Continuer sans Charlie

Que nos lecteurs se rassurent, les survivants de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo ont annoncé dès le lendemain que le journal paraîtrait « normalement » et serait tiré à un million d’exemplaire. Demain, ce sera finalement un tirage à trois millions d’exemplaires traduits en seize langues. Un numéro qui s’avère d’ores et déjà le plus célèbre du journal, et qui contraste avec les 50.000 exemplaires vendus habituellement. Charlie Hebdo continuera donc, ou plutôt renaîtra, car il apparaît difficile d’assurer une réelle continuité sans tant de dessinateurs et de chroniqueurs symboles de l’esprit Charlie Hebdo.

Non, celui qui s’éteint lentement, né il y a à peine une semaine et qui a connu la force de l’âge un certain dimanche 11 Janvier 2015, c’est Charlie. Charlie, c’est l’illusion qu’on a rien perdu dans l’attentat du 7 Janvier, c’est l’éphémère persistance du confort intellectuel de ces dernières années, et même un sentiment d’unité et de consensus derrière le journal et la Nation bien éloigné de la réalité. Qu’a-t-on perdu exactement dans les évènements de la semaine dernière ? Selon Manuel Valls, « il y aura un avant et un après », tandis que beaucoup de politiques parlent de guerre et que certains spécialistes en sécurité annoncent désormais un attentat de ce type par mois en Europe. Pour les uns, il s’agit de marquer l’évènement sur le plan rhétorique, pour les autres, il s’agit de prédictions que nous qualifierons – sans être spécialistes de la question – de quelque peu exagérées, car c’est prêter un très grand pouvoir incitatif aux trois terroristes morts vendredi dernier, plus important même que pour le 11 Septembre. Rappelons que la quantité d’attentats déjoués chaque année est conséquente et que les arrêter tous sans exception est difficile – on se rappelle les attentats à Madrid en 2004 et à Londres en 2005. Nous aurions donc perdu l’assurance de pouvoir parler et penser librement en France. Charlie Hebdo continuera ses dessins provocateurs, il est à espérer que la relève de Charb, Cabu, Wolinski, Honoré et Tignous arrivera rapidement, et tout le monde a pris conscience de l’attachement des Français à la liberté de la presse. Dès lors, la principale question n’est pas de savoir si on sera libre, mais si on pourra continuer à être libre sans avoir peur.

Comment éviter d’autres attentats ?

Des jeunes délinquants paumés aux terroristes lourdement armés commettant un attentat en plein Paris, il y a de nombreuses étapes complexes, et il sera inutile de concentrer tous nos efforts sur une seule d’entre elles. On a fait remarquer que les trois meurtriers étaient des produits de l’éducation républicaine française. Ils sont certes nés en France et on fait leur scolarité en France, mais l’Éducation Nationale n’a pas réussi à leur inculquer les valeurs indispensables pour les protéger des influences futures les plus néfastes. Cibler ce qui a posé problème se révèle très ardu, et cela dépend probablement plus de spécificités personnelles que d’un problème globalisé de l’Éducation Nationale. Sans doute que les heures d’Éducation Civique Juridique et Sociale au collège et surtout de « morale » à l’école primaire doivent être mieux utilisées pour former des citoyens respectueux des valeurs républicaines. Les élèves qui à 14/15 ans déclarent que « c’est bien fait pour eux » ou qu’ils ne feront pas la minute de silence « parce qu’ils ont insulté l’islam » n’ont pas acquis la capacité de réflexion, de distanciation sur des sujets aussi polémiques que la religion et la liberté d’expression, et n’ont pas le réflexe salvateur de faire appel aux valeurs de liberté, d’humanisme et de primauté de la vie (l’auteur tient à préciser que ce n’est pas parce que des élèves tiennent de tels propos qu’ils deviendront par la suite de dangereux djihadistes, il s’agit simplement d’illustrations d’une certaine forme de faillite, heureusement récupérable, de l’Éducation Nationale). Car on ne doit pas se contenter d’implanter dans le cerveau des enfants des valeurs comme le font les prédicateurs, mais leur apprendre aussi le sens critique, l’importance de l’analyse, de l’objectivité, de la prise de recul, afin qu’ils soient convaincus des valeurs républicaines et afin de les armer contre les idéologies qui se nourrissent des sentiments de peur, d’abandon, etc. A tout cela, les enseignants responsables de l’ECJS et les professeurs des écoles doivent être formés par leur hiérarchie, tout en gardant à l’esprit qu’ils ne peuvent pas tout et que leur rôle principal reste l’apprentissage de connaissances. C’est donc aussi et bien sûr en premier lieu aux familles de rester ferme sur ces valeurs.

