Marine, pour qu’elle revienne

Une relève plus difficile que prévu… dernier meeting à Marseille pour les européennes (AFP)

“Le vieux lion rugit encore”, “l’animal politique a la dent plus dure que jamais”, “drame familial ou l’annonce faite à Marine” ou encore “la vengeance est un plat qui se mange tiède” : tels sont les titres possibles d’articles de presse pour qualifier la lettre que Jean-Marie Le Pen a adressée à sa fille le 11 juin 2014 – Atlantico et l’ancien militant du Front National, Lorrain de Saint-Affrique, ont choisi “Bal tragique chez les Le Pen”, paraphrasant le fameux titre de Charlie Hebdo à la mort du Général.

Cette lettre constitue un véritable bijou ciselé : on y retrouve les passions du père pour les citations à expliciter, l’humour vachard et un goût jamais démenti pour la provocation. À sa lecture, on imagine aisément le sourire sardonique et satisfait de M. Le Pen à l’heure de la publier. Petit nuance toutefois : cette lettre ouverte n’est pas adressée à un adversaire politique mais à sa propre fille, présidente en titre du parti.

Mais quel est le véritable contenu de cet épître qualifié de “caustique” par la presse ? Peut-on et doit-on voir dans son propos une logique politique à l’oeuvre, voire une ambition rationnelle et réfléchie?

Les citations limitaires sont à elles seules de nature à  propulser Marine Le Pen de longues années sur un divan :

* Si tu peux supporter d’entendre des paroles/ Travesties par des gueux pour exciter des sots,/ Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles…/Tu seras un homme mon fils ! (Kipling, grand féministe devant l’Eternel)

Si l’on saisit correctement l’intention, deux messages essentiels s’en dégagent. Tout d’abord, Jean-Marie Le Pen est un homme, un vrai, qui fait face à l’adversité et aux mensonges éhontés des amis (Gilbert Collard) et du compagnon de  Marine Le Pen (Louis Aliot). Et sa fille, non seulement n’est pas un homme (ni son fils, de toute évidence) mais en sus elle répand d’atroces mensonges, ou laisse à tout le moins d’autres le faire.

* C’est la vérité qui vous rendra libres ! (Saint-Jean) Ici Le Pen se présente comme le dernier homme libre du Front National que l’on tente injustement de baillonner, rien de bien neuf sauf la volonté de déciller les yeux de Madame La Présidente en convoquant de surcroît la Bible à son chevet.

* Hodie Mihi, Cras Tibi : célèbre citation latine que l’on retrouve dans les cimetières romains ou les représentations baroques de la mort, “Aujourd’hui c’est moi, demain ce sera toi”. Une nouvelle citation à double sens puisqu’elle semble renvoyer à la fois à l’imminence de la Camarde pour le vieux chef, à la vanité de l’existence terrestre et à l’attitude de sa fille. Autrement dit : celle-ci est prête à tout pour le pouvoir, oubliant que celui-ci n’a qu’un temps et les principes d’honneur et de fidélité – filiale mais aussi militaire, dans l’esprit de Le Pen père. Et qu’elle pourrait aussi, le jour venu, être victime d’une forme de purge interne au parti.

Le temps de l’entente cordiale (AFP)

Vient ensuite le corps de la lettre, où le Président d’Honneur vouvoie sa fille et lui donne du “Madame la Présidente”. Il lui reproche d’avoir pris la décision de retirer son “journal de bord” du site du FN mais surtout d’accréditer l’idée d’une “faute politique” au sujet de l’affaire dite de “la fournée” – d’artistes anti-FN, ici qualifiés de “sycophantes”, terme désignant les délateurs dans l’Athènes classique. Les allusions aux “pays totalitaires” où l’on doit se livrer à une “censure préalable volontaire” font partie de la traditionnelle litanie anticommuniste. Plus intéressante est l’allusion aux critiques dont Marine Le Pen elle-même a fait l’objet lorsqu’elle a mentionné “l’occupation” de rues par des fidèles musulmans ou sa présence en Autriche lors du fameux “bal” avec néo-nazis potentiels. Ce petit rappel est bien entendu une provocation volontaire puisqu’il vise à la fois à se dédouaner de ladite “faute” mais aussi, et surtout, à rappeler à sa fille qu’elle est loin d’être une oie blanche, que la “dédiabolisation” a aussi connu des ratés.

