14-Juillet, 2e polémique

Source: lefigaro.fr Défilé du 14-Juillet sous le signe de la Grande Guerre

Alors que les militaires ont encore une fois investi les Champs-Élysées à l’occasion de la fête nationale, pratique que nous nous étions permis de critiquer l’an dernier, il est temps d’aborder une deuxième polémique : faut-il remettre en place le service militaire ? Polémique tant par l’origine du terme (« qui concerne la guerre » en grec) que par le fait que cette question est abordée avec passion, en particulier de la part de ses partisans. La loi de 1997 décidée par Jacques Chirac « suspend » la conscription (jusqu’à ce que se présente une impérieuse nécessité), initiée par la loi Jourdan de 1798 et ayant connu de nombreuses évolutions, comme la fin du tirage au sort avec la loi Berteaux de 1905, l’objection de conscience en 1963 (offrant la possibilité d’un service civil à la place, mais de double durée), l’appellation de « service national » avec la loi Messmer de 1965 et bien des changements de durée, allant de 5 ans au début à 10 mois à partir de 1992. Bien que plus personne ne fasse de service militaire depuis plus 10 ans (plus exactement, les personnes nées après 1979), il a laissé deux petits, avec la Journée Défense et Citoyenneté (anciennement JAPD) et le service civique, une variante sociale voire humanitaire d’une durée de 6 à 12 mois, voire 24 pour les plus de 25 ans. Pour la comparaison, la conscription n’est pas/plus en vigueur dans la grande majorité des pays occidentaux, exceptés par exemple la Suisse et l’Allemagne. Pourtant, le service militaire a toujours ses adeptes, la question revient souvent, les témoignages et les appels se font nombreux. Tentons donc d’aborder le problème de façon globale afin d’y apporter une réponse une bonne fois pour toute.

Selon un sondage IFOP réalisé en 2012, 62% des Français disent « regretter » le service militaire, sentiment qui augmente avec l’âge et dans les classes laborieuses. Les partisans du service militaire obligatoire avancent plusieurs arguments:

– Il entretient l’armée en terme de moyens humains.

– Il est utile: beaucoup y ont passé différents permis de conduire, se sont engagés par la suite, ont « appris à faire leur lit » (expression qui revient couramment dans les témoignages).

– Il permet la mixité sociale, car tous sont soumis aux mêmes conditions (bien que dans les faits, les classes laborieuses ont plus participé que les classes aisées). Il agit comme « creuset républicain ».

– Il insuffle des valeurs à la jeunesse, notamment la rigueur, la discipline, la vie en communauté. Le service apprend à « devenir adulte » et apprend le respect du drapeau/la fierté et la cohésion nationales.

Le débat est revenu en force après les émeutes de 2005, et l’image grandissante du jeune de banlieue passant son temps à traîner et à vendre de la drogue. Le service permettrait donc de remettre ceux-là sur le droit chemin, en leur inculquant des valeurs, dont le civisme, ainsi qu’une bonne conduite, plus utile par exemple que la prison. Ségolène Royal suggérait d’ailleurs d’encadrer militairement les jeunes condamnés.

Source: http://hida.eklablog.com Le Déserteur, de Boris Vian.

Reprenons les arguments un à un dans l’ordre:

– Il est à espérer que l’armée française ne manque actuellement pas d’effectifs et si c’était le cas, il serait bien plus judicieux de combler le vide en stimulant les engagements de personnes volontaires et amenées à devenir compétentes plutôt que des jeunes souvent réticents qui changent tous les ans. Cet argument valait surtout pour l’époque révolutionnaire et napoléonienne, puis entre 1870 et 1940, à des moments où la France avait grand besoin de main-d’oeuvre pour des guerres massives menaçant parfois directement son territoire et sa souveraineté. Aujourd’hui, les risques de se faire attaquer sont minces, et même dans ce cas, la technique, l’organisation et la technologie feraient bien plus que des bataillons de conscrits.

– A titre d’exemple, il est possible de passer son permis en dehors de l’armée, on peut s’y engager encore aujourd’hui et apprendre à faire son lit soi-même. On peut d’ailleurs se demander qu’est-ce que cela peut bien faire aux partisans de cet argument de savoir que de pauvres jeunes ne savent pas faire leur lit. Et pourquoi serait-ce à l’armée d’apprendre cela ? Bientôt, l’armée apprendra-t-elle à faire cuire des pâtes et à faire une lessive à froid ?

