Coup de sang

Cette dernière semaine, les retournements se sont enchaînés à une vitesse affolante: après la découverte de 1.400 morts gazés par le régime (et ce n’est pas une première, car tout le monde semble avoir oublié les échantillons recueillis par Le Monde et la conclusion d’une utilisation par le régime approuvée par Fabius en Juin dernier), les réactions fermes ne se sont pas faites attendre. Et même s’il y a une semaine, le président Obama craignait un nouvel Irak, on pouvait jusqu’à peu, croire à la bonne vieille alliance anglo-franco-américaine, comme en Libye. Mais voilà, David Cameron a dû se plier au vote d’un congrès rebelle refusant d’aider les rebelles et Barack Obama a pris le risque de s’engluer dans un conflit législatif incertain. Pendant ce temps-là, en France, les critiques de l’opposition pleuvent comme les bombes sur la banlieue de Damas. On peut se dire que Ségolène Royal a sorti son livre Cette belle idée du courage un peu trop tôt.

Prudence et petits pas

A Washington et à Londres, on a quelques problèmes d’audition, car on a tendance à entendre « Saddam Hussein » quand on parle de Bachar El-Assad. Le spectre d’une situation où on démolit une dictature avec de fausses preuves pour laisser place à toutes les tensions internes naguère accumulées. Ainsi, on demande aujourd’hui 1°) des preuves 2°) un mandat de l’ONU. 1°) Les preuves ont été apportées à deux reprises: en Juin dernier en France et dans la semaine par les Etats-Unis. Mais elles ne suffisent apparemment pas (car les Etats-Unis et la France pourraient mentir, on ne sait pourquoi) et il faut celles des Nations Unies qui ne seront pas publiées avant au moins 15 jours. Or, la présence de gaz est avérée, a été repérée dans des zones rebelles (et les rebelles ne se tirent pas dessus), a fait des victimes parmi les rebelles, et ne peut qu’être la cause de l’armée. Car sinon, cela voudrait dire que ses opposants auraient eu accès à des armes sûrement intensément protégées. De plus, le gaz ne fait pas de différence entre civils et militaires, et les rebelles ne prennent pas pour cibles n’importent quels habitants des zones ennemies, ce qui n’est pas le cas de l’armée. Enfin, ils savent que son utilisation provoquerait le rejet de la communauté internationale. 2°) Le conseil de Sécurité a eu 2 ans et demi pour faire voter une intervention en Syrie, et il n’échappe à personne que cela n’a pas été le cas. Certains sans doute pensent que Poutine va, après des mois dans son boudoir, avoir une saute d’humeur et enlever son véto. En l’absence d’autorisation, une intervention n’est donc pas « légale » (tout comme en 2003), mais qui s’interdirait de porter assistance à un cycliste renversé sous prétexte qu’on va devoir passer hors des clous ?

Tout va péter (?)

Une des principales raisons de la réticence à l’intervention est le risque d’embrasement de la région. Le problème se réduit tout de même sur une partie limitée de l’Asie (Syrie, Israël, Liban, Iraq, Iran et partie kurde de la Turquie), donc ce n’est pas tout le Moyen-Orient qui risque de prendre feu. Concernant l’Iran, il s’agit surtout de la crainte d’être le suivant, de se retrouver seul avec ses centrifugeuses, et c’est pour cela que le poing s’agite. Pourtant, le pays ne prendrait jamais le risque d’appuyer la Syrie ou de se venger sur Israël sans craindre des représailles franches de l’Etat hébreu, des Etats-Unis et de toute l’Union Européenne si la France est attaquée. De plus, on attaque un pays un peu plus « coriace » que la Libye, mais qui n’a pas non plus l’envergure de la Russie (qui ne sera que paroles dans le cas d’une intervention occidentale) Au Liban, le risque est de voir une recrudescence de l’activité du Hezbollah chiite pro-régime, alors qu’ils commencent à s’écharper avec les sunnites pro-rebelles. Or, le meilleur moyen d’arrêter la montée des tensions à propos de la guerre syrienne ne serait-il pas de faire cesser ladite guerre ? Même si la prise de pouvoir probable par les sunnites risque de faire débat. La cohérence du pays sera à maintenir afin d’éviter des réclamations ethniques et religieuses qui s’étendraient en Irak et en Turquie. Mais sachant que l’Irak est déjà à feu et à sang et que les kurdes turcs sont déjà occupés avec Ankara, on a du mal à imaginer pire avec des bombes H sorties du chapeau et des carnages généralisés si la Syrie entre dans la danse. On redoute que la chute d’El-Assad ait la même conséquence que la mort de Tito en Yougoslavie, mais l’ensemble est déjà désuni et les majorités religieuses sont plus marquées qu’en 1992. Cette région est déjà sous tension (qui n’est pas à son maximum mais qui peut difficilement aller plus loin), et refuser d’intervenir pour ces motifs signifie laisser tomber tout risque de responsabilité. Cela peut péter sans problème, du moment que ce n’est pas notre faute …

