L’énergie du renouveau

Source: chapitre.com, Débrouillez-vous par F. Gaymard, 1949

La plupart des lecteurs s’accorderont sur le fait que Jacques Attali porte à notre connaissance des avis originaux, sages et fort bien avisés. Pourtant, l’article du 31 Mars de son blog lexpress.fr, intitulé « Débrouillez-vous ! » s’avère quelque peu dérangeant. Las de deviser dans le vide, il conseille de ne plus rien attendre des politiciens et de se débrouiller seul pour sortir des temps durs. Ecrire que les hommes et femmes politiques sont d’une lenteur accablante et que le courage et la volonté leur manquent cruellement pour réformer audacieusement et intelligemment la France ne peut être démenti. Ecrire que si cela se couple à l’attentisme et à la passivité, on n’avancera jamais assez vite pour parer aux échéances écologiques, économiques ou sociales qui guettent et approchent à grands pas ne peut pas non plus être nié. Pourtant, la logique de cet article s’avère assez dangereuse et irréaliste.

Ne rien attendre de ce gouvernement « et des suivants », c’est-à-dire se désintéresser totalement de ce que fait le gouvernement mène à sa tyrannie et à sa délégitimation. Si personne n’attend rien du gouvernement, alors pas la peine d’aller voter pour le choisir (puisqu’il sera de toute façon nul). Donc on n’aura qu’un gouvernement élu par les députés et les candidats, perdant toute légitimité pour exercer sa fonction. Or, on ne peut se passer de gouvernement (à moins que Jacques Attali ne nous apporte une solution alternative pour organiser une société de 65 millions de personnes). De plus, une société désintéressée de la politique (y compris donc les syndicats, les médias, les associations, etc.) laisse le pouvoir politique sans contrepoids, et il ne faudra pas aller se plaindre si les frais d’inscription à l’université passent à 5000€. Allons dire aux femmes qui gagnent en moyenne 19% de moins que les hommes qu’il n’y a plus rien à espérer. De plus, si les Français qui espèrent encore un peu du gouvernement abandonnent, le champ sera libre dans les urnes pour les positions extrémistes et Marine Le Pen pourra joyeusement aller poser ses fesses sur le fauteuil présidentiel. Et pour le coup, on aura de bonnes raisons de quitter la France. Cet « éloge du réalisme » incite d’ailleurs à ne pas avoir de « remords » à quitter la France, alors que des départs massifs priveraient la France d’une démographie en bonne santé (un de ses derniers avantages) et des atouts humains en termes économiques (quitte à accélérer la fuite des ingénieurs). Selon J. Attali, « le monde appartient à ceux qui […] auront su renoncer à attendre quoi que ce soit de qui que ce soit. De leurs parents. De leurs patrons, de leurs maires, de leurs gouvernants ». D’où, dans le cas d’une application totale, la rupture du lien de confiance déjà bien entamé en France, une absence d’attentes, de confiance qui peut vite se transformer en défiance. De quoi rendre le pays invivable et économiquement miné (d’où l’intérêt de le quitter).

Source: E. Laurent pour Reuters, J. Attali remettant à F. Hollande son rapport sur l’économie positive

De surcroît, cette invitation paraît quelque peu utopique. Les ingénieurs informatiques ont peut-être les moyens de se payer le billet d’avion pour Etats-Unis, plus rarement les ouvriers au chômage. De même, peu de chômeurs peuvent du jour au lendemain se désinscrire de Pôle Emploi pour monter leur start-up. Il serait difficile pour les caissiers de supermarché d’inventer une nouvelle façon de travailler, ou de « neutraliser » son chef sans risquer le renvoi dans la minute. Ecrire « Si vous êtes chef d’entreprise, n’attendez pas de baisse d’impôt pour investir ou embauche » est-il réaliste ? Enfin, on peut douter que les chefs d’entreprise demandent des baisses de charges pour la forme alors qu’ils ont les moyens d’investir (surtout au vu des marges des entreprises françaises). Entre ceux qui quittent le pays, qui s’investissent pleinement dans leur nouvelle entreprise ou qui s’évertuent à embêter leur patron, qui trouvera-t-on pour monter les associations de solidarité souhaitées par J. Attali ?

Ce pari n’est pas un pari à la Pascal : la réussite des gouvernants dépend à la fois de leurs actions, des normes qu’ils produisent, et de la façon dont les acteurs de la société civile s’en emparent. A quoi bon rassembler 20 milliards d’euros pour un CICE si personne ne s’en sert ? Il est certes difficile de dire à l’infirmier débordé, à l’ouvrier automobile sur le point d’être licencié, à la restauratrice qui ne peut se verser de salaire ou la retraitée qui touche le minimum vieillesse qu’il faut agir, alors que tout les accable et que ceux qui étaient dédiés à l’action font du sur-place. Mais l’énergie du renouveau ne passe pas par le désintéressement, mais par l’action. En effet, l’Etat ne fait pas tout et ne peut pas tout inventer, et les résultats du gouvernement ne seront pas mirifiques a priori. Mais si une loi injuste, socialement, écologiquement ou économiquement dangereuse est en passe d’être votée, si une initiative citoyenne, locale ou nationale, peut améliorer les choses, alors il faut agir. Le libéralisme politique et économique, en vigueur actuellement, bien que depuis la Révolution largement modéré, stipule que la dynamique se situe essentiellement dans la société. Si un médicament peut sauver des milliers de vies et accessoirement faire économiser des millions aux finances publiques, il ne faut pas rester les bras croisés à attendre ou chercher désespérément des crédits privés qui ne viendront pas, mais venir frapper directement à la porte de l’Etat. Si le maire traîne à faire réparer la route qui mène à votre travail, ne quittez pas la ville ou n’essayez pas de la réparer vous-même (sauf si vous êtes un professionnel, dans ce cas vous êtes bien aimable de travailler gratuitement): allez avec des concitoyens frapper à la porte du maire avec fourches et torches enflammées. Si aucun lycée ne veut accueillir votre enfant autiste, faites un sit-in (pacifique) devant le conseil régional. La liberté politique de chacun ne lui appartient pas que lors des élections, et la sortie de crise se fera par davantage de démocratie. Si les élus travaillent mal (ce qui est fréquent), poussons-les dans la bonne direction au lieu de patienter, grogner ou les remplacer par des politiciens encore pires. « Débrouillez-vous ! », publié la veille du 1er Avril, semble presque une incitation à aller contre ses propres conseils.

 Scipion

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