– L’argument sur la mixité est peut-être le plus naïf de tous. Beaucoup témoignent du bonheur de voir tout le monde dans les mêmes conditions et de rencontrer des gens extraordinaires. Il est à douter qu’ils appartiennent à des classes sociales supérieures, on peut presque sentir un sentiment de revanche derrière. Quel intérêt y-a-t-il à mettre à égalité de conditions tout le monde (sachant que l’égalité légale est établie en France), si ce n’est pour éviter que les catégories « supérieures » ne se pensent dans une bulle de verre au-dessus de tout le monde ? Peut-on réellement penser que les personnes les plus concernées par cela se sont vues transformées grâce au service militaire pour devenir d’humbles citoyens concernés par les autres (que de solidarité doit alors caractériser les temps actuels !) ? En est-on réduit à faire ramper toute la jeunesse dans la boue pour espérer que tout le monde en ressorte satisfait et imbu d’égalitarisme ?

– Si le service militaire permet de devenir adulte, alors il faut le conserver dans la mesure où lui seul peut cela. Or, ce point est très contestable, car il signifie que les jeunes nés avant 1778 ou après 1979 ne sont pas devenus adultes, de même pour les femmes en général. La rigueur et la discipline s’apprennent de manière moins stricte dans la famille et à l’école, et permettent en théorie aux jeunes de respecter la hiérarchie, les instructions et les lois sans avoir eu à marcher au pas. Certains préféreraient-ils un modèle où toutes les générations obéissent aveuglément aux ordres de leur supérieur hiérarchique sans pouvoir ni se rebeller ni réfléchir, dans le conformisme le plus absolu, qui a d’ailleurs jadis voulu marginaliser les objecteurs de conscience ? La vie en communauté s’apprend tous les jours dans les études ou le travail, et même en dehors, il n’est pas besoin d’un milieu artificiel comme l’armée pour n’apprendre qu’une certaine façon de vivre ensemble, coupée de la réalité. Quant à la fierté nationale, elle s’apprend aussi à l’école et de manière plus réfléchie, loin de l’admiration absolue portée à un morceau de tissu qui enlève tout sens à l’appartenance nationale. Le service militaire s’auto-légitime, il incite ses participants à penser qu’ils n’ont pas gâché une année en les convaincant avec des valeurs abstraites. Plus qu’un refus, il s’agit d’un déni de modernité de la part d’individus convaincus que leur génération était mieux que la nouvelle. Il faudrait ainsi remettre les âmes perdues sur le droit chemin, et quoi de mieux pour cela que de les confronter à un monde de violence  ?

Affiche pour le service civique volontaire

Si le service militaire ne fait pas l’unanimité, les mécontents s’accordent souvent en revanche sur un service civique obligatoire, basé sur d’autres valeurs que la discipline et le patriotisme, en l’occurrence la solidarité et l’intérêt général. Encore une fois, on peut avoir l’impression que l’État cherche par là à se procurer une main-d’œuvre peu chère (l’indemnité est de 467,34€) pour des services publics qu’il devrait lui-même assurer. Là encore, il s’agit de lutter contre l’individualisme et le communautarisme. Qu’il existe des jeunes refusant les lois, s’inscrivant en dehors de la société, il n’existe pas de doute là-dessus, mais tout ceci doit être infléchi par l’Éducation Nationale, par des inflexions dans la manière d’accompagner la jeunesse et non pas par des obligations qui conduiraient vers un modèle unique. La défaite de la nouvelle génération, basée sur beaucoup de préjugés, reste encore à démontrer, et sera d’autant plus certaine qu’on essaiera de l’étouffer au lieu de la laisser vivre à son gré. Le service civique s’avère sur bien des plans plus enrichissant, utile et moins abrupt que le service militaire, mais le rendre obligatoire, c’est enlever toute force au volontariat pour le remplacer par la contrainte qui retire tout son sens à l’action. Cette mesure, que Hollande souhaite voir toucher dans les prochaines années 100.000 jeunes contre 35.000 actuellement, s’adresse surtout à des jeunes sortis du système scolaire et ceux qui viennent de finir leurs études, comme une sorte de tampon avec le monde du travail, il serait difficile à généraliser à l’heure des études supérieures de masse, quand les employeurs se montrent plus hésitant à mesure que la durée de non-utilisation de son diplôme s’accroit. Le temps n’est plus à l’encadrement intrusif sous prétexte de besoins citoyens et moraux, mais au libre-arbitre.

Scipion

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