 Question de SAV

L’essentiel des réels problèmes repose sur l’après, sur les conséquences des représailles de l’Occident et la fin du conflit. Avec les actuelles situations en Tunisie et Egypte, les occidentaux ne veulent plus voir d’islamistes au pouvoir, d’autant plus que ceux qui opèrent en Syrie s’annoncent moins modérés … Cette guerre, sans intervention extérieure, va continuer des mois et peut-être des années. A la fin, si le régime gagne, il y aura un carnage chez les ex-rebelles, un quasi-génocide. Au contraire, si ce sont – ce qui est souhaitable et plutôt probable – les rebelles qui font tomber El-Assad, la confrontation entre islamistes du Front de Libération de Syrie et les autres rebelles de l’Armée Syrienne Libre aura lieu faute d’alliance. Avec une opération militaire, le résultat ne pourra être plus favorable aux islamistes que sans, au pire avec une influence et une situation identiques pour eux. On aura juste évité des mois de guerre, donc de morts, blessés, réfugiés, etc. Au mieux, les fondamentalistes auront eu moins de temps pour étendre leur influence en sous-sol. De plus, pour peu que l’implication dans le conflit soit plus importante, Français, Américains et onusiens pourront favoriser l’accession de la branche modérée. De même avec les armes: rien n’interdit de les fournir aux combattants laïques, au lieu de les lancer les yeux bandés. Enfin, il serait nécessaire que l’aide extérieur assure un service après-vente, c’est-à-dire s’assurer de la transition démocratique, du maintien de la cohésion du pays et du rétablissement économique. Le pays pourrait être placé sous l’égide de l’ONU, afin de concilier stabilité démocratique avec les éléments modérés et volonté des Syriens de prendre eux-mêmes en main l’avenir de leur pays.

Concernant des représailles éventuelles et attentats, on a pu constater la multitude des bombes posées en France après l’intervention au Mali … Il y a somme toute d’assez faibles risques, si ce n’est des rétractations diplomatiques et économiques de la part de la Russie (bien qu’aucune menace n’ait été proférée pour le moment). La menace du premier ministre syrien qui dit avoir « le doigt sur la gâchette », n’est qu’une intimidation, l’armée syrienne déjà mal en point n’ayant pas les moyens de s’attaquer aux plus importantes armées du monde. Les craintes à ce sujet sont légitimes mais peu fondées.

Obama: ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens

Il y a peu, le Barack Obama du discours du Caire, celui qui voulait rompre avec l’interventionnisme de Bush, a paradoxalement dû se faire à l’idée que les Etats-Unis, gendarmes du monde, devaient intervenir en Syrie. Mais l’opinion, encore refroidie par les échecs de la dernière décennie, ne le suivait pas à l’unanimité. Ainsi, il a demandé l’aval du Congrès, qui n’est ni improbable ni assuré. Non pas par instincts électoralistes, mais plutôt à cause des conséquences sur la politique américaine en cas d’imprévus: sa marge de manœuvre à la chambre des députés est très réduite, et un enlisement sans soutien préalable serait préjudiciable. Au contraire, s’il obtient un accord du Congrès, il ne pourra être critiqué en cas de pépin et en cas de succès, il en ressortira grandi. Obama pourra, si les élus américains refusent et qu’il accepte la décision, en sortir relativement intact puisqu’il aura respecté la démocratie américaine et qu’il sera resté cohérent avec sa volonté de consultation législative et de multilatéralisme tranchant avec la politique de Bush Jr. Les Républicains critiquant pour beaucoup un projet trop timide, ce vote pourrait avoir comme avantage caché d’aller plus loin dans l’engagement, ce qui serait logique vu la situation critique. Lâcher seulement quelques bombes pour dire « le gaz, c’est pas bien » serait inutile. Il faut au moins fournir des armes de manière ciblée et interdire le survol aérien, tout en systématisant la destruction des entrepôts d’armes et bases du régime. De plus, ces deux semaines supplémentaires l’aideront à accumuler des soutiens et des alliés, ce dont il manque quelque peu, même s’il possède déjà la France à ses côtés – ce qui peut paraître beaucoup à nos yeux mais moindre aux leurs.

