« La France périphérique » : le risque de la sécession ?

Christophe Guilluy n’est pas un géographe du sérail et il ne feint pas la neutralité académique. Son dernier livre a fait du bruit, non seulement dans le Landerneau géographique mais, surtout, dans la presse – Libération, où Laurent Joffrin prenait conscience que « le peuple, le plus souvent, n’est plus avec la gauche » ou encore Marianne. Du bruit aussi du côté des hommes politiques : Marianne rapporte qu’ « il a fallu faire parvenir d’urgence deux exemplaires au cabinet de Valls en pleine rédaction de son discours de politique générale ». C’est peut-être l’une des clés des polémiques enfiévrées qui entourent son dernier ouvrage, La France périphérique, comment la gauche a sacrifié les classes populaires, publié chez Flammarion. Dans le petit milieu des géographes, plutôt ancré (très) à gauche, Guilluy dérange car son travail « colle » très bien à des questions d’actualité et ne prétend guère à la seule objectivité scientifique. Son dernier livre, publié quatre ans après Fractures françaises, utilise à la fois les codes de la recherche et ceux du pamphlet. De nombreux géographes nuancent ses thèses (à l’instar de Béatrice Giblin dans Libération) mais la plupart s’engagent clairement contre son travail, sous-entendant qu’il dérive vers des idées de plus en plus suspectes à leurs yeux. On a même pu lire, dans un article de la revue Perspective urbaine, qu’il participait d’un « néoconservatisme à la française » et d’une « remise au goût du jour d’une vulgate marxiste dont le simplisme écarte tout intérêt cognitif et explicatif » : C. Guilluy en néoconservateur marxiste, voilà qui excite la curiosité.

La thèse principale du livre reprend pourtant le travail entamé en 2010 dans Fractures françaises  et, dès 2004, par l’Atlas des nouvelles fractures sociales en France : une partie de la société française serait tentée par la sécession, le repli sur soi mais aussi la mise en place d’une « contre-société » anti-élitaire. Pas toute la société française, pas la France des grandes métropoles intégrée à la mondialisation. Tout ce qui n’est pas cette France-là, celle des élites, des CSP+ mais aussi des migrants des métropoles. Selon Guilluy, 60 % de la France serait « périphérique », reléguée à l’écart des grandes métropoles par les impératifs de la compétitivité mondialisée. Ces « oubliés » sont surtout ouvriers, employés, chômeurs et ont quitté les centres à cause du coût du foncier, des délocalisations industrielles. Dans son analyse de la gentrification de nombreux quartiers autrefois populaires, Guilluy rejoint les travaux d’Anne Clerval (auteur de Paris sans le peuple, et pas franchement tentée par l’extrême-droite…) qui ironise sur ces Parisiens qui défendent la mixité sociale tout en « cultivant une sociabilité endogame comme la plupart des groupes sociaux, mais aussi l’évitement scolaire ». Ces populations modestes ont fui, par la suite, les périphéries immédiates afin d’éviter la cohabitation avec de nouvelles populations, immigrées celles-ci. Ce repli, cette fuite, s’est faite sans violence, sans bruit mais a été systématique selon Guilluy, qui parle d’ « échec de la cohabitation avec les populations immigrées », de «stratégie résidentielle d’évitement des quartiers sensibles (…) qui a permis de faire baisser les tensions en réduisant les territoires de contact». Pour l’auteur, la situation des quartiers « sensibles » n’est pas si désespérée dès lors qu’ils sont proches des grandes métropoles et bénéficient de la politique de la Ville. En effet, la mobilité résidentielle y est la plus importante de France, ce qui implique une certaine mobilité sociale : il est possible de quitter le quartier dès lors que l’on trouve un travail, que l’on sort de la précarité. Les quartiers « sensibles » des petites villes industrielles, eux, n’ont pas cette chance, encore moins le « périurbain subi » (l’exemple de Brignoles y est largement développé). Car il n’est pas question chez Guilluy de la France périurbaine mais de celle qui vit à ses marges, dans le grand périurbain, celui du foncier à bas prix mais éloigné des grandes métropoles, des ménages modestes qui doivent chaque mois consacrer une part considérable de leur budget à l’automobile, à la merci d’une précarisation subite aux effets rapidement dramatiques.

Il démontre ensuite, de façon convaincante, la corrélation entre le vote Front National et la France des « oubliés ». Dans son interview donnée à Slate.fr, Guilluy résumait son propos de façon assez abrupte et démontait le mythe d’une France des classes moyennes  : « Les catégories qu’on croyait être des classes moyennes ne le sont plus. Il s’agit plutôt d’une population qui a pris en pleine gueule la mondialisation, mais concrètement. C’est-à-dire avec une déflation salariale, la précarisation sociale, la paupérisation et la fin de l’ascension sociale pour les enfants, d’où le vote des jeunes prolétaires pour Marine Le Pen ». Ce vote était auparavant capitalisé par le Parti Communiste mais celui-ci a disparu – pour l’essentiel – du paysage politique : aux yeux de ces jeunes, Marine le Pen est plus crédible que Jean-Luc Mélenchon lorsqu’elle défend les « oubliés ».

