Critique : De l’intérieur, voyage au pays de la désillusion

De l'intérieur, voyage du pays de la désillusion de Cécile Duflot, éditions FayardLe 20 Août dernier, Cécile Duflot, ex-Ministre du Logement et de l’Égalité des Territoires, publiait un livre intitulé De l’intérieur, voyage au pays de la désillusion, dans lequel elle raconte son expérience de ministre sous François Hollande. Plus exactement, il relate la progressive déception d’une « femme de gauche » face à un gouvernement qui sacrifie la gauche sur l’autel de la droiture budgétaire – elle rappelle d’ailleurs de nombreuses fois le contraste entre ce qu’elle imaginait de l’action du gouvernement en 2012 et ce qui s’est fait réellement. Ce court livre (109 p.), tout en s’autorisant quelques digressions par rapport à son sujet, comme le chapitre sur la « firme » EELV (terme de Noël Mamère) ou sur ses deux 14-Juillet, ne prend pas pour objectif de raconter en détail son expérience politique ou de s’étendre sur ses idées. On constate vite qu’il est finalement (relativement) peu question d’écologie. Peut-être ce témoignage était-il l’occasion pour une femme politique « libérée » de ses obligations d’en dire un peu plus sur le logement, qui ne concerne véritablement qu’un des treize chapitres, même si le thème revient de manière récurrente, ou sur l’égalité des territoires qui n’est vraiment évoquée que brièvement vers la fin comme solution à la poussée frontiste. Mais cet ouvrage nous parle un peu plus de déception que d’action.

 La question qui se pose avant même d’avoir lu le livre est celle de sa sincérité. En effet, même si l’auteure se met dans une posture délicate, celle de la femme politique qui n’avait pas anticipé et qui s’est faite avoir, elle se met aussi à la place des millions de Français qui ont voté François Hollande et qui se sont avérés déçus, elle se décrit comme une ministre trop souvent enfermée par l’austérité, victime d’un pouvoir impopulaire à juste titre, celle qui fait de la politique de manière sincère face aux technocrates de Bercy. En cela, on pourrait la soupçonner de vouloir s’attirer la sympathie des électeurs en se montrant proche d’eux, dans l’objectif éventuel de l’élection présidentielle de 2017. Elle écrit d’ailleurs qu’elle ne voulait pas se présenter en 2012 car elle ne s’en sentait pas la carrure, et elle se positionne aujourd’hui en tant que femme expérimentée constituant une alternative à la politique actuelle. Pourtant, cet ouvrage n’a pas l’allure d’un ouvrage d’ambition. Son statut d’écologiste ne lui permet d’ailleurs pas d’envisager de devenir Présidente en 2017. Cécile Duflot a voulu teinter son récit d’authenticité, en l’agrémentant de nombreux détails qui ne s’inventent pas, comme sa playlist pour décompresser entre le ministère et son logement ou les réunions de fronde interne des « indestructibles » (Hamon, Montebourg, Taubira et elle-même). On peut croire à la sincérité globale de ce témoignage, d’autant plus qu’il a été écrit par une personnalité politique qui n’était pas frustrée par son poste, puisqu’elle a préféré refuser le portefeuille de l’Écologie proposé par Hollande en Avril.

Cécile Duflot et Manuel Valls à Matignon, en février dernier.

Cécile Duflot et Manuel Valls à Matignon, en février dernier. Crédits photo : Sébastien SORIANO/Le Figaro

Ce livre a souvent été décrit comme un « règlement de compte ». En effet, ce livre n’est tendre ni avec Valls, ni avec Hollande. Pour citer par exemple un passage sur l’actuel Premier Ministre:

A force de reprendre les arguments et les mots de la droite, de trouver moderne de briser les tabous […] quelle est la différence avec la droite ? Une carte d’adhésion dans un parti différent ? Le fait de proclamer toutes les trois phrases  » je suis de gauche » ?

Ou encore à propos de l’actuel Président de la République:

En politique, j’ai une boussole, elle se résume à trois injonctions : n’oublie jamais qui t’a élue, pourquoi et pour quoi faire. Or, pour moi, François Hollande a oublié ceux qui l’ont porté à l’Élysée, a peu à peu tourné le dos à l’aspiration à plus d’égalité et de justice sociale qui a entraîné son élection et n’a pas tenu ses engagements.

Pourtant, ce livre n’est pas totalement à charge contre les deux hommes et s’attaque bien plus aux idées qu’aux personnes: même si Manuel Valls est l’une des personnes les plus décriées dans sa manière de faire de la politique, en totale contradiction avec les idéaux de gauche, elle reconnaît n’avoir rien de « personnel » contre lui. Du Président, elle écrit:

Il a pu être gentil. Il peut l’être. Avec moi, il l’était. Il a fait des choses à mon égard, pas nécessairement visibles, mais authentiquement sympathiques. Il était capable de mettre plus en avant ses ministres que ne le faisait Jean-Marc Ayrault, parfois. Je préfère penser que c’était par gentillesse que par intérêt.