Mais à quoi cela sert-il si les jeunes ne trouvent pas dans la société ce que l’Éducation Nationale leur a promis, c’est-à-dire un horizon enviable. Sur ce point, les responsabilités sont largement partagées. Aux médias, aux politiques, aux employeurs et aux citoyens en général d’éviter les discriminations et les stéréotypes sur les musulmans et jeunes de banlieue, appuyés par la cinquantaine d’actes islamophobes perpétrés depuis l’attentat, qui favorisent le sentiment d’exclusion et le repli sur soi. Il faut notamment cesser de demander à une communauté musulmane fantasmée de condamner ce type de crime, voire de s’en excuser. Plus que d’éviter un autre attentat, cela assainira globalement une société qui se déteste de plus en plus. Le but est de laisser le moins possible de jeunes en déshérence, en situation de précarité, ce qui favorise leur fragilité et donc leur manipulabilité. Enfin, on constate que les prédicateurs, les manipulateurs de l’islamisme radical, sont distincts des agisseurs. Il faut donc empêcher légalement les premiers d’exercer, notamment en emprisonnant les prédicateurs reconnus coupables d’incitation au crime et à la haine, mais aussi en les empêchant d’accéder à un certain statut. Cela relève de la responsabilité des autorités religieuses, qui manquent malheureusement de structure (pour ce qui concerne le sunnisme, grandement majoritaire dans l’islam) et devraient pouvoir surveiller et sanctionner si nécessaire les prédicateurs dangereux et favoriser un discours en adéquation avec la forme républicaine de la France. Le Conseil Français du Culte Musulman devrait donc avoir plus d’autorité tout en restant représentatif des différents courants de l’Islam en France. Ce n’est bien sûr pas à l’État d’intervenir dans un tel processus : il doit montrer que si les autorités religieuses peuvent être utiles comme structures sociales, c’est lui qui construit le véritable « vivre-ensemble » et encadre et assiste en premier lieu les pratiques citoyennes. Surtout, la religion, au-delà du débat sur les bienfaits ou méfaits de celle-ci, ne doit pas passer avant la citoyenneté.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut agir en prison, là où la radicalisation est prégnante. Un consensus semble s’établir sur l’isolement des radicaux : s’il apparaît bien sûr utile d’éviter de mettre ensemble des islamistes radicaux, les isoler, les couper totalement de toute opportunité de réinsertion, n’est pas non plus la solution, car il ne faut pas que la situation qui les a poussés dans le radicalisme se perpétue après le séjour en prison. Des moyens supplémentaires sont réclamés, en prison comme dans les renseignements, alors que les premières failles dans le suivi des frères Kouachi sont mises au jour. Des requêtes qui risquent bien d’être sans suites vu le manque actuel de moyens. De plus, l’idée de la retranscription du Patriot Act en France fait son chemin à droite. Claude Guéant nous a ainsi gratifié d’un magnifique « Il y a des libertés qui peuvent être facilement abandonnées ». Marine Le Pen a immédiatement pris le contrepied par pur esprit de contradiction, continuant le discours sur l’UMPS qu’elle a tenu dès le lendemain de la tragédie. On peut espérer que le gouvernement garde en tête le bilan plutôt négatif du Patriot Act, qui bafoue les libertés individuelles sous couvert de la paranoïa terroriste. On ne pourra jamais interdire par exemple les propos radicaux sur internet, étant donné la facilité de créer un compte Twitter ou Facebook ou d’ouvrir un site web. De plus, les membres de Charlie Hebdo sont morts en défendant la liberté : si nous voulons la défendre, rien ne serait plus contradictoire qu’un Patriot Act. Malheureusement, la volonté de sécurité surpasse souvent la Raison.

