Le périurbain, terreau de l’extrémisme et du ressentiment ?

periurbain

Le périurbain est à la mode. Que de tribunes, de documentaires, d’entretiens d’  « experts » consultés pour sonder la France des « oubliés », celle de ceux qui fuient la ville-centre à cause du foncier trop élevé et peuplent ces lieux que l’on proclame « sans âme » qui apparaissent dans le discours dominant comme le miroir inversé des banlieues dites « sensibles ». Le portrait robot du périurbain français inquiète : il serait un refuge de ménages modestes ou « moyens » qui vivraient dans la crainte du déclassement, auraient de plus en plus de difficultés à boucler leurs fins de mois et se jetteraient en masse dans les bras du Front National par crainte d’ « étrangers » à peu près invisibles dans leurs lotissements. Un monde de l’ « entre-soi », du NIMBY (Not In My Backyard) qui aurait perdu ses racines et tenterait de recréer un monde clos apparenté aux suburbs américains.

On consulte alors à tout va pour empêcher la quasi-sécession de ces Français, si nombreux désormais, qui vivent à la lisière des agglomérations, de ces « aires urbaines », possèdent bien souvent deux voitures, travaillent bien loin de leur domicile et ne fréquentent pas ou peu les lieux de sociabilité des urbains aisés ou étudiants. Des Français inaudibles, aigris, décontenancés par la société hypermobile et ultracompétitive. On convoque des géographes pour décrire et expliquer le phénomène et la télévision s’en mêle. Deux émissions ont abordé ce thème porteur ces dernières semaines : « Nous » et « La France en face » diffusés respectivement sur France 2 sur France 3.

La première émission tentait de comprendre les Français dans leur habitat, saisir leurs choix de résidence, leur attachement à leurs modes de vie, leurs « territoires du quotidien ». Le ton général était bienveillant et peu anxiogène : il s’agissait sans doute de montrer une France certes hétéroclite mais globalement attachée à son « terroir », fût-il très urbain, périurbain ou (néo)rural. Marie Drucker se déplaçait chez les gens, investissant leurs jardins ou leurs immeubles pour cerner au plus près ce qui constituait leur « mode d’habiter », comme disent les géographes. Ensuite des cartes et des statistiques venaient à l’appui de son enquête de terrain. A l’inverse, l’émission « La France en face » présentait les déclassés, les « oubliés » des zones non pas rurales (car la France est désormais presque entièrement urbaine ou proche de l’ « urbanité ») mais oubliées par la désormais célèbre métropolisation : en somme, la France des « perdants », ceux qui ne choisissent pas leur lieu d’habitation et s’y sentent à l’écart des bienfaits de la mondialisation. Soit qu’ils y soient nés et connaissent toutes les peines du monde à en sortir (l’individu qui aurait souhaité s’installer à Saint-Dizier, décrite comme une ville « morte » où il n’y a « plus rien », risque fort de changer d’avis ou de se faire traiter de fou), soit qu’ils y aient été relégués par manque de moyens. Le géographe Christophe Guilly, auteur remarqué de Fractures françaises en 2010 – ouvrage devenu la bible de nombreux hommes politiques, décrivait en parallèle des reportages un monde de ménages modestes relégués non dans des ZUS mais dans leurs pavillons, piégés par la gentrification et la muséification des centres tandis qu’Anne Clerval, auteur de Paris sans le peuple, prédisait la disneylandisation des centres et l’exclusion radicale des ménages modestes à l’horizon 2050. L’observateur politique sentait confusément que ce discours reflétait une inquiétude « de gauche » face à une évolution qui favoriserait l’extrême-droite en renforçant la crainte de la mondialisation et le refus du « vivre ensemble » – ce que Christophe Guilly nomme le « séparatisme culturel » qui succéderait au »séparatisme territorial ».

