Valse avec Bachar : les « gugusses » à Damas, un ballon d’essai ?

Les parlementaires français en visite à Damas le 25 février 2015 (SAMA/Reuters)

Il fallait voir Jacques Myard, très droitier député UMP des Yvelines, provoquer avec gourmandise les « bien-pensants » devant les caméras de télévision à son retour de Syrie : il aimait bien, disait-il, « parler avec le diable ». La provocation, ça le connaît, être le vilain petit canard des parlementaires ne le dérange pas, bien au contraire. C’est peu dire que la visite de quatre députés (deux UMP, un centriste et un député PS) à Damas a été médiatisée, à grand renfort de métaphores bibliques autour du « chemin de Damas » de ces élus en visite « privée ». A Damas, on a déroulé le tapis rouge en espérant que ce voyage augure d’un rapprochement franco-syrien, l’affaire a fait la « Une » des journaux télévisés : un bon coup pour la propagande du régime. A Paris, on a en revanche très peu goûté l’initiative, en tout cas officiellement : le PS promet des « sanctions » à l’encontre du député du parti qui, lui, n’a pas rencontré al-Assad (on se demande ce qu’il est allé faire à Damas, en ce cas), François Hollande fustige les « parlementaires français qui n’ont été mandatés que par eux-mêmes » qui se compromettent avec « un dictateur qui est à l’origine d’une des plus graves guerres civiles de ces dernières années » et Nicolas Sarkozy y est allé de sa formule assassine – les « quatre gugusses » peuvent bien « faire ce qu’ils veulent » mais lui n’y serait « pas allé » (pas de visite à Damas depuis 2008, en effet, mais al-Assad avait été reçu en grande pompe à Paris). Manuel Valls a enfin déploré une « faute morale », Jean-Christophe Cambadélis a curieusement expliqué qu’al-Assad n’était pas « seulement un dictateur, c’est un boucher » (sous-entendant qu’un dictateur qui ne donne pas dans la boucherie est acceptable ?). Fermez le ban.

Mais cette visite est-elle une initiative si isolée ? Il nous semble à l’inverse que, ces derniers mois, se distille insidieusement une propagande pro-Assad dans certains médias et jusque dans les hautes sphères de l’Etat et du renseignement. Nul, en dehors de quelques illuminés, ne se risquerait à proclamer son amour pour le régime syrien. Mais nombreux sont ceux qui considèrent que la France s’est fourvoyée en rompant tout lien avec Damas en 2012 et qui n’hésitent plus à le dire. Ce n’est certes pas aussi flagrant ou risible que Dieudonné rendant visite à Ahmadinejad à Téhéran. Mais cette petite musique reflète sans nul doute d’une lutte d’influence qui court jusque dans les états-majors politiques et les cabinets ministériels.

Portrait de Bachar al-Assad dans les rues de Damas.

A l’UMP, ils sont nombreux à penser, à l’instar de François Fillon, que la France a besoin de faire un « aggiornamento diplomatique » : qu’il s’agisse de réseaux catholiques militant pour les chrétiens d’Orient, de gaullistes en mal de politique indépendante à l’égard des intérêts américains, la droite française penche de plus en plus pour un rapprochement avec Bachar al-Assad, avec toutes les nuances possibles. Mais les services de renseignement et certains au quai d’Orsay poussent également au rétablissement d’un canal de communication. C’est ce qu’explique le chercheur Frédéric Pichon, interrogé par « Centre Presse » : « Le quai d’Orsay est divisé entre ceux qui pensent qu’on ne doit pas parler à Assad et ceux qui pensent qu’on ne peut pas faire autrement, mais qu’on peut le faire sans le soutenir. La communauté du renseignement est sur cette ligne pour au moins trois sujets: les Français partis là-bas, les groupes terroristes qui s’opposent à Assad et aussi celui de djihadistes français qui seraient actuellement en prison en Syrie ».

Si les services de renseignement poussent à rétablir ce canal, ce n’est pas pour sauver les chrétiens d’Orient ou soutenir un dictateur : il s’agit de realpolitik. La France a toujours maintenu d’excellentes relations avec des régimes dictatoriaux ou autoritaires, mais en fonction de ses intérêts et de ses alliés : la politique syrienne au Liban avait conduit au gel des relations diplomatiques franco-syriennes après l’assassinat de Rafic Hariri, qui se trouvait être un ami personnel de Jacques Chirac. A l’inverse, la diplomatie française ne trouve rien à redire à des massacres en pleine rue en Egypte et à des centaines de condamnations à mort d’opposants politiques. En ce sens, on peut sans peine juger que la politique française vis-à-vis de la Syrie a procédé, pour le moins, d’une erreur d’appréciation initiale: la France a espéré que Bachar finirait comme Khadafi, sous-estimant le soutien d’une partie de la population syrienne au régime – en particulier les minorités religieuses (chrétiens, alaouites notamment). Elle n’a pas voulu voir la radicalisation d’une partie de l’opposition syrienne et la naissance d’une véritable guerre civile interreligieuse entre sunnites et chiites de diverses obédiences, ni la mainmise croissante de groupes djihadistes sur de nombreux groupes armés. Les opposants « modérés » sont pour la plupart exilés, morts ou ont cessé le combat, voire ont rejoint les troupes du régime. On ne peut plus parler de les financer, leurs représentants sont réfugiés à l’étranger et ne connaissent plus grand-chose au terrain.

Il n’y a pas que la droite dure pour le dire. Des universitaires comme Frédéric Pichon ou Fabrice Balanche tiennent le même discours et ne sont pas financés par la Syrie : la France finira bien par reprendre langue avec Damas mais probablement pas avant 2017. Pour l’heure, la position officielle de la France et du Royaume-Uni ne change pas d’un iota : dans une tribune conjointe publiée notamment par Le Monde, Laurent Fabius et Philip Hammond ironisent : « Depuis le palais où il est reclus, Bachar al Assad ne se contente plus de faire la guerre à son propre peuple : il a lancé une démarche d’auto-réhabilitation ». Pour eux, al-Assad « ne peut pas être l’avenir de la Syrie » car il représente « le désordre, l’injustice et la terreur ». Sur le fond, comment leur donner tort ? Mais l’observateur de se demander naïvement : qui représente aujourd’hui en Syrie l’ordre, la justice et la paix ? Quel est le sens de cet acharnement diplomatique qui semble bien contre-productif ? Pour certains, le refus de voir l’Iran ou encore la Russie renforcés par le retour d’Al-Assad sur la scène internationale priment sur des intérêts stratégiques. Pour d’autres, la simple volonté de ne pas se dédire prévaut. Dans tous les cas, la tribune publiée par nos deux ministres paraît surtout conjuratoire.

Les services de renseignement devront certes encore attendre avant de rétablir les lignes officielles avec Damas, et tant pis pour le partage d’informations sur les djihadistes français. Officieusement toutefois, chacun sait qu’à moins d’un miracle géopolitique, l’Occident devra compter avec Bachar al-Assad, mais « sans le soutenir ». Un exercice d’équilibriste qui promet de belles circonlocutions à l’avenir.

Agrippine

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