Marine Le Pen a affirmé qu’il s’agissait d’un problème intérieur, qui demande des réponses intérieures, et notamment la fermeture des frontières et autres sempiternels clichés frontistes (qu’importe si les terroristes de Charlie Hebdo et de Montrouge sont nés français, de même qu’on ne peut, et c’est heureux, déchoir de la nationalité française des personnes nées en France ou françaises depuis plus de 10 ans). Nicolas Sarkozy a dit vouloir empêcher les terroristes de revenir en France. Il serait bien plus intelligent de les tenir à l’œil dans des prisons françaises, d’autant qu’on ne peut refuser à des français de revenir en France. La question mérite d’être posée au-delà de la lamentable volonté de barricader le pays et de le purger de ses éléments indésirables. La coopération doit se faire au minimum à l’échelle européenne, au mieux à l’échelle mondiale, afin que les informations sur les terroristes puissent être communiquées le plus facilement possible entre les pays « à risque ». Il faut bien évidemment impliquer les pays extérieurs concernés par le radicalisme : Algérie, Turquie (qui a des frontières comme de l’emmental), l’Irak, l’Afghanistan, le Nigéria (qui a subi de très importants massacres depuis une semaine), le Yémen, les pays soupçonnés de le financer comme l’Arabie Saoudite. En effet, dans un système mondialisé, purger la France du terrorisme, c’est d’abord en finir avec les organisations fondamentalistes ailleurs et avec les guerres qui offrent des opportunités de radicalisation, d’organisation des filières djihadistes, de mise en place de camps d’entraînement, etc. Intervenir en Syrie pour la victoire des rebelles démocrates, empêcher la pérennisation de l’Etat Islamique, aider le Nigéria à combattre Boko Haram, participer à la reconstruction démocratique au Maghreb, c’est éteindre l’incendie qui s’est généralisé après le 11 Septembre, c’est empêcher certains Européens de voir la mort en martyr comme préférable à la vie dans leur pays.

Le sentiment d’une unité nationale s’éteindra dans quelques jours. Les politiques continueront à s’écharper avec plus ou moins de bonne foi sur la politique du gouvernement, sans doute d’ailleurs sur les suites à donner à l’attentat de Charlie Hebdo et aux deux prises d’otage. Et c’est tant mieux, car c’est ce qui fait vivre le débat démocratique. Puisse cette sordide expérience nous avoir appris à respecter les opinions, même si elles heurtent nos croyances les plus profondes, du moment qu’elles ne sont pas dangereuses pour l’ordre public et qu’on ne tente pas de nous les imposer par la force. Puisse-t-on continuer à appliquer aux hommes inhumains cette voltairienne idée du procès juste et équitable. Puisse-t-on continuer à valoriser ces idées éclairées que sont la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité et le progrès et à lutter contre les obscurantistes qui souhaitent avoir le monde à leurs pieds crottés. Puisse-t-on continuer à rire de tout, d’un rire franc et sain. Puisse-t-on continuer à faire de ce pays un paradis, et un enfer pour ces trois réminiscences d’un temps voué à disparaître sous la semelle dure d’une modernité libre et heureuse.

Scipion

Cet article est à la mémoire de :

Frédéric Boisseau, agent d’entretien chez Sodexo

Philippe Braham, cadre commercial

Frank Brinsolaro, brigadier chargé de la protection de Charb

Jean Cabut, dit Cabu, dessinateur chez Charlie Hebdo

Elsa Cayat, psychiatre, psychanalyste et chroniqueuse chez Charlie Hebdo

Stéphane Charbonnier, dit Charb, dessinateur et directeur de la publication de Charlie Hebdo

Yohan Cohen, employé chez Hyper Cacher

Yoav Hattab, étudiant

Philippe Honoré, dit Honoré, dessinateur chez Charlie Hebdo

Clarissa Jean-Philippe, policière stagiaire

Bernard Maris, économiste et chroniqueurs chez Charlie Hebdo

Ahmed Merabet, policier dans la brigade du XIe arrondissement

Mustapha Ourrad, correcteur chez Charlie Hebdo

Michel Renaud, ancien journaliste et fondateur des Rendez-vous du carnet de voyage

François-Michel Saada, cadre supérieur retraité

Bernard Verhlac, dit Tignous, dessinateur chez Charlie Hebdo

Georges Wolinski, dit Wolinski, dessinateur chez Charlie Hebdo

 

A l’attention d’Amedy Coulibaly, de Chérif Kouachi et de Saïd Kouachi : s’il y a une vie après la mort, puissiez-vous un jour regrettez ce que vous avez fait.

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