Tout ceci, écrit le Pen, est néanmoins “insignifiant” – un détail, oserait-on écrire mais où le diable gît… Car la France va mal et seul le Front National est à même de la sauver. Il ne demande qu’un tout petit geste et, magnanime, l’incident sera oublié. La dernière phrase est enfin extraordinaire de sous-entendus : “Je vous prie, Madame la Présidente, d’accepter les devoirs que je vous présente”. La menace est perceptible et l’on sent bien la morsure narcissique que constitue cet épisode pour le président d’honneur du FN.

Il est délicat, lecture faite, de tirer des leçons politiques de l’épisode dont on attend d’ailleurs les ultimes développements, puisque ladite “Présidente” ne peut laisser cette missive sans réponse, pour provocatrice qu’elle soit, puisqu’elle émane du “fondateur et Président d’Honneur” du parti. Il est même probable, malgré ce qu’on peut lire parfois, que ce geste de Jean-Marie Le Pen ne procède pas d’un calcul politique froid et machiavélien. Ce n’est pas le genre du personnage. Nous pencherions davantage pour l’hypothèse du “coup de pied dans la fourmilière” face à une décision qu’il n’attendait pas et cautionnée par sa fille. Non qu’il soit assez naïf pour ne s’être pas douté que le processus de “normalisation” de son parti passerait par sa mise à l’écart. L’âge du capitaine ne laisse guère de doute quant à son avenir politique de premier plan. Non, Jean-Marie Le Pen n’aime tout simplement pas ce que le FN est en train de devenir. Un parti classique, avec des militants du Bureau politique si proprets qu’ils tremblent à la moindre parole iconoclaste, des technocrates aussi, pas vraiment amusants et terriblement conformistes. Un parti banal, qui cherche le pouvoir. Certes, l’on sait bien que ce parti n’est pas tout à fait (encore) si ordinaire, que parmi ses militants ou affidés se trouvent quelques personnalités légèrement “hors cadre” (voir l’affaire du négationniste-dieudonniste sur la liste FN à Paris) ou que la langue de bois politique n’est pas absolument intégrée par l’ensemble des militants (cf l’affaire de la candidate FN des Ardennes qui, dans un reportage de France 2, comparait Mme Taubira à un singe).

Marine Le Pen avec Anne-Sophie Leclere, la candidate FN finalement exclue pour ses propos à l’encontre de C. Taubira

“Classique”, “banal”, “normal” : des qualificatifs que ne goûte guère Jean-Marie Le Pen, pour qui la politique est surtout une affaire de combat, de joutes et d’entailles faites au “politiquement correct” et qui n’est pas, n’a jamais été porté par la volonté de prendre le pouvoir à tout prix. Cette déception, cet affadissement étaient prévisibles mais ils se doublent d’une trahison filiale qui entraîne cette fois une réaction à la mesure de l’affront symbolique. La lettre a été annoncée dans la presse, publiée sur le site internet de M. Le Pen et abondamment commentée depuis : l’affaire déstabilise le parti au moment où Mme Le Pen tente avec difficulté de constituer un groupe au Parlement Européen. Le psychodrame familial, à la romaine, quasi rituel chez les Le Pen (depuis l’affaire “Playboy” en passant par la scission mégrétiste), a cette fois une résonance nouvelle car le Front National peut légitimement espérer d’importants succès électoraux dans les années à venir. Il est peu probable que M. Le Pen envisage la possibilité d’une scission : peu de troupes le suivraient, quelques “grognards” survivants et les “historiques” encore valides. Mais à l’intérieur du parti, l’épine dans le pied que constitue M. Le Pen nécessitera de la part de la Présidente du FN des trésors de diplomatie et d’intelligence politique, mais aussi humaine.

C’est d’ailleurs l’essentiel du défi et du dilemme posé à sa fille par la lettre d’un homme trahi : se montrer magnanime et risquer de se dédire ou bien ignorer l’appel et sortir l’épée du fourreau alors qu’on ignore l’issue et l’étendue de la bataille rangée qui peut s’ensuivre. Montrer qu’on aspire à devenir non pas un homme ou un fils, mais une femme d’Etat…

Agrippine

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