Nos chères centrales

Source: yesvy.blogspot.com, dessin de Tim Newcom pour Seven Days (Vermont, USA), l’occasion de la fermeture de la centrale nucléaire de Vermont Yankee. 2e illustration par Tim Nuke ‘Em

C’était inévitable et cela a été annoncé il y a quelques jours: EDF « pense » (i.e. « réclame ») de nouvelles centrales nucléaires. Le parc actuel se faisant vieillissant (Fessenheim, plus vieille centrale en service, date de 35 ans) et coûteux à entretenir, le gouvernement penserait lui à remettre une pièce dans le jukebox. La construction de nouveaux réacteurs (rappelons que Flamanville 3 qui sera fini dans 2 ans a déjà occasionné 5 milliard d’euros de surcoût) signerait la fin de l’honnêteté intellectuelle du Président, si elle n’est pas déjà enterrée. Fessenheim est la seule centrale dont on envisage aujourd’hui la fermeture, ce qui au rythme de 2 réacteurs tous les 5 ans donnera au mieux 6 réacteurs  fermés sur 58 en 2025: on voit mal comment le nucléaire pourrait ne fournir que 50% de la production nationale d’électricité dans 11 ans (promesse de campagne de François Hollande). Mais, se plaît à rappeler Henri Proglio, si on prend en compte la démographie française (estimation de 6 millions d’habitants supplémentaires), la production actuelle ne fournirait que 60% de la demande, dont 50 de nucléaire). Cela signifie que si l’ex-candidat à la présidentielle ne veut pas se renier, l’intégralité de cette production supplémentaire (puisque la France tiendra à coup sûr à garder son indépendance énergétique) devra être compensé par les énergies renouvelables et il n’est permis aucune centrale supplémentaire (en supposant que le réacteur de Flamanville compense la fermeture des deux réacteurs de Fessenheim, ce qui est à peu près vrai).

Un peu de maths (simples) sur la transition énergétique

Un peu de calcul maintenant: si le parc nucléaire fournit 75% de la production actuelle  (donc de la demande actuelle) et 50% de la demande future, cela signifie que la production future vaudra 167% de la production actuelle. Les énergies renouvelables fournissent par complémentarité 20% de la production actuelle (essentiellement hydroélectrique en faisant abstraction des énergies fossiles). Si la capacité nucléaire française n’augmente pas comme l’a promis Hollande, cela signifie que les énergies renouvelables devront fournir 45% de la production future (en comptant toujours 5% d’énergie fossile), ce qui équivaut à 45%*167%  = 75% de la production actuelle. Sachant que la production actuelle totale vaut 4 fois la production actuelle d’électricité « renouvelable », cela nous donne une production « renouvelable » future de 4*75% = 300% de la production « renouvelable actuelle ». Donc il faudra augmenter la production renouvelable actuelle de 200%. Puisque la production actuelle équivaut à peu près à 19 réacteurs, il faudrait apporter d’ici à 11 ans l’équivalent un peu plus de 38 réacteurs. Si les chiffres de Proglio sont bons, il faut en considérer alors un autre pour comprendre: sachant que la demande future vaut 167% de la demande actuelle et que la population française future (de 2025) représentera 110% de la population actuelle, la consommation par habitant (demande/population) vaudra 152% de la consommation par tête actuelle. Autrement dit, chaque habitant consommera 52% d’électricité en plus, chiffre tout aussi hallucinant. Les estimations progliesques sont peut-être exagérées (d’autant plus que le chiffre donné est de 2% de croissance annuelle, ce qui fait plutôt tourner l’augmentation de la demande en 2025 de 24% par rapport à aujourd’hui, et non pas 67%). Encore un dernier chiffre pour l’exemple: la France a produit pour 102.500MWh d’électricité renouvelable l’année dernière. Il en faudrait donc 20500 de plus. Cela correspondra à 102500 éoliennes de 2MWh, et avec un coût de construction de 1.227.000€/MWh (source: EWEA), cela représenterait un investissement de l’Etat d’ici à 2025 de plus de 250 milliards d’euros, soit (le projet de loi de finances 2014 étant voté) 25 milliards d’euros d’investissement par an, et cela juste pour tenir la promesse présidentielle.

