L’ère du déclinisme

Time 2007 death french culture

Source: « Time », 2007.

Symbolisé par Le suicide français d’Eric Zemmour (dont un seul extrait suffit à donner la nausée, c’est pour cela que nous ne lui accorderons pas plus de publicité que cela), le déclinisme, c’est-à-dire la vision des institutions, de la société, de la culture, de l’économie françaises comme reposant sur une inévitable pente descendante, semble gagner toutes les sphères de la population. Cela se traduirait par l’incapacité de la France à tenir son rang de grande puissance. La France perd de manière discontinue de la puissance depuis le traité de Paris de 1763. De première puissance européenne (voire mondiale), elle est passée deuxième derrière l’Angleterre pour 150 ans, qui se fit dépasser dans le début du siècle précédent par les Etats-Unis. Passeront devant la France sur le plan militaire l’URSS et sur le plan économique le Japon, l’Allemagne, la Chine, et peut-être bientôt le Brésil. Que la France ne soit plus une superpuissance, c’est un fait acquis. Mais le pays campe toujours sur son statut vague de grande puissance et une psychose s’installe à l’idée de le perdre.

Un déclin français

perte compétitivité france davos

Pour ne pas nous embarrasser de questions sémantiques interminables, nous considérerons la puissance d’un Etat comme sa capacité à influencer les décisions des autres acteurs mondiaux (Etat, organisations internationales, firmes transnationales, communautés, etc.) . Cela se traduit sur les plans militaire/diplomatique, institutionnel/politique, économique/financier et culturel/symbolique. L’exemple actuel le plus frappant est celui des Etats-Unis. La France connaît un déclin certain et relatif sur le plan économique, notamment en raison de sa faible croissance, et son déficit, allié aux pressions rigoristes de l’Allemagne et de la Commission Européenne ne lui permettant pas de folles dépenses (sauf pour le cirage). Sur le plan institutionnel, elle se fait concurrencer par l’Allemagne (mais surtout par Angela Merkel). Sur le plan culturel, elle possède toujours une influence sur son ancien empire colonial, notamment à travers la francophonie, mais elle a tendance à se reposer sur ses acquis en matière de rayonnement culturel (tous les pays européens étant sur ce point dominés par les productions américaines). C’est sur le plan militaire et diplomatique que la France semble tenir le mieux son rang, avec le deuxième réseau d’ambassades mondial et une capacité d’intervention importante, se permettant même de devancer les Etats-Unis dans le discours ou dans les actes (Syrie, Libye, Mali, Centrafrique) tout en n’apparaissant pas comme suiveuse (comme en Irak). De l’autre côté, les arguments anti-déclinistes sont autant vus et revus que le discours lepéniste sur l’immigration : première destination touristique mondiale, en pointe dans certains secteurs de l’économie (aéronautique/aérospatial, luxe, nucléaire, pharmacie), une démographie dynamique, une jeunesse innovante, une histoire riche et missionnaire, etc. Comme l’a dit Dominique de Villepin dans ses voeux à la presse du 10 Janvier 2006:

Je vois surgir une nouvelle population dans notre pays, de nouveaux experts : les « déclinologues ». De grâce, il y a vingt siècles d’Histoire dans notre pays pour nous rappeler qui nous sommes et où nous allons. Alors, ce n’est pas en levant le doigt pour savoir dans quel sens va le vent que nous devons chercher à comprendre quel est le destin de la France. C’est en regardant en nous, c’est en puisant dans nos forces, c’est en regardant autour de nous. Et c’est fort de cette conviction que nous ferons que la France restera la France.