La France périurbaine fait peur. Aux politiques surtout, car elle ne ressemble à rien de connu. Ils la craignent puisqu’elle ne fait pas partie de leur monde et de ce qu’on leur a enseigné : la France urbaine n’a plus rien à voir avec les grandes villes, les villes moyennes et le monde rural. La France de l’ « entre deux », de l’urbain qui ne ressemble plus tout à fait à la ville et détruit ce qui faisait l’image de la campagne, la France insondable tentée par l’abstention ou le vote extrême. Le discours se fait alors culpabilisateur, qui voue aux gémonies la « France moche », un urbanisme conformiste et terriblement monotone, proche de centres commerciaux géants où l’on se rend en voiture, évidemment. Bref, le paradis de l’uniformité, de la maison avec jardin identique à tous les lotissements et, en creux, du refus de la mixité sociale, du rejet de l’Autre, un monde de fantasmes diffus qui constituerait le terrain de chasse idéal des idées extrêmes, où se concentreraient tous ceux qui « likent » le bijoutier de Nice et les ennemis racistes de Christiane Taubira. Sur ce terrain, le roman d’Olivier Adam, Les Lisières, a contribué à faire frissonner l’élite parisienne soudainement confrontée à des retraités ou des ménages auparavant acquis à la gauche et qui, relégués volontaires mais piégés dans leur pavillon déjà ancien, songeaient sérieusement à voter pour Marine Le Pen aux prochaines élections. Le narrateur s’en offusquait, lui dont le père retraité n’avait pu réaliser son rêve de déménager au soleil et en voulait aux étrangers qu’il ne fréquentait pourtant pas.

Non seulement la peur, le discours culpabilisateur ou le discours victimaire ne suffisent pas, mais ils reflètent une incompréhension face à l’évolution de la structure de la société française. Les politiques s’en remettent aux géographes, qui eux-mêmes s’écharpent tant ils sont en désaccord sur le constat même d’une France périurbaine par défaut et tentée par le vote extrême. Certains, comme Laurent Cailly, considèrent qu’il est vendeur de présenter une « figure pathologique et misérabiliste des territoires », mais inexact, tant il existe des « périurbains et des néo-ruraux heureux ». Le lien entre vote frontiste et vote périurbain apparaît plus complexe à cause de la « diversité des facteurs expliquant la territorialisation du vote ». Le Front National, de son côté, apprécie cette publicité et cible les Français oubliés des « élites », défend les automobilistes harcelés par l’Etat et tous ceux qui, classes populaires ou moyennes, ont le sentiment d’être incompris.

C ‘est surtout la complexification de la société française qui constitue un mystère pour nos politiques : ils constatent à raison qu’on ne peut plus lire cette société et donc s’adresser à elle comme on le faisait il y a trente ans. Alors, que faire ? La tentation du populisme est la plus évidente, la plus simple et la plus dangereuse. Car le populisme au pouvoir déçoit nécessairement, comme Nicolas Sarkozy l’a appris à ses dépens. Les périurbains sont des cibles faciles pour ceux qui craignent la montée des extrêmes ou de l’abstention. Ils ne sont pourtant qu’un symptôme d’un mal plus profond et non la cause ultime du désintérêt de nombreux Français pour la chose politique. Le sociologue Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, considère dans son rapport rendu au CEVIPOF  en octobre 2013 qu’on est passé d’un « vote de classe » à un « vote privatif » :  selon lui, on peut « interpréter cette évolution de plusieurs manières, soit par un choix égoïste dicté par des conditions économiques difficiles rendant l’avenir incertain, soit par l’effet mécanique de la fragmentation des univers professionnels ». Cette analyse est bien plus dérangeante car elle ne stigmatise pas une catégorie de la population mais englobe au contraire l’ensemble des électeurs, nous autres Français, pour qui la politique ne servirait finalement pas à grand-chose (si l’on excepte les militants) sauf à défendre des intérêts particuliers en temps de crise. Le réenchantement de la chose publique, la res publica, n’est donc pas pour demain et les hommes politiques ne savent plus vraiment à qui parler, ni à qui ils s’adressent.

Agrippine

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