Le journaliste et l’historien : à vos écrans !

© Goran Tomasevic-Reuters

© Goran Tomasevic-Reuters

Un souvenir, en premier lieu : une antique télévision à tube cathodique puis un générique mélodramatique, un pays qui se déchire, du sang et ce titre : « Yougoslavie, suicide d’une nation européenne ». L’auteur de ces lignes peut dater de ces moments télévisuels sa volonté d’approfondir des connaissances historiques qui, à l’époque, ne pouvaient être que parcellaires. C’était avant internet mais après Sarajevo et son cortège de massacres et bombardements sur grand écran, d’indignations bernardhenrilevyesques et de casques bleus impuissants tandis que Radko Mladic caressait les cheveux des enfants de Srebrenica. Un flux d’informations et d’images qui faisaient appel à l’émotion du spectateur sans jamais chercher à approfondir ni véritablement expliquer.

Plusieurs heures d’entretiens et d’images d’archives où l’on retrouvait les mêmes que dans les journaux télévisés (Karadzic, Tudjman) mais aussi Slobodan Milosevic en personne, cherchant à justifier, expliquer, parfois avec émotion, d’autres fois avec cynisme, les événements et péripéties qui aboutirent à l’éclatement d’un pays, de leur pays. L’Histoire est un matériau vivant et ce chef d’oeuvre documentaire fut l’occasion pour ceux qui le visionnèrent alors de comprendre, de toucher du doigt les motivations profondes des acteurs. Bien entendu, lesdits acteurs cherchent à se donner le beau rôle, à justifier l’injustifiable par instants mais les documentaristes font alors appel à l’intelligence du spectateur : la mauvaise foi ou la duplicité transpirent à l’image.

Norma Percy et Brian Lapping travaillent ensemble depuis plus de vingt ans et sont les seuls à avoir rencontré autant d’acteurs de l’histoire récente : de Bill Clinton à Milosevic, d’Ariel Sharon à Colin Powell, de chefs du Hezbollah aux néoconservateurs. Leur méthode est celle de la confrontation des informations : pas de documentaire engagé (il en faut aussi) mais une enquête approfondie où chacun, qu’il soit un pacifiste convaincu ou un faucon délirant, donne sa vision des événements, sans voix off ni questions agressives. La technique d’interview – presque d’interrogatoire -de ces journalistes ressemble à celle de Saul Berenson, le vétéran de la CIA à l’apparence de vieil ours fatigué qui apparaît dans la série Homeland : un calme olympien dont il ne faut jamais se départir, des techniques d’approche dignes des services secrets (Norma Percy s’est rapprochée de Mira, la femme de Milosevic pour obtenir l’accord de son mari), des questions précises et les contradictions qui apparaissent d’elles-mêmes, sans que les protagonistes aient pu les anticiper. D’autant qu’ils ignorent ce que racontent les autres intervenants de l’enquête. On se souvient ainsi de Bill Clinton se gaussant de Milosevic à Dayton tandis que le dirigeant serbe se rengorgeait quelques minutes auparavant.

Aussi peut-on attendre de leur prochain documentaire, diffusé mercredi 25 septembre 2013 sur Canal+, des révélations et surtout un plaisir intellectuel intense : il est consacré à la deuxième guerre d’Irak et s’intitule « Irak, dans les coulisses d’une guerre ». On y retrouvera Dominique de Villepin, Dick Cheney (qui nous manque depuis quelques années), Nouri Al-Maliki et des amis de Moqtada Sadr durant plus de deux heures (moitié moins que la version diffusée sur la BBC).

Amplement de quoi se coucher moins bête le soir, ce qui constitue, tout bien considéré, un honorable objectif de chaque jour.

Agrippine

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