Laïcité contre identité

Les réactions négatives à la publication du nouveau Charlie Hebdo représentant officieusement Mahomet pleurant en tenant une pancarte « Je suis Charlie » furent peu nombreuses dans la sphère politique, et « l’union nationale » a semblé se maintenir pendant environ une dizaine de jours. Certaines positions enthousiastes étaient forcément de façade quand on sait l’ancrage très à gauche du journal. Toutefois, peu de politiques se sont montrés choqués de cette nouvelle caricature alors qu’il y avait une assise populaire suffisante pour le montrer. En effet, le rejet des caricatures de Mahomet se fait surtout chez les citoyens : 42% d’entre eux souhaitent éviter ce type de caricature selon un sondage IFOP pour le JDD. Sondage par ailleurs biaisé par la formulation de la question puisqu’elle impose de choisir entre la prise en compte des réactions de certains musulmans et la publication de caricatures. Il est à noter par ailleurs cette volonté de consensualité est majoritaire chez les plus de 65 ans, mais aussi chez les moins de 35 ans et atteint son plus fort taux politiquement à l’UMP et socialement chez les moins diplômés. La liberté d’expression totale (Charlie Hebdo étant un des journaux les plus « provocateurs ») conserve donc une majorité confortable mais pas écrasante, et pourrait voir sa popularité décliner dans le temps si les positions des jeunes sont générationnelles. Elle est pourtant au confluent de deux valeurs républicaines fondamentales : la liberté et la laïcité. Mais c’était sans compter l’identité.

 La laïcité n’est en France pas un gros mot, comme certains le déplorent : on manque rarement de le scander, mais à force de se l’approprier on finit par le dévoyer. C’est ainsi au nom de la laïcité qu’on a récemment proposé de financer les mosquées avec de l’argent public ou précédemment de faire du Kippour ou de l’Aïd el-Kebir des jours fériés (comme le proposèrent le rapport Stasi et Eva Joly), afin d’assurer un égal traitement des religions par l’Etat. C’est oublier l’esprit de la loi de 1905 : « La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ». Autrement dit, la religion reste une affaire privée. C’est ce qui a motivé les rares ajouts notables depuis 1905, concernant surtout l’école, avec l’interdiction des signes religieux ostentatoires en 2004 et la circulaire Chatel élargissant ce principe aux accompagnateurs de sorties scolaires. Ces mesures sont justifiées par le caractère public de l’école, qui impose que ses acteurs, élèves ou professeurs, « laissent » leur religion à l’entrée des établissements scolaires. La laïcité, initialement conçue comme la limitation du pouvoir de l’Eglise catholique sur l’Etat français, est perçue comme limitation de la liberté individuelle dans de nombreux cas. Ainsi, ne pas avoir de mosquée partout quand chaque commune dispose d’une église serait discriminatoire. Cette situation, en effet inégalitaire, et qui peut engendrer des problèmes comme les prières de rue, ne relève pourtant pas de la responsabilité de l’Etat, qui ne finance plus les créations d’églises depuis 1905. L’Etat n’a pas à assurer des moyens matériels égaux à des activités d’ordre et d’intérêt privés, et n’a donc pas à financer de nouveaux lieux de cultes.

La religion est souvent considérée comme un « droit à », que l’on peut réclamer à l’Etat, alors qu’il demeure un « droit de » : l’Etat garantira négativement l’exercice des religions, c’est-à-dire la liberté de croyance et de pensée, sans imposition de normes athées ou d’une autre religion. Dans ce cadre, l’existence de cinq jours fériés catholiques sur onze (si l’on excepte Noël, qui n’est plus très catholique, sans mauvais jeu de mot) est une aberration car une imposition de la foi catholique, et il est donc encore plus aberrant de vouloir rajouter des jours fériés religieux ou des droits à des congés pour motif spécifiquement religieux. En France, les régimes d’exception existent. Ainsi, le concordat napoléonien est toujours en vigueur en Alsace-Moselle, en 1905 sous pavillon allemand. De manière assez étonnante, jamais le concordat n’a été sérieusement remis en cause, et en traversant simplement une frontière régionale, on peut tomber sous le coup du délit de blasphème (un comble en France). On assiste donc d’un côté à un discours de promotion de la laïcité et de l’autre à celui de la cohabitation religieuse empiétant sur l’espace public, justifié par un « ça a très bien marché jusqu’à présent ». Si le régime a été amendé pour y inclure les autres religions, il reste une intrusion des religions dans l’espace public problématique pour les non-croyants (avec les cours de religion) et, il ne faut pas l’oublier, problématique pour les religions elles-mêmes qui sont sous influence de l’Etat (les prêtres étant par exemple salariés par l’Etat). Ce double discours se retranscrit à l’école, où on promeut en même temps la laïcité car souhaitable pour les enfants et où on tolère un cadre (mono)religieux pour certains.

