Contre l’Etat islamique, les peuples en première ligne

Des membres de l’EI devant une pile de cigarettes en feu à Raqqa (Reuters)

Comment « détruire » l’Etat islamique par des frappes aériennes, comme semble le croire le président américain ? Ou, pour le formuler autrement, comment imaginer un seul instant que ce groupe, qui contrôle tant bien que mal une partie du territoire syrien et irakien, puisse être annihilé par des frappes, aussi précises et massives soient-elles ?

Tout observateur extérieur ne souffrant pas d’amnésie rétrospective se souvient de la volonté du même Barack Obama de frapper les troupes syriennes de Bachar al-Assad en août 2013 et de sa volte-face aussi soudaine que surprenante. François Hollande ne s’en est pas vraiment remis -mais ce n’est pas le plus grave dans son cas, ni la Syrie, où la situation est devenue incontrôlable. Souvenons-nous, c’était il y a un an, il y a un siècle : les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne s’engageaient à frapper le régime syrien après les attaques chimiques avérées contre son peuple. Et puis… rien n’a eu lieu. La Syrie s’est enfoncée un peu plus dans un chaos presque oublié, aucun journaliste occidental ne se rendant désormais sur place tant les risques sont considérables (sauf au Kurdistan syrien). Les images ne sont plus diffusées, les Syriens meurent, combattent, souffrent et quittent leurs maisons, leurs villages dans l’indifférence quasi générale.

C’est la grande victoire de Bachar al-Assad et de son régime : ses crimes, pourtant bien réels, passent au second plan grâce à l’apparition de l’acteur le plus sanguinaire de ce conflit : EI, ex-EIIL et futur Daech- à prononcer, au choix, « douche » ou « dèche » en Français, seule occasion d’en sourire. Le régime syrien en joue habilement depuis plus d’un an : les groupes djihadistes radicaux et les horreurs qu’ils commettent, leur discours fanatique dégoûtent les Syriens et la télévision syrienne ne manque pas une occasion de médiatiser leurs méfaits. L’aviation syrienne a longtemps ostensiblement « oublié » de bombarder les positions d’EI, qui en a profité pour se renforcer, attaquer le Front al-Nosra (émanation d’Al-Qaeda) et entamer une guerre civile dans la guerre civile qui affaiblit et décrédibilise l’opposition au régime. Car la (re)naissance du cauchemar djihadiste arrange à la fois le régime syrien (qui peut présenter un affreux « méchant » à combattre) et tous ceux qui souhaitent déstabiliser un peu plus la région. Le chaos créé par EI profite évidemment à cet « axe sunnite » formé par l’Arabie Saoudite, le Qatar par exemple ou encore la Turquie, au jeu trouble. Les offensives éclair d’EI déstabilisent l’Irak, jusqu’ici gouverné par un chiite autoritaire (Nouri al-Maliki), forcé à la démission, sans oublier l’Iran, qui se sent menacé à ses frontières et craint une fois de plus l’encerclement.

L’observateur avisé ne peut ici se départir d’une dérangeante impression de « déjà-vu » voire de « retour du refoulé », pour le dire de façon plus freudienne. Le sentiment de revivre, en pire, l’émergence d’Al-Qaeda. En pire car jamais Al-Qaeda n’avait eu l’occasion de gouverner un territoire, jamais l’organisation n’avait attiré autant de volontaires ni mis en scène ses crimes avec un tel soin morbide – même si elle postait parfois quelques atroces vidéos. Ce qui se rapproche le plus d’EI, en réalité, est l’émanation d’Al-Qaeda en Irak, dirigée par un ancien voyou surnommé Abou Moussab al-Zarkaoui : cette organisation, par ses excès et son fanatisme anti-chiite, a réussi à se mettre à dos la population, y compris les tribus sunnites.

Les Etats qui, comme la Turquie ou le Qatar, tenaient jusque là un discours très modéré envers l’EI, prennent conscience qu’ils ont sans doute misé sur le mauvais cheval. Ceux qui avaient intérêt à déstabiliser la région se trouvent à leur tour inquiétés, c’est la fable de l’arroseur arrosé. Les Etats occidentaux, quant à eux, n’ont jamais réussi à aider l’opposition syrienne en 2012, ce qui a favorisé sa « djihadisation » progressive et du même coup réhabilité Assad. Cet échec collectif, incapable de tirer les leçons des erreurs précédentes, rend nécessaire l’intervention d’une nouvelle coalition.

Rencontre au sommet Cameron/Rohani, 24 septembre 2014 (Reuters)

Si ses objectifs sont peu clairs, la cause est évidemment « juste » (comment refuser de protéger des populations civiles sous la menace d’un groupe extrémiste?) mais la méthode, on le sait, peu efficace. Les anciens soutiens (non officiels) d’EI participent également à cette coalition. La « realpolitik » sunnite cherche désormais à se débarrasser du monstre qu’elle a contribué à créer. Et l’Iran, ultime pirouette dans cette énième recomposition du Moyen-Orient, rentre en grâce et devient un interlocuteur incontournable, comme le montre la rencontre entre David Cameron et Hassan Rohani et sa déclaration encore inimaginable il y a quelques mois : les dirigeants iraniens « pourraient aider à rendre l’Irak plus stable et plus ouvert et la Syrie aussi », a déclaré le premier ministre britannique. Que l’on se pince ou que l’on s’en amuse, l’Etat islamique aura réussi à renforcer le rapprochement entre les ennemis d’hier.

Mais il est plus probable que ce ne sont pas les frappes de la coalition qui affaibliront le plus l’Etat islamique. En Irak et en Syrie, c’est bien l’extrême violence d’EI qui risque de lui porter un coup fatal. Ce ne sont pas les frappes américano-européennes qui permettront son annihilation, tout au plus sont-elles capables de l’affaiblir et de limiter sa progression. La vraie limite d’EI est son fanatisme qui inquiète jusqu’aux djihadistes plus subtils ou plus stratèges : que l’on songe ici au document d’AQMI retrouvé à Tombouctou en 2013 et signé de son « émir », Abdelmalek Droukdel. Il y écrivait (on notera le maniement expert de la comparaison), qu’il fallait gouverner avec « douceur et sagesse » et à propos des destructions de mausolées à Tombouctou : « La population risque de se retourner contre nous, et nous ne pouvons combattre tout un peuple, vous risquez donc de provoquer la mort de notre expérience, de notre bébé, de notre bel arbre » et provoquer une intervention internationale.

L’EI ne connaît pas de telles préventions, il souhaite à l’inverse se confronter à ses ennemis pour provoquer la bataille ultime, celle qui mènerait à la fin des temps. Ce fanatisme éloigne déjà de lui des combattants venus le rejoindre, galvanise les Kurdes qui le combattent, sans parler des populations sunnites qui commencent à comprendre qu’elles vivent en réalité sous une occupation étrangère. Toute critique peut entraîner une sentence de mort, comme ce fut le cas à Mossoul le 23 septembre pour une avocate irakienne qui avait osé critiquer sur facebook les destructions de mausolées opérés par l’EI. Certes, l’Etat islamique continue d’attirer à lui des volontaires venus du monde entier. Mais ce n’est pas avec des psychopathes fanatiques que l’on bâtit un Etat, les populations finissant par faire payer le prix fort aux occupants qu’elles ont pu prendre, à l’origine, pour des libérateurs.

Agrippine

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