5 leçons des européennes

Rappelons les faits, très largement relayés depuis hier soir: le scrutin des européennes 2014 a été alimenté par 42,43% des inscrits, plaçant le Front National en première position avec 24,85% des votes exprimés (95,96% des votes) et 24 sièges sur 74, suivi par l’UMP avec 20,8% (20 sièges), l’Union de la Gauche (PS-PRG) avec 13,98% (13), l’Union du Centre (UDI-MoDem) avec 9,93% (7), EELV avec 8,95% (6) et le Front de Gauche avec 6,33% (3) + un siège Divers Gauche obtenu en Outre-mer. Contentons-nous d’ajouter que seules trois circonscriptions sur huit ont échappé à un FN en tête, l’Ouest (2e), l’Île-de-France (2e) et l’Outre-mer (4e), que le score du FN va de 33,6% au Nord-Ouest à 10,4% en Outremer (où l’abstention a atteint 83%). Au niveau européen, pour trouver une majorité (376 sièges), il faudrait donc obligatoirement y inscrire les conservateurs et les socialistes. Alors que l’Europe s’était érigée sur le douloureux souvenir du nazisme, quatre nostalgiques y font leur entrée. Au moins, les frontistes ne se sentiront pas seuls. Examinons donc cinq enseignements qu’on peut tirer de ces élections européennes.

LE FN EST-IL LE PREMIER PARTI DE FRANCE ?

NON. Si la définition de premier parti de France est celui qui arrive premier aux dernières élections, alors oui, mais c’est bien mince. Le FN a recueilli les faveurs de 24,85%*42,43%*95,96% = 10,18% des électeurs inscrits (i.e. 4,7 millions sur 46,5). Il serait bien plus judicieux de considérer la majorité à l’Assemblée Nationale (PS + PRG), le nombre d’adhérents (UMP avec 205.000 adhérents, devant le PS avec 173.000, le Parti Communiste avec 138.000 et seulement 65.000 pour le FN)  ou le nombre d’élus (chiffre non trouvé, mais certainement pas le FN). Le qualificatif de premier parti de France est donc arbitraire et abusif.

FAUT-IL DISSOUDRE L’ASSEMBLÉE NATIONALE ?

Ce serait sans doute la pire décision de la Ve République pour le gouvernement. La probabilité que les socialistes conservent la main à l’Assemblée, donc restent au gouvernement, est très faible, même dans une coalition de gauche. On arriverait à une crise politique, puisque la droite n’aurait peut-être pas la majorité avec la montée frontiste, crise qui ne pourrait se solder que par une union nationale, assurément chaotique et fragile. Si on pousse jusqu’au bout la logique du décalage entre élus et électeurs, on se rend compte qu’il faudrait des élections tous les six mois, bloquant tout le système institutionnel. Les promoteurs de cette « solution » ne veulent que leur élection et vendent une logique au rabais. Quant à savoir ce que le gouvernement devrait faire: son boulot, et ce serait déjà une bonne chose.

2€ pour lui lancer une quiche lorraine

Source: Pierre Andrieu/AFP. La vision de la Mort après une overdose de vin blanc

DE QUOI LE VOTE FN EST-IL L’EXPRESSION ?

Ce vote confirme les deux franges, pas forcément indépendantes, des sympathisants FN: les bons vieux franchouillards (ceux qui n’aiment pas la racaille basanée qui traîne dans nos rues pour piquer nos boulots) et les désabusés (critiques des élites, ayant sentiment d’abandon d’une élite incompétente face à la crise, etc.). Les détails montrent d’ailleurs que les ouvriers et jeunes, fortement touchés par la crise, se sont les plus tournés vers le FN, tout comment le Nord et Nord-Est, régions déshéritées, en plus de l’habituel Sud-Est. Au niveau européen, on remarque que la droite, pointée comme responsable de l’austérité, n’est que partiellement grignotée par la gauche,  à qui on préfère les partis plus radicaux. Ici, Marine Le Pen renforce sur son arc la corde de l’europhobie, qui pourra lui être utile plus tard. On cherche beaucoup à savoir s’il s’agit d’un vote de protestation ou d’adhésion. Dans la mesure où on adhère à des idées protestataires, il s’agit plutôt du premier. Le vote d’adhésion réside dans le fait que certains croient que le FN pourra changer les choses. Ces personnes existent, mais on peut quand même se demander quelle est l’ampleur de ce phénomène, sachant que les Le Pen comptent parmi les moins assidus au Parlement (et ils vont probablement être imités), donc pour le changement …

A QUI LA FAUTE ?

– Faute des électeurs. Constat certes trivial, c’est même tautologique. Mais ne pas les prendre en compte reviendrait à placer la seule faute dans « l’élite » et donc à nier la capacité des électeurs à réfléchir par eux-mêmes, en ne gardant que le côté pulsionnel et émotif. On doit malheureusement considérer que 4,7 millions de Français ont mené une réflexion plus ou moins approfondie les ayant amenés à voter pour un parti dont l’ADN est le racisme, la xénophobie, l’intolérance, le mensonge et la manipulation, et dirigé par un ramassis de médiocres hypocrites, démagogues et avides de pouvoir (en ce point là, ils ne se différencient pas beaucoup des partis en général). Donc faute du FN, pour exister.