Ces petites revendications de croyants qui empiètent sur le caractère laïque de l’espace public, à la manière d’invités qui étendent leurs pieds sur la table basse, n’est pas nouvelle. Les problèmes en cours de biologie ou d’histoire ne sont pas nouveaux. Mais les groupes revendicateurs plus restreints sont aussi plus démonstratifs. Latentes, les revendications éclatent à l’occasion d’évènements : le retrait d’élèves de l’école primaire pour une rumeur d’enseignement de la masturbation, manifestations contre la mariage pour tous alimentées notamment par Civitas, apologie du terrorisme après les attentats de Charlie Hebdo, … Ce mélange des genres est dû à un mouvement plus large que l’affirmation religieuse : l’affirmation de l’identité. On l’a notamment vu sur les questions de territoires : des groupes, toujours minoritaires, par exemple en Bretagne ou en Alsace, ont réclamé l’intégrité de leur « territoire » sous prétexte de la conservation d’une identité séculaire. D’identité politique et de classe, on est passé à une identité davantage culturelle/générationnelle pour la partie la plus inoffensive (avec les mouvements geeks et hipsters entre autres) et religieuse voire territoriale. L’identité religieuse est sans doute la plus compliquée à gérer car la religion relève du sacré donc se proclame intouchable et peut s’estimer légitime à s’imposer aux autres (d’où par exemple la volonté d’interdire des caricatures de Mahomet pour des non-musulmans, absurde s’il en est). Privé et public se mêlent donc allègrement, tandis que l’Etat est considéré comme au service des identités et desiderata individuels. Rappelons encore une fois que l’affirmation des revendicateurs n’a d’égale que leur faiblesse numérique. En France, seulement 37% des personnes se déclaraient religieuses en 2012 (pour 29% d’athées), chiffre qui a connu une baisse de 21 points par rapport à 2005.  Le nombre de musulmans est estimé entre 2 et 4 millions, contre 11,5 millions pour les catholiques (chiffre d’ailleurs allègrement surestimé dans l’imaginaire français) et les pratiquants représentent 40% des croyants musulmans (et 15% chez les catholiques). Pour un élève qui conteste la théorie de l’évolution, essentiellement par crédulité et influençabilité, combien l’acceptent, et bien sûr y compris parmi les croyants ?

Reste que ces problèmes, à l’école ou dans la société, si mineurs soient-ils, remettent en cause le modèle républicain. Comment faire pour circonscrire le problème ? Ne pas céder, simplement. Garder en tête que la religion relève strictement du domaine privé, le faire accepter par ceux qui ne sont pas d’accord, résister aux tentations d’acheter la « paix » sociale, voire des voix, par des compromissions, sur le mode « ça ne mange pas de pain ». Cesser de penser que des traditions obsolètes sont plus importantes que cette valeur républicaine primordiale, y compris celles qui peuvent passer pour insignifiantes (comme le titre de chanoine de Latran accepté par tous les Présidents de la République), cesser de penser que des privilèges hérités de la période catholique doivent être étendus à tous et non abolis, cesser de considérer que les entorses au contrat social français ne sont pas importantes et qu’on doit laisser place à toutes les affirmations individuelles afin de complètement libéraliser le pays. Cesser aussi de réduire les individus à une identité unique de manière arbitraire (comme les musulmans, les arabes, les juifs, etc), permettre à tous de trouver une place enviable dans le modèle républicain. Pour la sauvegarde de la République, de la démocratie, de la liberté de croyance, du vivre-ensemble, peu à peu rongé par les logiques identitaires individualistes. En bref, accepter enfin la laïcité telle qu’établie il y a 110 ans.

Scipion

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