Hollande mis sous pression quand il prend de la bouteille

C’est l’expression du jour qui colle et s’accole au nom de François Hollande: « sous pression ». Sous pression à cause des sondages et de l’opposition. Rien de bien original quand on parle de l’actuel Président français. Récemment, un sondage est paru dans le Parisien, annonçant que les Français, pour les 2/3, désapprouvent une éventuelle intervention en Syrie. En cause: crainte de l’embrasement, crainte des islamistes, crainte des représailles, crainte du manque de preuve et enfin crainte … que cela ne change rien. On comprend que 13% des Français ne veuillent pas intervenir de peur de ne rien faire. La bonne vieille prudence française, pourtant indépendante de la guerre du Golfe de 2003, semble prendre le pas, contrairement à l’intervention en Libye il y a 2 ans et celle du début de l’année au Mali. Durant deux ans, on a beaucoup habitué les Français à craindre une intervention, en montrant des barbus à chaque coin de rue. Avec ce sondage et les votes anglais et américains, l’opposition s’est rangée (presque) comme un seul homme derrière le scepticisme ambiant. De Marine Le Pen qui – de manière totalement inattendue – affirme que le Président favorise les islamistes à Jean-Luc Mélenchon qui ne veut pas faire brûler le pétrole de la région, le consensus national obtenu il y a 8 mois n’est plus qu’un rêve. On entend ça et là que l’UMP « demande » à ce qu’on reçoive les chefs de partis, que Borloo « réclame » un vote du Parlement. L’opposition de droite veut se donner une importance qu’elle n’a pas, croire qu’elle peut exiger certaines choses du Président tout en médisant sur lui à longueur de temps. Hollande, fidèle à sa conception pédagogique de la démocratie, a tenu à rassembler le Parlement au plus vite et recevra demain les chefs de partis, ce qu’il aurait fait de toute façon, même sans invective UMPesque. Cette inquiétude est assez mystérieuse, d’autant que l’opposition demeure toujours moins bornée sur les questions internationales, car il y a des limites que la Raison impose. Sentirait-on des pointes d’opposition constructive ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est sans doute le cas. Avec Apparu, Morin et Hortefeux on dénote une droite sérieusement divisée sur la question. Et avec des critiques sous forme d’avertissements et de conseils, on dénote aussi bien de la mauvaise foi que des avis avisés. Cela fait froid dans le dos, vivement la réforme pénale. Heureusement qu’Alain Marsaud, député des Français de l’étranger, notamment en Syrie, dit que la France a autre chose à faire. Il vaut mieux 100.000 morts que 100.000 chômeurs.