Si le dynamisme démographique entrait systématiquement en compte, le Nigéria devrait par exemple être considéré comme une grande puissance. De plus, on ne bâtit pas la croissance économique d’un pays de 65 millions d’habitants sur une demi-dizaine de secteurs, aussi performants soient-ils, ni sur la créativité de quelque jeunes quand tant d’autres occupent des emplois précaires ou sont au chômage. Enfin, on a vu des pays/empires plus prospères et plus anciens que la France s’écrouler (l’Égypte antique par exemple). Qu’est-ce qui nous permet de plus d’affirmer que notre culture est plus riche et plus notre jeunesse meilleure que les autres ? La France est donc dans un déclin relatif mais pas dramatique.

La puissance, pour quoi faire ?

valeurs actuelles hollande déclin français

La problématique du déclin de la France démontre la crainte non pas de ne plus dominer les autres, mais de se faire dominer : par la conjoncture économique, par la finance, par la mondialisation, par l’UE, par les États-Unis, par les pays émergents, par l’immigration, … Cette vision binaire ne peut accorder à la France que le statut de proie ou de prédateur. La démographie relève alors du symbolique: avoir la première population d’Europe en 2050 démontre une certaine place de la France dans le jeu international. Le déclin français qui se fait en comparaison des autres donne l’impression d’un déclin absolu : une économie stagnante à côté de 2% de croissance donne une impression d’appauvrissement. D’où l’idée de sombrer dans les limbes de l’Histoire, aux côtés de la cité athénienne jadis incapable de supporter les assauts de Sparte, même si l’ennemi est ici plus indéterminé. Dès lors, la croissance n’est plus nécessaire pour résorber le chômage mais pour ne pas se faire distancer dans la compétition mondialisée. L’environnement ou la santé par exemple passent à la trappe car contraires aux objectifs de productivité (ce qui relève d’un calcul bien indigent). Toute politique étatiste ne recherche alors plus une situation stable et profitable pour la population, tenant compte de la croissance démographique, mais tend à une course continuelle contre la montre, quitte à sacrifier le bien-être pour la satisfaction d’impératifs économique.

Déclinisme, à qui profite ce business ?

Les Hommen manifestant à Paris

Source: AFP/KENZO TRIBOUILLARD. Avec les Hommen, le déclin français est confirmé

La politique libérale prônée de Valls à Sarkozy s’accommode parfaitement de cette compétition interétatique. Aujourd’hui, la pensée néo-libérale s’est imposée comme la seule politique sérieuse capable de régler les « excès » de l’Etat-Providence (situation quelque peu ironique quand on se rappelle des causes de la crise de 2008 et de la manière dont on a évité la faillite du système bancaire). Sitôt François Hollande remplacé par un(e) politique de droite, la France s’inscrira dans la lignée thatchérienne. A côté de cette position « modérée », les entrepreneurs de la peur font aussi leur marché. Les frontistes et assimilés profitent bien évidemment de ce déclinisme avec leurs discours anti-immigrationnistes, anti-féministes, anti-racistes, anti-gauchistes pour faire grimper les intentions de vote, les ventes de leurs ouvrages ou pour combler leur besoin maladif de reconnaissance télévisuelle (parce qu’apparemment, les arabes, les femmes et les soixante-huitards ont plongé le mâle blanc dans une ère de dépravation multiculturelle, droit-de-l’hommiste et asexuée). Plus récemment, la Manif pour tous a joué de ce phénomène en criant à la destruction de la famille, « base de la société » (parce qu’apparemment, les socialistes adorent lobotomiser les enfants). Au déclin économique, politique est ajouté le déclin de la nature de l’Homme (et souvent de l’homme, avec la théorie du genre) qui bien souvent s’agrémente d’une résurgence des religions.

Un appel à l’optimisme n’est pas utile, car répondre en souriant à des problèmes bien réels ne rimerait à rien. En revanche, on peut appeler à ne pas se laisser aller à l’obscurantisme, à la démoralisation, car la France, si elle n’a pas de destin, a besoin d’un projet humaniste, d’une volonté réformatrice et de personnes courageuses pour tenir la barre.

Scipion

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Une réflexion sur “L’ère du déclinisme

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