Plus dure sera la chuteVY.jpg

Le sujet des centrales après production est soigneusement évité par la plupart des politiques, mais recouvre pourtant deux sujets majeurs: la gestion des déchets nucléaires et le démantèlement des centrales. Et pour cause: ce qui advient du combustible et des centrales après la merveilleuse production d’électricité parmi les plus compétitives au monde est un véritable casse-tête, autant financier que technique. Sur ce sujet, nous vous conseillons le très bon documentaire Centrales nucléaires: démantèlement impossible ? Outre le coût de traitement et d’enfouissement (ou juste de stockage) des déchets nucléaires et celui d’entretien des centrales qui tombent en ruine, celui du démantèlement est énorme. La commission Energie 2050 a estimé à 750 milliards d’euros celui-ci pour le parc électronucléaire entier (rapport de M. Goua pour l’Assemblée Nationale) contre 300 fois moins pour la Cour des Comptes. Heureusement, la somme amassée pour cette occasion par EDF suffira peut-être à démanteler la cantine de Fessenheim. Ce sujet est la patate chaude que chaque génération politique se refile, jusqu’à ce qu’elle explose. Et cela se rapproche dangereusement avec un paquet de centrales  non loin de la ligne rouge de la sécurité minimale. Peut-être que Hollande – qui n’a pas besoin d’électricité pour faire ses allers-retours en scooter et a à lui seul creusé le déficit commercial de la France avec ses pleins d’essence – arrivera probablement à l’éviter durant son mandat et à repasser le problème au suivant, qui ne sera vraisemblablement pas lui.

Cosse toujours

Source: courrierinternational.com, dessin de Vincent l’Epée paru dans Liberté (Suisse)

Parmi les politiques, il n’y a bien que les écologistes qui s’en soucient. Le champ du débat public est monopolisé par l’économie et toute mesure un peu problématique/polémique est écartée (cf. article précédent, « Reculade en rase campagne ») pour ne pas éclipser la course vers la gloire élyséenne que constitue le pacte de responsabilité. Au sein des parlementaires et du gouvernement, les pro-nucléaires sont nombreux (voir l’application cartographique Facenuke de Greenpeace beaucoup critiquée) parmi lesquels Bernard Cazeneuve et bien sûr Arnaud Montebourg. Ce dernier est connu pour sa croisade sans modération pour le made in France, quel que soit son prix. Il fait partie de ceux qui veulent faire croire que le nucléaire peut faire partie de la transition énergétique sous prétexte qu’il ne pollue pas (oublions que l’uranium n’est pas disponible en quantité illimitée et que Fukushima a manqué de très peu d’imiter Tchernobyl). On sait que le Président lui-même ne se sent pas très concerné par ces questions et renvoie ses ministres de l’Ecologie comme on renvoie une soupe avec une mouche, et que le lobby de l’atome se sent dans les ministères comme au siège social d’Areva, comme le dénonçait l’année dernière Delphine Batho. Sans compter les employés de Fessenheim qui grognent en entendant parler de fermetures (sachant qu’ils auront bien assez de travail pendant le démantèlement pour obtenir une retraite à taux plein). Les problèmes sont encore nombreux: statut des travailleurs du démantèlement, cancers professionnels, accord EELV-PS de 2011 a minima sur la filière MOX, … mais un seul mot suffit à couper court à toute discussion: « crise ». En effet, quand on peine à boucler son budget avec 4% de déficit, comment penser à financer cette très chère transition énergétique? Et pourtant, dans le développement durable, la croissance est quelque part …

Scipion

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s