Des universitaires comme Eric Charmes (spécialiste de la périurbanisation) reconnaissent la qualité des cartes de l’ouvrage ainsi que la validité d’une grande partie des constats dressés par Guilluy. Cependant, et nous le rejoignons sur ce point, c’est lorsque l’ouvrage vire au pamphlet et développe des thèses non seulement polémiques mais peu étayées qu’il pose problème, et question. Non que Guilluy soit illégitime à développer l’idée d’une « contre-société » émergeant dans cette France éloignée des grandes métropoles tentée par un rejet radical des élites, mais son discours devient alors résolument politique. Eric Charmes considère même que ce discours devient « performatif » : « Son discours ne décrit pas la réalité, il contribue à l’engendrer » en créant une catégorie unique à partir de situations variées, celle de la France « périphérique ». L’analyse d’Eric Charmes, la plus limpide et dépassionnée qu’il nous ait été donné de lire, pose enfin une question essentielle et qui est, au final, éminemment politique : « quelle place accorder aux conflits sur les valeurs par rapport aux dimensions économiques des fractures sociales ? »

Parce qu’il pointe avec force et radicalité ce conflit des valeurs entre une France des élites qui prend les électeurs du FN « pour des débiles » et une France périphérique tentée par la sécession, le livre de Christophe Guilluy dérange. Il reprend avec une délectation certaine les analyses du think tank Terra Nova en 2012 sur « l’impossibilité de revenir sur le divorce culturel qui sépare les ouvriers du PS. Très critiqué à gauche, ce think tank avait vu juste, et son diagnostic est d’ailleurs valable pour l’ensemble des couches populaires (…) Sur les sujets fondamentaux de la mondialisation, du libre-échange, de l’immigration ou du multiculturalisme, le dialogue est devenu impossible. » Guilluy s’amuse ici, lui qui fut proche du courant de la « Gauche populaire » qui s’opposait justement à Terra Nova.
Parce qu’il utilise des mots qui gênent aux entournures, Guilluy irrite : il explique le « séparatisme territorial » existant entre les classes populaires anciennes et celles d’origine immigrée par « l’angoisse compréhensible de ne pas souhaiter être ou devenir « minoritaire » sur un territoire donné » et, à l’inverse, stigmatise les classes dominantes qui ont « les moyens de la frontière invisible avec l’autre », avant de conclure par cette formule plutôt bien trouvée : « Aux classes dominantes, qui vivent le « multiculturalisme à 5 000 euros par mois », et pour qui la solution passe par plus de mixité, les classes populaires,  celles qui vivent le « multiculturalisme à 1 000 euros par mois » répondent séparatisme ». Il se réjouit donc (à raison) que la politique de la Ville inclue désormais les petites villes paupérisées de la France « périphérique » mais se demande s’il n’est pas déjà « trop tard » : les classes populaires remettent au cause l’Etat-providence, assimilé à des aides considérables pour des populations immigrées et non pour elles, alors que ce sont précisément ces classes « qui en ont le plus besoin ».

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La France des « fragilités sociales » selon C. Guilluy…tout sauf les grandes métropoles (voir l’ « indice de fragilité sociale »)

Il nous semble, pour conclure, que la médiatisation du livre de Christophe Guilluy est salutaire mais qu’il est bien difficile de savoir comment ce livre – et les thèses qu’il porte – peut influencer nos dirigeants. Salutaire car l »ouvrage permet de mettre fin à un angélisme qui avait déjà du plomb dans l’aile. Il présente la société française non comme on souhaiterait qu’elle soit, mais comme elle est réellement. Et cela peut, dans un monde idéal, conduire à des politiques liées à des réalités tangibles. Or cela pourrait permettre, toujours dans un monde idéal, de reconnecter ces deux France – à défaut de les réconcilier tout à fait. Salutaire également car il pointe le mépris de certaines élites (gardons-nous de généraliser) pour une France peu éduquée, prolétaire et sans avenir, qui ne comprendrait rien au monde comme il va. Il pointe la réaction de cette autre France qui, percevant ce mépris, ne s’en laisse pas conter et réagit par un rejet de plus en plus radical. Salutaire enfin car, tout à leur joie de créer et développer des métropoles hyperconnectées (certes utiles et nécessaires), nos élites régionales et nationales sont bien obligées de voir ce que le Front National a déjà observé depuis longtemps – comme en témoigne par exemple l’implantation de Steeve Briois à Hénint-Beaumont et la thématique sociale et protectionniste portée par son parti dans la région.
Sans réaction rapide, en particulier un renouvellement politique profond, le « morcellement et l’éclatement de la société française paraissent inéluctables », conclut un Guilluy prophétique. Il est pourtant à craindre que les thèses de Guilluy, polémiques et perturbantes, soient surtout reprises comme des « éléments de discours » par les politiques, ce qu’ils ont au demeurant déjà commencé à faire. Manuel Valls a utilisé des phrases entières du livre dans son discours de politique générale du 16 septembre, Nicolas Sarkozy parlant quant à lui de Français déboussolés tentés par des solutions extrémistes. Il y a fort à parier que les thèmes soulevés par Guilluy seront à nouveau au cœur des futures campagnes électorales, surtout celle de 2017. A l’évidence pour attirer des votes. Quant à s’en servir pour élaborer de véritables stratégies politiques utiles à la « France périphérique », qu’il soit permis d’en douter.

Agrippine

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