– Faute des médias (traditionnels). Les seuls fois où nous avons véritablement entendu parler d’Europe, il s’agissait des sommets de crise pour sauver l’euro. Or, les médias jouent un rôle essentiel dans l’enrichissement du savoir politique des électeurs via la sélection d’informations. On se retrouve donc in fine avec une méconnaissance totale des institutions: le circuit législatif n’est certes pas très clair, mais il n’est pas non plus inaccessible à l’électeur lambda (peut-être l’est-il pour les journalistes …). On ne sait quelles lois sont votées, quelles orientations sont décidées, laissant la porte ouverte à n’importe quelle théorie mensongère des candidats. En l’occurrence, les médias ont servi de haut-parleur au FN devenu omniprésent sur la scène médiatique qu’il déteste tant …

– Faute des partis, pour avoir ramené sur la table toujours les mêmes arguments (technocratie, construction trop ou pas assez avancée, etc.) sans expliquer le pourquoi, le comment et les solutions, ainsi que pour considérer cette élection comme le lieu de recyclage des responsables usés (sans critiquer le travail sérieux de certains députés méconnus, qui mériteraient au contraire d’être médiatisés). Mention spéciale:

  • à L’UMP, pour avoir transformé cette campagne en un deuxième référendum contre F. Hollande, nous faisant douter de sa qualité de parti pro-européen
  • à EELV et le Front de Gauche, pour avoir rajouté du grain à moudre quant aux accusations gratuites d’ultra-libéralisme, et avoir cruellement manqué de modération quant au traité transatlantique toujours en discussion
  • au PS, pour avoir laissé le gouvernement impopulaire faire la campagne à sa place

Ici, on ne considère pas les partis comme tous pourris, simplement comme largement occupés par des bandes de bras-cassés.

– Faute du gouvernement. Même si on peut douter du bien-fondé de punir le gouvernement et le Président de la République lors d’élections européennes, travailler efficacement, réformer correctement le pays et parler à ses électeurs et pas à l’opposition aurait été une bonne idée pour éviter un tel carnage. Mention très spéciale pour Harlem Désir, qu’on n’a pas entendu en un mois et demi au poste de secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes.

10€ pour lancer le chat sur Le Pen

Source: Le chat qui n’aime pas FN by NAZOKE. Juste pour détendre l’atmosphère

– Faute de l’Europe, parce que les électeurs ne sont pas mécontents pour rien. Ceci étant dit, on peut remarquer que l’UE est constituée comme tout système d’une structure et d’une dynamique/des gens qui l’occupent. C’est donc soit la faute des occupants, soit de la structure, donc de l’héritage des précédents occupants, donc des actuels occupants pour ne pas l’avoir réformée. Par conséquent, il s’agit potentiellement des parlementaires européens pour avoir voté de mauvaises lois, de l’administration et de la Commission pour les avoir appliqué sottement, et surtout des chefs d’Etat et de gouvernement pour avoir donné les mauvaises impulsions et avoir bâti une structure irraisonnablement inefficace.

 

 

 

DU POSITIF ?

On peut aussi retenir du positif dans cette campagne:

– certains thèmes ont été abordés sans trop faire référence à la France (traité TAFTA entre autres)

– un solide bloc europhile s’est confirmé, rassemblant socialistes, écologistes, centristes et partiellement conservateurs

– la personnification des partis, avec des candidats qui vont malgré tout compter pour le choix de la Commission Européenne, parle davantage aux Français, mais a insuffisamment été mise en avant

– le PS par exemple a joué le jeu en faisant campagne comme pour les présidentielles: mise en avant d’un candidat, de véritables propositions européennes, appui sur le thème de la croissance et de la fin de l’austérité, … Le parti a considéré l’Europe comme installée, quand d’autres europhiles discutaient toujours de son bien-fondé, alors qu’on ne discute pas par exemple du bien-fondé du poste de Président avant une présidentielle. Les solutions aux problèmes européens doivent être européens et non pas nationaux.

– enfin, les articles de presse et titres des JT fourmillent de termes sensationnalistes: « crise politique », « séisme », « déferlante », « laminé ». Pourtant, la victoire du FN (et nous ne sommes pas sortis du rang en analysant cette élection sous ce jour) ne va pas détruire le PS et l’UMP, on n’a pas non plus affaires à une crise politique, aucun processus de décision n’étant bloqué. Avec un caractère plus continu que brutal, ce phénomène insiste plutôt sur la délégitimation qui n’a pas encore atteint un point critique. Ce vote est plutôt un énième signal à la classe politique pour l’inciter à sortir de son inertie.

Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part.

(Le Petit Prince, Saint-Exupéry)

Scipion

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