Reculade en rase campagne

Le feuilleton autour de la « loi Famille » est loin d’être achevé : on apprenait, trois jours après l’abandon du projet de loi « Famille » pour 2014, que des propositions de lois sont susceptibles d’être déposées par des députés de la majorité- après les municipales, évidemment. Certes, les épisodes à rebondissement de cette saga débutée après le vote du « mariage pour tous » font moins vendre que la vie personnelle du Président et Closer ne risque pas d’en faire sa une. Ils apparaissent néanmoins comme un symptôme, un paradigme irait-on jusqu’à écrire, un mauvais symbole. Celui du renoncement et d’une incapacité à fixer ce fameux « cap » dont le gouvernement tente de convaincre qu’il y reste cramponné malgré les vents contraires.

Le site luipresident.fr tient le décompte des réalisations, des reniements et des pauses plus ou moins longues du gouvernement. La page consacrée à la PMA constitue un excellent exemple de l’inconstance et de la cacophonie qui entoure ces questions dites « de société ». Il ne fait pas bon être porte-parole du gouvernement ces derniers mois. Najat Vallaud-Belkacem, si elle embrassait le bouddhisme, aurait toutes les chances de se réincarner en girouette. Les convictions des uns et des autres ont beau être parfois nuancées voire contradictoires, une constatation s’impose : le retrait de la « loi famille », décidé dans la précipitation et au lendemain de la manifestation du 2 février, n’est que le dernier avatar d’une inquiétante série. Et le symbole d’une dérobade généralisée rebaptisée “stratégie provisoire d’avancement à potentialité différée” par le journal satirique Le Gorafi.

Une impression domine lorsqu’on observe les atermoiements gouvernementaux : ceux-ci semblent dictés par la crainte, la peur diffuse d’une explosion sociale, la conscience d’une impopularité sans pareille doublée d’une prise de conscience de la difficulté extrême de la tâche. Face à des mouvements qui naissent sans leader charismatique pour les rassembler, à des enjeux que la majorité croyait naïvement qu’ils ne se posaient plus dans la France d’aujourd’hui, la position du gouvernement a d’abord été celle du déni. Ces Français qui défilaient ne représentaient qu’eux-mêmes, une France racornie et vieillotte qui pleure le bon vieux temps du Général ou, pour certains, du Maréchal. Puis l’emballement médiatique a donné à ce mouvement une visibilité exceptionnelle et celui-ci dispose de relais, de réseaux organisés qui font renaître le lobby catholique, moribond depuis les débats sur le PaCS. Face à la crainte de débordements, de martyrs et à l’inflation verbale, la reculade s’est peu à peu amorcée : l’idée était de « tenir » à propos du mariage et de ne plus s’occuper des questions afférentes – filiation, procréation notamment. C’est pourtant une incohérence majeure dans le projet puisque mariage et filiation sont évidemment liés à la question de la procréation – les dirigeants de la Manif pour Tous ont raison sur ce point. Dissocier les deux relève de la schizophrénie justifiée par une volonté d’ « apaisement » dont on constate, un an plus tard, qu’elle n’a pas connu un franc succès. On se retrouve alors avec un mariage qui n’entraîne pas de filiation directe : des enfants élevés par des couples homosexuels mariés ne sont, par exemple, pas reconnus légalement, malgré la loi (il faut aux parents aller en justice pour espérer une adoption par l’épouse – ou l’époux, plus rarement – de l’enfant du parent « légal »).

Deux conséquences majeures de ces projets portés disparus : des situations qui restent parfois insolubles pour des familles et l’impression que le gouvernement accepte des fantasmes comme des arguments valables.

Les familles qui attendaient beaucoup du projet de loi se voient à nouveau niées, doivent retourner à des batailles juridiques longues et incertaines. La question des familles recomposées se pose pourtant à une partie non négligeable de la société française, ainsi que celle de l’adoption simple ou de l’accès aux origines. Le gouvernement se coupe ainsi d’une partie de son électorat, étant entendu qu’il ne gagne rien par ailleurs car on imagine mal les manifestants de ces dernières semaines voter socialiste aux prochaines élections – à moins que Christine Boutin ne reçoive un message divin en ce sens ou qu’Alexandre Gabriac se convertisse au social-libéralisme d’ici là, bien entendu. L’image d’indécision qui colle au duo Hollande-Ayrault en sort évidemment renforcée.

Mais c’est également à un niveau plus symbolique que ce reniement pose problème. Il semble accréditer les fantasmes les plus délirants qui deviennent, en quelques mois, des vérités sinon acceptées, du moins reconnues comme des opinions dignes d’êtres débattues. La question de la GPA, par exemple, n’a jamais été posée puisque le candidat Hollande s’y était déclaré opposé. Or elle est devenue un serpent de mer, un épouvantail brandi par la Manif pour Tous et les politiques de l’opposition (Jean-François Copé adore employer ce terme pour effrayer le bon peuple). Sous prétexte d’attendre un « cadre serein » (expression de N. Vallaud-Belkacem) pour examiner ces questions, c’est le contraire qui se produit : le fantasme se mue en sujet de débat, pendant des mois des mensonges éhontés deviennent des « éléments de langage » acceptables et réutilisés jusque dans les rangs de la majorité.

Extrait de Monty Python « La vie de Brian » (1979) : la « théorie du genre » avant Judith Butler

Dernier exemple en date, la désormais fameuse « théorie du genre » qui, on l’a bien compris, n’existe pas. Mais un peu quand même puisque Vincent Peillon s’y est déclaré opposé lors d’une réponse à l’Assemblée nationale. Le « gender » existe évidemment dans le sillage de la théorie de la déconstruction en vogue dans certaines universités progressistes américaines depuis les années 1980, mais de théorie unique, point. On brandit des citations de Judith Butler dans les manifestations, explique doctement aux parents que les enfants auront désormais des cours de masturbation dès la maternelle et qu’ils devront tout naturellement choisir leur sexe puisque celui-ci n’est en rien naturel mais construit. La blogueuse Klaire fait krr a d’ailleurs résumé ces techniques de désinformation dans des strips plus vrais que nature – il s’agit, dans son post, d’une loi imaginaire sur le replantage d’arbres où l’on croise pêle-mêle Hello Kitty, des buissons et des glands pédophiles. On croirait entendre Farida Beghloul.

Ces élucubrations trouvent un écho involontaire dans les reculades et les déclarations contradictoires. Point de « cadre serein » ici mais plutôt une hystérisation du débat où la parole gouvernementale paraît au mieux inaudible, au pire suiviste. Puisque, comme le dirait Mme Aubry, « quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup », Ayrault et consorts semblent juger qu’il faut convaincre sans cesse que le loup n’y est pas en enterrant toute discussion trop osée.

Cette politique est non seulement contre-productive est décevante, elle est également inquiétante. A reculer sans combattre, on se retrouve bien souvent acculé. Et les contradicteurs, eux, de triompher sans gloire. On en vient à se demander si les stratèges gouvernementaux ne jouent pas déjà le « coup d’après » : ils attendent la défaite prochaine, une droitisation radicale de l’opposition et chercheront ensuite à se poser en recours républicains. Un certain Nicolas Sarkozy semble caresser semblable stratégie. Les familles, elles, attendront. Paris vaut bien une messe.

Agrippine

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