Egypte : un scénario « à l’algérienne » ?

placevideLa violence de la répression des sit-in pro-Morsi a entraîné un bilan terrifiant, sans cesse revu à la hausse. Si l’on tente un instant de s’extraire de ces images de cadavres, de bulldozers et de mise en scène de la souffrance et du martyre, l’inquiétude pour le sort de l’Egypte est de mise.
Pour une raison somme toute assez simple : aucun régime ne peut sortir avec une quelconque légitimité d’épisodes aussi violents, de ce qui a tout d’un véritable massacre orchestré et légitimé par le pouvoir en place et les chaînes de télévision sous le contrôle du gouvernement. Les réactions modérément outragées des capitales occidentales n’y changeront rien, certes. Le pouvoir égyptien a carte blanche, l’armée est maître chez elle. Mais le calme morbide qui règne au Caire est bien trompeur.
Le parallèle établi par certains avec la situation de l’Algérie du début des années 1990 procède sans doute de l’anachronisme historique. Cependant, il paraît peu probable que les Frères musulmans, et leurs affidés (comme le FIS en son temps) acceptent sans regimber la chape de plomb qui s’installe en Egypte : ils contrôlent non seulement leur confrérie, extrêmement influente en Egypte et ailleurs dans le monde arabe, mais aussi une part non négligeable de la société égyptienne. Ils ont bâti un véritable système depuis le début du Xxème siècle, sont habitués à la répression, en particulier depuis l’assassinat de Sadate. Ils ne souhaitent pas retourner à la clandestinité mais le feront s’ils y sont forcés, forts des liens établis avec des mouvements prompts à la violence comme la Gamaa al Islamiya ou, désormais, des groupes proches de la nébuleuse Al-Qaeda.
La démission de Mohamed el-Baradei est à ce titre un signe fort. C’est le signe du refus d’un régime répressif dominé par l’armée de la part des « libéraux » et la preuve que la démocratisation n’est pas pour demain.
Les réactions tièdes, timides et hypocrites des chancelleries étrangères ont tout à voir avec celles qui ont accompagné le coup d’Etat de l’armée algérienne après la victoire du FIS aux élections législatives. Mais la comparaison s’arrête là, nous semble-t-il : depuis, les « printemps arabes » ont mis à bas les oligarchies militaires et réclamé des régimes plus démocratiques. En Egypte comme ailleurs, aucun pouvoir en place ne peut faire fi de ce séisme politique et culturel.
Le temps de Moubarak ne reviendra pas mais certains, au sein de l’armée, semblent ne pas s’en être aperçu. L’opinion publique égyptienne se déchire, les passants s’écharpent dans les rues. Bientôt, les désaccords se règleront à coups d’attentats et de kalachnikovs. Les Frères musulmans ont cru pouvoir travailler avec l’armée, comptant sur l’efficacité de leur réseau et un discours prétendument « modéré ». Ils ont joué et ils ont perdu. Les « libéraux » et la gauche sont divisés sur le bien fondé du coup d’Etat et de la violence de la répression. De nombreux opposants aux « Frères » sont néanmoins convaincus que seule une main de fer peut mâter ces protestations. Lorsque ladite main s’abattra sur eux, ce qui ne manquera pas de se produire en cas de désaccord un peu trop visible, ils reverront peut-être leur position. L’indignation face à un massacre ne peut être sélective car alors, comment être crédible lorsqu’on prétend défendre les « Droits de l’Homme » et les libertés ? C’est le (trop) fameux adage « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » qui a force de loi. Et qui, pour défendre les supposées libertés ? L’armée, celle-là même qui tirait sur les foules de jeunes réclamant des réformes il y a encore quelques mois, arrêtait et torturait par milliers. Il y aurait beaucoup à dire sur la « spontanéité » des protestations anti-Morsi et sur le mouvement Tamarrod : comme l’écrivait élégamment Benjamin Barthe dans Le Monde, « les dessous de ce coup d’éclat, qui est aussi un coup d’Etat, même s’il a été béni par la rue, ne seront pas connus avant de nombreuses années ».
L’indignation seule ne peut tenir lieu de politique. Si les généraux égyptiens ne se sentent pas forcés de revoir rapidement leur politique par d’amicales pressions internationales (et ici le rôle de l’ONU est crucial), une radicalisation est à craindre dans tous les camps. Les modérés seront laminés par l’appel du sang et de la vengeance. Et, face au « terrorisme », cet ennemi sans visage, l’Occident choisira une fois de plus les galonnés en se pinçant le nez. Ou comment crier au crime contre l’humanité en Syrie tout en soutenant un régime autoritaire et criminel en Egypte. La Realpolitik a de beaux jours devant elle.
Quel avenir, alors, pour l’Egypte ? Sans parler de « guerre civile » (dont on nous rebat le « spectre » à longueur de journée), on peut sans trop s’avancer tabler sur des années de violence politique qui entraînera l’effondrement du tourisme. La reprise économique étant bien lointaine, le mécontentement ira croissant. L’armée se trompe si elle croit avoir gagné la partie. Elle est seule à la barre et sera, seule, jugée responsable des échecs à venir.
Cela n’inquiète pas outre mesure les « faucons » égyptiens : pour eux, la violence qui naît servira à justifier une répression plus terrible et aveugle que jamais. Le chaos a aussi ses admirateurs.

Agrippine

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