Le livre n’est d’ailleurs pas avare en anecdotes et commentaires sur ses collègues, comme en témoignent les passages sur « l’absente » et amie Martine Aubry, sur le froid Jérôme Cahuzac, sur l’agaçant Daniel Cohn-Bendit, sur le vallsien Jean-Vincent Placé, sur le fougueux et quelque peu ambitieux Arnaud Montebourg, sur le non moins (et c’est un euphémisme) ambitieux Manuel Valls. Peu de choses sont dites sur Jean-Marc Ayrault, à tel point qu’on se croirait déjà sous Valls. Mais il n’était pourtant que son Ministre de l’Intérieur, dont le bilan sur les Roms est égratigné au marteau-piqueur:

Quand le ministre de l’Intérieur ne parle que des Roms, les trois quarts de la population française qui n’en ont jamais vu se disent qu’il doit y avoir un problème.

Une occasion d’ailleurs de rappeler qu’elle ne fait pas dans le dogmatisme ou l’angélisme:

Je n’ai jamais minoré la situation. Je ne suis pas utopiste. J’ai été une élue de banlieue; j’y ai côtoyé des gens du voyage, des Roms, beaucoup de sans-papiers; je n’ignore rien de la prostitution, ni du trafic de drogue. J’ai été cambriolée six fois. je ne suis pas angéliste ou tombée dans  un champ de ouate.

Duflot, la nouvelle Mélenchon

Source : lopinion.fr, le dessin de KAK DR

C’est d’ailleurs ce qui interpelle le plus dans ce livre: ce n’est pas une femme entêtée et idéologue, c’est une « femme de compromis », qui était prête à mettre quelques idées de côté pour réaliser le plus gros de l’œuvre de gauche, et c’est en cela qu’on comprend que le gouvernement est allé trop loin, sur les questions sécuritaires et identitaires avec Valls et sur les questions économiques et budgétaires avec Hollande. Ce fait-là nous rappelle que l’homme de la synthèse, qui disposait le 6 mai 2012 d’une majorité « allant de François Bayrou à Jean-Luc Mélenchon », a réussi à la réduire à une fraction du Parti Socialiste. Il y a pourtant comme un goût d’inéluctable, entre la conjoncture économique et les pressions allemandes et bruxelloises, et  le caractère du Président:

Il n’est pas mou, mais parfois, il est hésitant. Il sait décider, mais il préfère quand la décision vient toute seule ou quand tout le monde l’accepte.

Or, quand on est Président, ce n’est pas le peuple et encore moins les plus modestes qui se font entendre le plus aisément. Ce sont les lobbys, que Cécile Duflot affrontera avec la loi ALUR, et la Commission Européenne. Dans le processus de décision présidentiel, on en vient à considérer l’accord du plus petit nombre comme au moins aussi important que celui du plus grand, sous prétexte qu’il parle plus fort.

Qu’est-ce que l’État? Selon la formule reconnue de Max Weber, il s’agit d’une entreprise politique exerçant le monopole de la contrainte physique légitime sur une population et un territoire donnés. Mais cela ne nous parle que des moyens, et pas des fins. Selon la vision libérale, l’État a pour unique but de faire respecter les droits fondamentaux de l’homme, les « droits de » qui lui sont inhérents : liberté, égalité en droit, propriété, respect des opinions et des croyances … Mais depuis se sont ajoutés d’autres droits, dits « droits à », que l’on peut et doit réclamer à l’État: l’éducation, la retraite, un environnement sain, l’accès au numérique, … Un État moderne devrait donc protéger la première catégorie de droits et tendre vers la réalisation des seconds. Or, sous prétexte d’assurer la pérennité de l’État en n’entrevoyant que la réduction des déficits publics, François Hollande oublie qu’il a été élu par 18 millions de Français pour améliorer leurs conditions de vie et leur bien-être. Peut-être qu’on le remerciera dans 20 ans car il aura permis que l’État puisse encore verser des retraites, mais à quoi bon si celles-ci s’avèrent toujours plus insuffisantes pour vivre décemment? Sans sombrer dans une spirale de dépenses déraisonnables, il ne faut pas mégoter sur des dépenses qui semblent ridicules au niveau de l’Etat mais si importantes au niveau des individus, comme un logement décent à un prix acceptable, le soutien des petits commerces, l’investissement dans la culture, la rénovation thermique, etc. : toutes ces petites choses qui poussent les gens vers le haut et leur permettent de sortir la tête de l’eau, qui permettront à la France de retrouver un nouveau souffle pour sortir de la crise.

La première secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry (D) et la secrétaire nationale d'Europe Ecologie-Les Verts Cécile Duflot (G) rient le 23 mars 2011 au Mans

Source: afp.com/Jean-Francois Monier La première secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry (D) et la secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts Cécile Duflot (G) rient le 23 mars 2011 au Mans

En conclusion, il est conseillé d’acheter ce livre pas tant pour avoir des anecdotes sur les hommes et femmes politiques ou pour comprendre la méthode hollandaise, mais pour bien avoir à l’esprit qu’il n’y a pas « qu’une seule politique possible » (selon le discours du Bourget), respectueuse de l’écologie et se satisfaisant de peu de croissance, et surtout réellement de gauche.

Toutes les citations de cet article proviennent du livre de Cécile Duflot,  De l’intérieur : Voyage au pays de la désillusion, paru le 20 Août 2014 aux éditions Fayard.

Scipion

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