Le Kurdistan, combien de divisions ?

La longue lutte pour un Etat kurde, carte extraite de Kurdistan(s) (Atlas géopolitique du Moyen-Orient et du monde arabe/Ed. Complexe)

Les conséquences du déclenchement de l’insurrection contre le régime de Bachar al-Assad sont-elles à même de donner corps au rêve kurde d’un Etat indépendant ? Nul n’aurait pu le prévoir il y a à peine deux ans, lorsque les Kurdes se trouvaient politiquement divisés entre le Kurdistan irakien, seule région officiellement autonome et les Kurdistan syrien, turc et iranien qui ne pouvaient songer à une autonomie véritable. Les tentatives de création d’un Etat kurde n’ont jusqu’ici jamais abouti : depuis les promesses non tenues après la Première guerre mondiale- prévu par le traité de Sèvres mais non appliqué, jusqu’aux massacres perpétrés par les forces de Saddam Hussein (gazage du village d’Halabja en 1988, notamment), en passant par la négation turque des revendications culturelles et linguistiques kurdes, les promesses et soutiens laissèrent la place à une féroce répression. Le peuple kurde apparaissait à la fois résistant et martyr et le Kurdistan restait un rêve centenaire, une utopie entretenue par une diaspora considérable (plus d’1,2 millions en Europe), très militante et organisée mais qui semblait avoir du mal à peser sur des régimes autoritaires soutenus par l’Occident. De surcroît les Kurdes, le plus nombreux des peuples « sans Etat » (35 millions de personnes environ), connaissaient d’importantes divisions politiques- entre « clans » d’abord et leurs partisans (les Talabani, les Barzani) mais aussi entre Kurdes d’Irak qui entretenaient de bons rapports avec la Turquie et Kurdes de Turquie qui peinaient à faire aboutir leurs revendications politiques et culturelles malgré une lutte armée de plus de trente ans. Enfin, le chef du PKK, Abdullah Ocalan, croupit en prison depuis 1999. Pour paraphraser Staline, on pouvait légitimement s’interroger : le Kurdistan, combien de divisions ?

Américains et peshmergas kurdes à la reconquête du barrage de Mossoul, en août (Reuters)

La donne a changé. Le pouvoir turc, après avoir soutenu l’insurrection syrienne, craint désormais l’avancée djihadiste et la Syrie est un état en déliquescence telle que ses Kurdes y administrent des enclaves quasi autonomes. Recep Erdogan a entamé des négociations avec le PKK après avoir envisagé de bombarder ses forces jusqu’en Irak en 2008, les Etats-Unis et la France livrent des armes aux peshmergas pour stopper l’avancée de l’EI (Etat islamique) en Irak et le Gouvernement Régional du Kurdistan entend pousser son avantage jusqu’à organiser un référendum sur son autodétermination. Face aux djihadistes fanatisés de l’EI, les Kurdes sont présentés en Occident comme un « rempart » possible, une force progressiste (les guerilleras du PKK en sont un peu l’image d’Epinal), depuis longtemps privilégiée par les Américains pour la stabilité de leur région – et sans doute aussi pour les ressources pétrolières remarquables qu’elle renferme. Et en effet, les peshmergas (« ceux qui vont au-devant de la mort ») comptent des femmes dans leur rang, le PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan, a longtemps utilisé une rhétorique marxiste, enfin le ciment de l’identité kurde est surtout la langue et la culture et non la religion : de quoi bâtir un joli storytelling utile en ces temps de défiance occidentale envers l’islam, supposé toujours plus radical. Il existe des musulmans qui protègent les minorités ethniques et religieuses menacées, de plus ils ont le bon goût de combattre presque seuls des hordes de djihadistes surarmés : voilà le discours, désormais rôdé, des Américains pour justifier l’aide considérable apportée aux combattants kurdes. On omettra judicieusement de préciser qu’il existe aussi (comme partout) des Kurdes djihadistes, certains combattant même au sein de l’EI contre leur propre peuple.

La diaspora kurde retrouve son rôle déterminant : elle a organisé une manifestation remarquée au cœur de l’été, en plein Paris, qui a rassemblé quelques milliers de personnes. D’autres manifestations de ce type ont eu lieu en Europe. Les forces kurdes ont à cœur de donner une image positive de leur action : ainsi les Kurdes (majoritairement sunnites) accueillent-ils à bras ouvert les réfugiés chrétiens et yézidis, chassés de leurs villes par la progression de l’EI, et le font évidemment savoir. Les Kurdes demandent des livraisons d’armes rapides et des frappes aériennes efficaces contre l’EI : la thématique du « rempart » fait logiquement progresser les revendications kurdes. La déclaration solennelle de Barack Obama, intervenue à l’occasion des commémorations du 11 septembre, annonce un renforcement de l’aide américaine au Kurdistan irakien mais aussi syrien.

Le 9 août à Paris, manifestants à l’appel d’associations kurdes pour denoncer les « massacres » commis par l’Etat islamique au Kurdistan irakien (SEVGI/SIPA)

Quels effets ces bouleversements géopolitiques récents peuvent-ils avoir sur les revendications territoriales et politiques des Kurdes ? La réunification de la « nation kurde » et l’établissement d’un « grand Kurdistan » ne semblent pas à l’ordre du jour dans un avenir proche. Le plus probable, si les opérations de la coalition anti-EI rencontrent quelque succès et que la « somalisation » de l’Irak et de la Syrie se poursuit :

  • l’établissement d’un Kurdistan irakien quasi-indépendant qui récupèrerait des territoires kurdes comme Mossoul et Kirkouk, ce qui mécontenterait fortement ce qui reste du pouvoir de Bagdad.

  • la poursuite de l’assouplissement de la position turque qui permettrait des contacts étroits entre les Kurdistan turc et syrien, ainsi que la fin définitive des hostilités avec le PKK.

  • la naissance d’une entité kurde en Syrie protégée par les forces de l’YPG (forces kurdes proches du PKK), qui réclamerait son rattachement au Kurdistan irakien.

  • du côté iranien, malgré une aide locale aux forces anti-EI (car EI considère les chiites comme des hérétiques), du Hezbollah aux Kurdes, il est peu probable que le pays accepte la formation d’une région véritablement autonome, tout au plus peut-on envisager une meilleure reconnaissance des spécificités kurdes au sud du pays.

Tout dépend bien entendu de la réussite de la coalition annoncée par Barack Obama, de sa perception au Moyen-Orient ou encore de la capacité des Kurdes d’utiliser l’aide américaine sans se laisser enfermer par elle… Ladite coalition est pleine d’arrières-pensées, elle rassemble de l’Arabie Saoudite au Qatar tandis que la Turquie n’y participera qu’à titre « humanitaire » . Le Grand Kurdistan, on le voit, est encore loin mais nul ne peut compter sans les Kurdes et leurs forces armées dans le grand jeu politique et militaire du Moyen-Orient. C’est déjà une grande victoire mais la guerre, elle, est loin d’être gagnée, non seulement contre l’hydre djihadiste mais aussi et peut-être surtout contre les intérêts géopolitiques bien peu concordants des nouveaux « alliés » des Kurdes. Car ceux-ci, malgré leur expérience militaire, politique et leur réel rôle de rempart dans la zone, ne possèdent pas les capacités militaires et le poids géopolitique d’Etats constitués. Gageons que ceux-ci n’hésiteront pas, une nouvelle fois, à jouer la « carte kurde » avant de l’abandonner à son sort en cas de revers ou de séisme géopolitique ou financier…

Agrippine

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