La question est de savoir si Hollande demandera un vote préalable du Parlement. La France n’accorde, conformément à l’article 35 de la Constitution, que très peu de pouvoir au Parlement en matière d’armée et de politique extérieure. Donc François H. aurait toutes les raisons de ne faire que débattre les assemblées. Les faire voter serait un signe de faiblesse, et un échec serait un camouflet, comme David Cameron en a connu un il y a quelques jours. De toute façon, la majorité semble solide sur ce point, même les écologistes soutiennent une action militaire (tout en demandant un vote, avec un Placé toujours soucieux d’exister). Seul Jack Lang, agitant le Satan de l’ingérence, croit que tout se règle autour d’une tasse de café. Même le secrétaire général socialiste d’habitude transparent a lancé une pique sur Munich assez juste mais surtout polémique. Ce n’est pas tous les jours qu’on dit qu’Hollande est courageux, c’est même plutôt le contraire. Il recule souvent, avec les auto-entrepreneurs, avec la PMA, avec les retraites, etc. Mais s’il n’a pas flanché avec 300.000 personnes dans la rue et des sondages à donner des sueurs froides, il ne flanchera pas pour ça. On ne demande pas dans ces situations-là à un Président de la République de tergiverser, d’être déterminé pour demander l’accord d’un Paparlement par la suite, mais d’agir vite, de manière responsable et courageuse. On est peut-être devant un vrai cas de courage ici, loin des considérations de la realpolitik. Il est peu probable que la France agisse avant le vote du Congrès, et cela devient assez incertain en cas de désaccord des élus d’outre-atlantique. La force de caractère de l’ancien député de Corrèze sera mise à rude épreuve dans les semaines qui suivront, à lui de montrer qu’il tiendra, sera ferme et fera tout pour non seulement punir le régime syrien mais aussi mettre fin à la guerre.

Le fond

Nous avons, dans cet article, beaucoup parlé de l’opposition, qui, toujours soucieuse de plaire au peuple, met en doute l’idée que le régime utilise du gaz (ce qui est un affront fait à toutes les victimes), réclame un vote russe dans le monde des bisounours et se croit indispensable. Du Président qui va devoir – malgré les médias qui prennent plaisir à le dire dans l’embarras, acculé et dans l’obligation de courber l’échine devant une protestation sans égale depuis 1789 – tenir bon pour défendre la justice. Des problèmes techniques et de voisinage que les Occidentaux craignent excessivement de rencontrer. Mais tout ceci se place d’un point de vue très français, où on examine tout ce qui pourrait NOUS arriver de mal. Mais il ne faut pas oublier que pendant qu’on pleurniche sur un trimestre de cotisation de plus, 110.000 hommes et femmes ont déjà succombé à la guerre. Tous les Syriens ont été affectés par ce fratricide, qu’ils aient perdu un proche, un ami, leur maison, leur moyen de subsistance ou leur espoir. Tout ça à cause d’un homme, d’une caste qui depuis 30 mois massacre son peuple pour maintenir une autocratie mise en péril par d’autres hommes qui ne veulent que la Liberté. Aujourd’hui, et seulement aujourd’hui, on s’insurge parce qu’une armée a tué 2.000 personnes avec du gaz alors qu’elle en a tué 100.000 autres par balles. Pendant 30 mois, on a autorisé un génocide après avoir autorisé une dictature de 4 décennies. Dans le monde, certains appellent à venger de manière ciblée le peuple syrien; d’autres, comme la Turquie, demandent la fin pure et simple de ce régime honteux, tandis que d’autres encore tremblent de peur à l’idée d’aider des malheureux. Certains se réfugient derrière les Eglises qui refusent toute intervention. Comme si elles pouvaient un jour appeler à sortir les chars. Mais chaque jour où les rebelles doivent seuls se débrouiller, sans une aide qui ne vient pas en dépit de leurs souhaits, ce sont des centaines de personnes de plus à enterrer. On cherche absolument l’appui de l’ONU, depuis 2 ans paralysée par d’autres dictatures cherchant à protéger leurs semblables, rendue inutile par des procédures et institutions obsolètes. Et ce alors même que les événements syriens vont contre les principes premiers de l’organisation. La communauté internationale a fait preuve de beaucoup de lâcheté cachée sous un masque de « pragmatisme » et a permis de trop nombreux massacres. En ne faisant rien de concret, en ne tenant pas nos engagements de « ligne rouge », c’est comme si on tuait nous-mêmes 100.000 autres personnes. Aujourd’hui, nous avons l’occasion d’agir, de nous racheter et de changer le cours des choses. On est intervenu en Lybie et au Mali: y-a-t-il des peuples qui valent plus que d’autres ? Personnellement, je serais fier d’être citoyen d’un pays qui défend la démocratie, la Liberté, qui fait tomber des dictatures et aide un peuple à se relever et à écrire sa propre histoire. Agissons, sans attendre le prochain coup de sang.

Scipion

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