Du ridicule de la censure : l’ affaire Twitter en Turquie

L’interdiction de Twitter en Turquie est sans nul doute l’information la plus amusante de la semaine. Tellement qu’on pourrait croire à une vaste blague, un canular à la « Dictator ». Le seul souci est qu’il semble bien que Recep Tayip Erdogan ne plaisante pas et il est même probable qu’il ne possède pas la moindre ébauche de sens de l’humour. Un média colporte des informations qui ne vous plaisent pas ? Supprimons cet ennemi de la nation !

Il ne s’agit pourtant pas d’une galéjade : les autorités turques ont réellement coupé l’accès à Twitter jeudi 20 mars au soir :  « des décisions de justice visant à protéger les citoyens » sont nécessaires pour protéger leur vie privée, selon un communiqué de l’Office de régulation des télécommunications. En réalité, chacun sait qu’Erdogan a le réseau social dans son viseur depuis les manifestations du parc Gezi en 2013. Et le premier ministre de s’emporter devant ses partisans, hurlant qu’il « se moque des réactions de la communauté internationale » et qu’ « ils verront la force de la Turquie ».


Ce que l’on voit surtout, pour l’heure, est que cette absurde décision est contestée jusqu’au sommet de l’Etat et que le Président turc lui-même n’a rien trouvé de mieux que de publier un communiqué…sur Twitter. Abdullah Gül, qui n’est pas à proprement parler un digital native ni un progressiste radical, a publié une série de tweets à partir de vendredi 21 mars : « La fermeture complète des plateformes des médias sociaux ne peut être tolérée », « Bloquer l’accès à la plateforme est techniquement impossible » ou encore « Espérons que cette interdiction ne dure pas longtemps ». Le couple Hollande-Ayrault ferait presque rêver en matière de cohésion…
Erdogan, en campagne pour que son parti remporte les municipales, semble pris d’une terrible panique et souffrir d’une paranoïa parfois quelque peu justifiée. En effet, les réseaux de la confrérie Gülen, anciens alliés de l’AKP devenus de farouches opposants, sont lancés dans une guerre larvée contre le chef du gouvernement. Et sont soupçonnés de lancer de véritables bombes sur Twitter chaque semaine pour le déstabiliser un peu plus : les accusations de corruption directe se rapprochent, après la diffusion en décembre 2013 de conversations téléphoniques d’Erdogan à son fils où il lui demandait de « tout faire disparaître ». Depuis, les médias sont suspendus aux révélations de deux comptes twitter désormais célèbres : « l’escroc en chef » et les « fils de pécheurs ».

Depuis l’interdiction, les internautes turcs se moquent de leur premier ministre qui croit sincèrement pouvoir interdire un réseau social en le rendant inaccessible. Le seul problème, c’est que la Turquie a beau être une démocratie imparfaite, elle est très loin de ressembler à la Corée du Nord (qui ne possède qu’un intranet) ou même à l’Iran. La liberté de la presse y est réelle et les Turcs étaient 12 millions à posséder un compte sur le site de microblogging à la date de la coupure.
1,2 millions de tweets ont été comptabilisés de vendredi 21 mars au matin à samedi 22 au soir : une preuve éclatante de l’inefficacité du blocage du site.

Pendant ce temps, sur twitter…

Les manières de contourner le blocage ne manquent pas, les plus efficaces étant l’utilisation d’un VPN (réseau privé virtuel), de Tor ou encore de modifier son adresse D.N.S. avec des services gratuits disponibles, par exemple, sur Mozilla Firefox. Vous n’êtes alors plus un internaute turc mais pouvez choisir une nouvelle adresse IP, américaine par exemple, tout cela tout à fait légalement. On trouve même des graffitis sur les murs d’Istanbul sur le sujet…

Deux enseignements majeurs semblent devoir être tirés de cet épisode politico-numérique. D’une part, Recep Tayip Erdogan paraît de plus en plus isolé dans sa dérive autoritaire. Celui qui s’est longtemps pris pour un Napoléon turc ne semble pas avoir un Fouché très efficace, ou alors c’est que les temps ont changé. Difficile aujourd’hui de suivre les préceptes de l’Empereur à Fouché en 1804 :  « Réprimez un peu les journaux, faites-y mettre de bons articles (…) je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre mes intérêts ». A moins de réussir à mettre en place une véritable dictature autoritaire et nonobstant une popularité qui se maintient dans certains secteurs de la société turque, Erdogan semble condamné à l’échec électoral dans les mois à venir. Quelles que soient ses intentions, il serait difficile d’étouffer en Turquie une révolte populaire comme l’ont fait les conservateurs dans l’Iran de 2009. Certes, les autorités turques emprisonnent parfois des journalistes et certains ont malencontreusement trouvé la mort dans des assassinats très ciblés – sans compter la question kurde qui a longtemps été traitée par la violence la plus aveugle et la censure systématique. Mais la société civile et en particulier les jeunes urbains ne sauraient soutenir un 2 décembre à la turque. Il préfèrent se moquer de leur premier ministre qui ne connaît pas grand-chose à internet sauf lorsqu’il s’agit de parler d’interdiction. Erdogan cherche à discréditer les médias critiques en utilisant les classiques accusations de « complot », de préférence étranger. Il utilise aussi la fibre nationaliste en soufflant sur les braises du conflit syrien : dimanche 22 mars, un avion de chasse syrien a ainsi été abattu par la DCA turque. Rien de tel qu’une petite guerre, ou plutôt qu’une agitation diplomatico-nationaliste, pour faire oublier les accusations qui font tomber ses proches.

Après Twitter, de nouvelles cibles évoquées début mars 2014 pourraient subir les foudres de la censure étatique : « Il y a de nouvelles mesures que nous prendrons dans ce domaine après le 30 mars […] y compris une interdiction de YouTube et Facebook » avait déclaré Erdogan le 7 mars.
De nouveaux amusements en perspective : ce que cette « affaire Twitter » montre également, c’est l’impuissance des Etats (à peu près) démocratiques à l’encontre des réseaux sociaux mais, dans le même temps, leur acharnement souvent risible à vouloir les réguler – parfois pour de très bonnes raisons (on pense à l’affaire des tweets antisémites en France). Dans son délire autoritaire, Erdogan en fait l’amère expérience. Il est bien loin d’être le seul dirigeant à souffrir de la liberté d’expression totale et des révélations portées par des réseaux sociaux, des journaux en ligne dont les articles se répandent de manière virale- en France, la liberté de la presse a aussi ses excès que certains condamnent avec emphase, se sentant piégés et espionnés. Mais, pour notre plus grand plaisir de spectateurs du politique, il se braque et se montre sous son véritable jour, celui d’un dictateur en puissance qui n’a pas – ou n’a plus- les armes pour le devenir.

Agrippine

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