Damas, si loin, si proche

Bachar el-Assad et Nicolas Sarkozy, en 2008 : le temps des relations cordiales- PHILIPPE WOJAZER/AP/SIPA

Ainsi la France renoue-t-elle avec les services secrets syriens. Ou du moins tente-t-elle de le faire, à la lecture de l’enquête de Jacques Follorou publiée dans Le Monde daté du lundi 6 octobre  qui parle de « schizophrénie » : « la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a tenté, à la fin du premier trimestre 2014, selon les informations du Monde, de rétablir un lien direct avec les services de renseignement syriens afin d’obtenir des informations permettant d’anticiper les éventuelles menaces ». Qui précise que le régime a conditionné le rétablissement de ce lien par la réouverture de l’ambassade de France à Damas, qui apparaît inacceptable à François Hollande.

Que nous apprend, au final, cette information ? Tout d’abord que la politique extérieure française est devenue profondément utopiste. Elle n’utilise plus les canaux habituels, même dans le cadre du renseignement (par essence discret), pour des raisons idéologiques ou, du moins, très politiques. Un régime autoritaire ne mérite plus que l’on dialogue avec ses services secrets. L’article précise par ailleurs que les Allemands n’ont pas ces préventions et que les services français doivent passer par elle pour obtenir des informations. C’est une rupture profonde, l’abandon par les services secrets eux-mêmes de la realpolitik, justifié par l’attitude criminelle du régime envers sa population- qui est une réalité. Cependant, la France n’a pas toujours connu ces préventions morales : après la première guerre du Golfe, à laquelle elle avait participé, elle n’hésitait pas à prendre langue avec les services secrets irakiens. Elle n’a toujours aucun souci, aujourd’hui, avec les monarchies pétrolières et leurs services de renseignement. Elle discute allègrement avec l’Iran, dirigé comme on le sait par de grands démocrates. Or la France possède des ambassades dans des dizaines de pays très peu démocratiques, qui passent leur temps à enfermer leurs opposants, exécutent au sabre ou encore tirent sur des manifestants désarmés. Mais pas en Syrie. Car la France s’est enfermée vis-à-vis de ce pays dans une position intenable sur le long terme, si le régime d’Assad parvient à résister à ses opposants. Il faudra bien, alors, revoir cette position, tout simplement parce que la Syrie est un pays clé dans la région, notamment vis-à-vis d’Israël et qu’il est parfois possible de lui faire entendre raison (en témoigne son retrait du Liban). Il serait désastreux pour la France que ses services de renseignement se retrouvent impuissants à identifier et suivre des djihadistes français qui commettent des crimes en Syrie.

Et c’est la deuxième leçon de cette enquête, assez inquiétante : la Direction Générale de la Sécurité Intérieure semble totalement dépassée par le nombre de ressortissants français partis en Syrie rejoindre divers groupes islamistes. Plusieurs centaines, voire un millier de Français sont en Syrie, certainement pas pour faire « de l’humanitaire » pour la majorité d’entre eux. Certains se retrouvent même sur la « liste noire » américaine, comme Salim Benghalem, désigné comme « bourreau » du groupe Etat islamique. Il n’était pas inconnu des services secrets français mais son activité en Syrie n’était pas suffisamment documentée : les Américains, pourtant loin d’être de grands alliés de Bachar al-Assad, ont pour leur part réussi à obtenir des informations apparemment fiables.

Il est question de pouvoir inculper des Français partis se battre en Syrie. Fort bien, mais pour quels crimes si on ignore totalement ce qu’ils y font, à moins qu’ils se mettent en scène avec des têtes coupées sur les réseaux sociaux ? Ces procès futurs promettent de grands éclats de rire car qu’opposer à la défense de ces jeunes gens, qui toujours diront n’avoir pas de sang sur les mains (ce qui sera parfois la vérité) ?

Le sentiment d’impuissance qui se dégage de cette enquête est dérangeant. Tout comme est dérangeante la réalité internationale : la volonté louable de couper les ponts avec un régime criminel se heurte aux nécessités du terrain. Les Américains eux-mêmes se trouvent obligés de dialoguer en sous-main avec Damas pour survoler son espace aérien, ils se rapprochent de l’Iran pour combattre l’avancée de l’EI et l’on trouve, aux côtés des Kurdes, des instructeurs allemands, américains, français… et iraniens. L’idée d’une intervention uniquement aérienne a plus que du plomb dans l’aile même si les autorités américains répètent en boucle qu’il n’y aura « pas de troupes au sol ». Déloger l’EI dans ses bastions risque de nécessiter un peu plus que des forces spéciales. Une fois le terrain repris (s’il l’est un jour, l’assaut de l’EI sur Kobané permettant d’en douter dans un avenir proche), comment éviter tout dialogue avec Damas dont c’est le territoire ?

Les Occidentaux n’ont pas voulu intervenir en Syrie en 2012, ont failli le faire en 2013 puis ont annulé l’opération. Ils finissent par devoir dialoguer aujourd’hui avec le diable d’hier, d’autres diablotins encore plus sanguinaires ayant pris l’ascendant entre temps. On serait tenté de penser qu’ils ne récoltent, dans cette affaire, que la monnaie de leur pièce.

Agrippine

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