Toussaint 2014 : que reste-t-il de De Gaulle ?

De Gaulle bras levésAlors que le 1er Novembre est l’occasion pour les catholiques de célébrer leurs saints, Démosthène 2012 s’autorise quelque détournement de tradition pour s’interroger sur ce qu’il reste des « saints » de la République, les « grands hommes » (ou femmes) de France qui ont contribué à affirmer la République et la Démocratie, à forger l’imaginaire collectif et parfois même la très discutée identité française. Parmi ces modèles, celui qui a sans doute pesé le plus fortement de manière individuelle dans l’histoire démocratique française est le général De Gaulle. Résistant solitaire en 1940, sauveur de l’honneur français en 1944, homme providentiel en 1958, premier Président de la Ve République, il a marqué le régime d’une empreinte indépassable, au grand dam de ses successeurs. Aujourd’hui, le souvenir gaullien s’est dispersé un peu partout dans le paysage politique français, particulièrement à droite (Michèle Alliot Marie, Nicolas Dupont-Aignan, Florian Philippot), mais aussi à gauche (essentiellement Jean-Pierre Chevènement). Sarkozy lui-même n’a pas pu éviter un déjeuner avec les gaullistes, tout en tentant depuis son retour (si tant est qu’il soit jamais parti) de se donner des allures gaulliennes, ce qui, nous le verrons, relève de l’absurdité, si ce n’est de la franche marrade. Mais que reste-t-il vraiment de De Gaulle ?

De Gaulle? Vivre, pour lui, c'était sans aucun doute faire l'histoire... Georges Pompidou

C/ COLLECTION ALAIN POMPIDOU/DR

A peine De Gaulle était-il mort que le gaullisme s’était transformé en néo-gaullisme, incarné par Georges Pompidou. Si la politique étrangère est restée relativement inchangée, notamment sur la Françafrique, le nucléaire militaire ou encore le non-alignement, le comportement vis-à-vis de la Communauté Économique Européenne s’est fait plus accommodant (avec l’intégration du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark par référendum en 1972). Surtout, la politique intérieure pompidolienne fut bien plus centrée sur l’économie et fut plus libérale, tandis que De Gaulle, sans être pour autant communiste (c’est le moins qu’on puisse dire), préférait au libéralisme une coopération travail-capital (concept vague, s’il en est). Cela constitue une entorse déjà sérieuse à la pensée gaullienne, que l’on retrouvera des décennies plus tard dans la politique économique et européenne de Sarkozy. Si on considère que le gaullisme se résume sur le plan étranger à faire de la France la figure de proue de l’Europe, tout en conservant son indépendance et sa grandeur, on doit ajouter que la grande majorité de la classe politique approuve aujourd’hui l’idée dans une certaine mesure, et surtout que cette idée existait déjà avant. La relative nouveauté de la pensée gaullienne se trouve dans le degré d’émerveillement vis-à-vis de la France et de la mission quasi-sacrée qui lui est prêtée:

Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. […] Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. […] Le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang […] Notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur.

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre – L’Appel : 1940-1942 (tome I), 1954

affiche De Gaulle MJS Sarkozy

 Dupont-Aignan demeure sans doute l’homme politique qui incarne le mieux cette vision de la France, même s’il se concentre davantage sur l’indépendance/la souveraineté que sur la grandeur. Florian Philippot se situe relativement proche de cette doctrine, tout en ayant assimilé le discours anti-élites et anti-immigration du FN. Sans être un grand partisan du multiculturalisme, De Gaulle, de par son patriotisme très 14-18, était éloigné de l’extrême-droite confondant amour de la Nation et haine des autres, et qui se résumait alors à peu de forces. Sans doute M. Philippot a-t-il confondu français et franchouillard, tout en restant un cas unique au Front National de par sa modération et son parcours académique (prouvant au passage que le FN a un cerveau mais qu’ils sont beaucoup à se le partager).

Si De Gaulle a autant de succès parmi les politiciens aujourd’hui, même parmi les générations nées bien après sa fin, c’est sans doute à cause de son caractère rassembleur et plébiscitaire que beaucoup envient et donc beaucoup auraient besoin. Les 55% de la présidentielle de 1965 font rêver, et que dire des 79% de 1958 ! D’où la posture gaullienne que tente actuellement de prendre Sarkozy, tentant de réitérer le retour de 1958, et oubliant au passage que peu se sont précipités pour rattraper De Gaulle après sa démission en 1946, et que l’homme du 18 Juin a dû attendre 12 ans pour revenir. Sarkozy pouvait-il espérer qu’un Président dégagé par le suffrage universel à la suite d’un mandat (très) mauvais revienne après 2 ans soutenu par un peuple en liesse, sans solution ni renouveau ? C’est oublier surtout que tout revêtait sous De Gaulle un caractère exceptionnel: l’homme, la situation, les solutions, … On ne trouve dans les générations suivantes aucun exemple qui puisse égaler le charisme et le lien spécial qui reliait De Gaulle au peuple, et surtout pas maintenant. C’est Alain Juppé qui semble à présent la figure la plus consensuelle, c’est dire le déclin. Les crises institutionnelles et politiques de l’époque nécessitaient une autorité hautement légitime, alors que la crise économique actuelle ne peut se résoudre aussi « simplement ».

La chienlit c'est lui !

Affiche de l’atelier des beaux-arts en Mai 68

De Gaulle il ne reste presque rien, si ce n’est un symbole, un modèle, une vision, et surtout une constitution. Chaque Président de la République tente d’atteindre une posture de chef d’Etat consensuel et au-dessus des partis, tout en ayant d’importantes responsabilités gouvernementales, des problèmes peu glorieux à régler de manière peu glorieuse et un parti dans le dos. C’est peut-être Mitterrand qui a depuis le mieux incarné cette monarchie républicaine. Mais après le Président qui pouvait tout, nous avons eu un Président qui ne voulait rien, un qui voulait tout et un qui ne peut rien. Quant à l’image, le Président sans parapluie succède à celui qui tâtait le cul des vaches et celui qui ne prenait pas ses cachets. Toutefois, que le gaullisme soit aujourd’hui davantage une représentation qu’une réalité politique n’est pas plus mal : la vision de la France que véhiculait De Gaulle, très lyrique et héritée de Clovis, ne correspond plus à la réalité d’une France bien plus diverse et intégrée à l’Europe, et ne pouvait convenir qu’à lui. L’aspect monarchique dont il a doté la Ve République et le volume de prérogatives dont est muni le Président de la République en régime parlementaire donne des airs anachroniques à la démocratie française. Le temps de l’ORTF n’est plus, malgré certains discours en noir et blanc.

Scipion

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