Rien à faire de l’Europe

Source: deligne pour La Croix

Il n’est pas besoin de beaucoup chercher pour s’apercevoir que les élections municipales phagocytent les européennes. Jusqu’à maintenant, celles-ci n’auront tenu le haut de l’affiche médiatique que quelques jours, avec la découverte des têtes de listes et le « coup » Edouard Martin, tandis que la seule ville de Paris aura concentré toute l’attention pendant des semaines (la moitié portant sur les dissidences droitières et autres déboires de la longjumelloise). Il faut dire que ces élections sont très mal tombées pour un pays qui ne porte pas un grand intérêt pour les affaires de l’Union Européenne. Pourtant, l’enjeu est bien plus grand, avec au plus 2 millions de personnes concernées par une élection municipale (pour Paris-même) contre plus de 500 millions pour l’élection européenne. Soit juste derrière la Chine et l’Inde (si on peut parler d’élections démocratiques pour la première). Mais la somme des intérêts des Français est au final identique pour les deux élections et, calendrier et prisme médiatique aidant, ce sont les municipales qui l’emportent.

D’un côté, on a des dizaines, et potentiellement des dizaines de milliers d’histoires à raconter, des dissidences, trahisons, dérapages, confrontations, débats. De l’autre, un flou artistique magistral: seuls les têtes de liste nationales sont évoquées, des candidats souvent de second plan politique (Nadine Morano, Vincent Peillon, …) dont l’intérêt premier ne se situe vraisemblablement pas dans l’élection, donc tout à fait passifs sur ce point. Qui plus est, il n’y a aucune proposition ou programme sur lesquels se baser, aucune en tout cas qui arrive directement à notre connaissance, et il faut les chercher par nous-mêmes. Le manifeste pour une nouvelle Europe du Pari Socialiste Européen par exemple, n’est pas dénué d’intérêt, propose de mettre fin à l’austérité institutionnelle et de faire une Europe sociale, alors qu’elle n’est pour la plus grande partie qu’économique. Les propositions ne sont pas clairement identifiées, certaines sont concrètes (comme la création d’une agence de notation européenne), mais beaucoup aussi pourraient illustrer la définition de « vague » dans le Larousse (cf. les nombreux « nous développerons », « nous lutterons », « nous protégerons », « nous encouragerons »). Ces idées mériteraient d’être débattues à deux mois des élections (alors que les candidats aux mairies sont en lice depuis au moins 6 mois), mais l’ensemble des propositions et réflexions qu’on peut trouver sur les différents sites des partis européens est moins long que le programme d’Anne Hidalgo (il est vrai particulièrement coûteux à imprimer) et surtout personne ne veut en parler. En l’absence de programme auquel s’identifier, de mesures sur lesquelles se forger un avis, le champ médiatique commencera en Avril à se remplir de questionnements sur la légitimité de l’Union Européenne. Alors que si on nous donnait explicitement des os à ronger, comme cette proposition d’agence de notation européenne, la légitimité ne serait plus remise en question: si on discute des ajustements à réaliser au sein de l’Union, c’est qu’on suppose l’Union acquise.

Source: Lionel Cironneau / AP, Marine et Jean-Marie Le Pen au Parlement Européen en 2009, pour une fois qu’ils y sont

Résultat, les seules personnes audibles entre les différents appels à l’idéal européen sans conviction sont celles qui critiquent ouvertement l’Europe, c’est-à-dire les frontistes (le Front de gauche étant devenu une cour de récréation pour chefs de parti en désaccord). A défaut de prédictions précises sur le résultat, on peut deviner que « l’Europe des nations » nous suivra partout. Cette expression, plus belle coquille vide de Marine Le Pen, fait planer un parfum à mi-chemin entre les meetings de Dupont-Aignan au printemps 2012 et Sarajevo à l’été 1914. L’Europe des nations est en fait l’Europe géographique, c’est-à-dire un ensemble de pays rassemblés dans un même espace sans rien pour les relier. En n’acceptant pas la moindre délégation de souveraineté, Marine Le Pen veut simplement détruire l’Union Européenne mais n’est même pas assez courageuse pour le dire. Il suffit de lire cet article du Point : elle souhaite supprimer la Commission européenne, le Parlement européen (belle hypocrisie pour une députée européenne), Schengen, la Charte européenne des droits fondamentaux (celle qui reconnaît le droit à la vie, à la dignité, à la libre expression, l’interdiction de l’esclavage et de la torture, et autres inepties de ce genre), la primauté du droit européen et bien sûr l’euro. Autant directement remplacer l’UE par un distributeur de billets pour agriculteurs avec écrit « PAC » dessus.

Source: unapl.org

D’où le besoin de susciter un regain d’intérêt pour l’Europe chez les citoyens, avant que les anti-européens (ou plus politiquement correct, les « euro-sceptiques ») ne dépassent les 25% et donnent au FN le statut de « premier parti de France » (dénomination franchement exagérée par ailleurs). Peut-être que la présence d’un ouvrier comme tête de liste dans le Grand Est, à savoir l’ex-syndicaliste Edouard Martin, va raviver l’idéal démocratique de l’Union, mais son maillage politique et administratif est tellement dense qu’il faut plusieurs cours de droit européen pour en avoir une idée assez claire. Le premier problème est que le Parlement européen n’a pas l’initiative des lois, le monopole étant détenu par la Commission européenne, son rôle se « borne » donc au vote et à la discussion des lois et du budget, ainsi qu’au contrôle de la Commission. De plus, le processus de décision étant long et éclaté entre de multiples institutions, mener un projet politique de grande envergure se révèle compliqué pour les députés et finalement toute impulsion provient des conseils de représentants nationaux (conseil des ministres, conseil européen, couple franco-allemand). Ce problème provient de la construction étape par étape de l’UE, avec une intégration économique poussée mais sans union démocratique ou budgétaire réelle (le budget de l’UE représentant 1% du RNB des pays membres). Le second problème est donc un manque de cohérence institutionnelle dû à un projet flou (fédération, confédération ?) et décidé à très court-terme ainsi qu’un manque de pédagogie pour éclairer les citoyens sur les missions de l’Union. Lorsque les Européens ne savent pas qui prend les décisions, avec quelle légitimité, ils commencent à rejeter les institutions européennes surtout si leurs effets sont perçus négativement, car la population ne peut accepter ce à quoi elle n’a explicitement consenti (en se demandant de quel droit ces institutions décident de choses les concernant directement). Si les partis européens ne se présentent pas directement sur les listes de chaque pays, en faisant des propositions claires et en rappelant les bienfaits de l’Union, si on laisse la place aux plus sceptiques et aux plus démagogues (dénonçant le démon Bruxelles), si les institutions ne font pas preuve de pédagogie, d’un effort de clarification de leur organisation, si on ne crée pas un centre fort d’impulsion politique directement élu par les Européens sans distinction de nationalité, si on continue à laisser les populations dans le flou et surtout si on ne fait pas mieux que les 40% de participation de 2009, l’Union Européenne ne passera pas la prochaine grande crise économique ou écologique qui nous attend.

Scipion

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