer ses habitudes. Et les manifestations incalculables sur tout et n’importe quoi relèvent davantage d’un esprit grincheux que réellement contestataire, comme le démontre la faible participation au mouvement des Indignés. Ainsi donc, le citoyen lambda, qui enfant a pu apercevoir les garde-à-vous parfaitement synchrones juché sur les épaules de son père, ne souhaite pas voir disparaître l’évènement majeur de sa Fête nationale. C’est bien dommage.

Problème de calendrier

Avec le défilé militaire, la Fête nationale du 14 Juillet a pris la mauvaise direction. Ce jour célèbre deux choses : la nation et la date du 14 Juillet, commémorant le 14 Juillet 1789 et celui de l’année suivante, avec la Fête de la Fédération instituée pour rassembler les Français et célébrer leur unité tout en gardant le souvenir de la prise de la Bastille. Cet évènement, bien qu’il n’ait pas été décisif dans la chute de la monarchie, est le premier pas de la Révolution du peuple parisien par la force, renversant un symbole de l’autorité arbitraire (c’était l’endroit où on emprisonnait auparavant sur lettre de cachet). C’est un jour où les non-privilégiés ont pu eux-mêmes décider de leur sort, contre un pouvoir liberticide qui avait échoué à les gouverner dans leur intérêt. Un jour où le Tiers-Etat a pu montrer à toute l’Europe qu’un titre ou une robe ne pouvaient justifier l’inégalité. Un jour où les moins bien lotis ont décidé de sortir de la misère tandis que d’autres vivaient dans l’opulence au seul titre de leur naissance. Un jour où le peuple a montré qu’il aurait toujours le dernier mot, cela dût-il attendre des siècles et coûter des vies par centaines. Mais certains élus de la IIIe République chargés de déterminer la date de la Fête nationale objectèrent que le 14 Juillet 1789 était un jour trop violent, où on avait exhibé la tête d’un représentant de l’Etat sur une pique. On décida tout de même que la date était bonne car c’était aussi celle de la Fête de la Fédération, pacificatrice et unificatrice, où le Roi se mit à égalité avec les Français en jurant de protéger la Constitution rédigée par l’Assemblée du peuple. Le 14 Juillet est donc une date qui convint en 1880 à tous les horizons politiques, célébrant la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Par conséquent, de l’armée, pas de traces. Si ce n’est en 1789 pour tirer contre le foule (si ce n’est un détachement des Gardes Françaises qui se rallia aux Parisiens, qui était à ce moment-là plus parisien que dans sa fonction militaire aux ordres du Roi). Et puisque c’est en partie un article qui répond à celui de Jacques Attali intitulé A quoi sert le 14 Juillet ? qui, lui, ajoute qu’on célèbre aussi le 14 Juillet 1792 dans un contexte de guerre pour défendre la République, on peut objecter que cette armée-là est largement issue du peuple et que l’armée de la noblesse n’avait pas la même visée. A cette époque, ce fut bien plus la population et les décideurs politiques qui sauvèrent le régime nouvellement constitué que l’armée institutionnelle.

Problème de point de vue

Alors certes, l’armée a bien sauvé la France durant les Guerres révolutionnaires, comme en 1918 et 1944. Mais c’était contre une autre. Car l’armée d’un pays ne le défend que contre les torts de l’armée d’un autre, et si aucune force militaire nationale ou supranationale n’existait, on n’aurait pas à lever une armée pour défendre le pays contre une menace d’ampleur. Certes derechef, ce n’est pas l’armée française qui nous menaçait ces trois fois, mais peut-être est-il utile de rappeler ses erreurs du passé, avec la crise boulangiste ou la crise qui mit fin à la IVe République, ou encore des militaires qui ont mis fin à une République avec Napoléon et Pétain (même si c’en est un autre qui a initié l’avènement des deux dernières, avec une poussée plus politique que militaire). Les périodes où l’armée constituait un véritable pouvoir et était indépendante de l’autorité du peuple ont joué contre ce dernier. Aujourd’hui, l’armée est totalement soumise au pouvoir républicain, et l’idée d’un coup d’Etat pourrait en faire rire plus d’un. Reste qu’on célèbre chaque année l’armée via un défilé sous prétexte qu’elle défend la nation. Et ce de manière théorique, puisque la France n’a plus eu à se défendre contre une agression extérieure depuis des décennies. Le seul rôle que joue actuellement l’armée pour la défense est la protection contre les menaces terroristes, ce qui n’est pour l’instant que de la surveillance. En outre, les militaires cèdent de plus en plus de terrain aux industries militaires, et l’aviation prend une place de premier choix face aux forces terrestres bientôt obsolètes dans les conflits entre grandes puissances. Avec l’innovation technologique et l’arrivée des drones, les militaires ne deviennent plus que des bras et commencent à grogner. Il faut donc arrêter de baver devant l’armée quand cela n’a pas lieu d’être. La République ne devait rien avoir à faire avec l’armée, mais la fièvre patriotique post-1870 a enclenché le début du rite du défilé. L’armée n’a donc aucune place dans cette fête, mais il y a en plus des raisons de se mécontenter de sa présence. Ce n’est pas un escadron d’hommes aux bérets brossés qui revient lustré de gloire pour avoir défendu le pays contre les vilains islamistes et avoir libéré des peuples pomponnés devant les caméras : il s’agit de guerres, de morts, de blessés, de veuves, d’orphelins, de miséreux, de délogés. De tragédies. Il y a donc bien des raisons de refuser sa présence dans une fête, lors de la célébration d’une République fraternelle qui n’a pas dans ses gènes la destruction et la mort. Le plaisir pris tous les ans à admirer le courage d’hommes et de femmes qui risquent leur vie en tirant sur les autres est donc bien curieux. Si on veut accorder une date à ceux qui s’engagent de manière ultime pour la défense de leur pays et de la démocratie dans le monde, celle-ci ne doit pas être celle de la Fête Nationale célébrant la Révolution, mais une autre date comme le 11 Novembre afin de rappeler le peu de ce que l’armée a et a eu de positif et d’honorer ceux qui ont fait les frais de la guerre.

En conclusion, l’armée n’a rien à voir avec la date du 14 Juillet ou avec la Nation au point qu’on lui accorde tout un défilé où brillent des milliers d’yeux de Français qui quasiment tous préféreraient refuser le jackpot du loto plutôt que d’entrer dans l’armée. Il est donc contre-productif de cracher avec violence contre ceux qui montrent une opinion opposée, comme Eva Joly ou Xavier Cantat. Les guerres ont changé, les jeunes ne sont plus obligés de servir contre leur gré, il n’est plus temps d’idolâtrer les généraux comme l’ont fait certains hommes de droite à la suite du tweet polémique de l’année, dans un patriotisme exacerbé proche de la sénilité. Si on veut célébrer la nation (car la Fête nationale n’est pas un jour de débat pour savoir si nous sommes bien tous libres et égaux – c’est un combat de tous les jours) et la République née il y a plus de 22 décennies grâce à la volonté d’un peuple, autant mettre en avant dans le défilé si cher à nos compatriotes ceux qui participent au fonctionnement et au prestige de la France, et n’accorder que quelques carrés à l’armée : les scientifiques, les diplomates, les policiers, les pompiers, les jeunes qui représentent l’espoir de la France, les promoteurs des cultures régionales, ceux d’entre nous qui luttent dans le monde entier pour la promotion des valeurs républicaines : démocratie, liberté d’opinion, laïcité, liberté, égalité et – la France en aurait besoin – fraternité.

Scipion

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