Du Yémen à Idlib, de nouveaux fronts : vers une guerre à outrance ?

Destructions après des raids saoudiens près de l’aéroport de Sanaa, au Yémen, le 27 mars (AP)

Prenons mon premier : le Yémen, pays divisé en proie à des « troubles » depuis les années 1990, infiltré par AQPA (Al-Qaeda dans la Péninsule Arabique) et une minorité chiite dite « houthiste » ou « houtie » (du nom d’un de ses dirigeants) aidée par l’Iran. Et voici mon deuxième : des combats dans la province syrienne autour d’Idlib qui aboutissent à la prise de la ville par une coalition jihado-salafiste composée du Front Al-Nosra (donc Al-Qaeda en Syrie), d’Ahrar-al-Sham (salafistes) et d’autres petits groupes qui ont fait fuir les forces du régime syrien le 27 mars dernier.

Quel rapport entre ces deux événements, distants de quelques milliers de kilomètres et qui impliquent des acteurs sans lien apparent- si l’on excepte deux « franchises » d’Al Qaeda ? Ils annoncent une radicalisation des conflits et des luttes d’influence dans ces deux pays et, surtout, font planer le risque d’une guerre à outrance sur la région toute entière.

En effet, on a vu l’Arabie Saoudite, pays sunnite orthodoxe, se précipiter au secours du gouvernement yéménite contre la progression des miliciens houthis armés et financés par Téhéran. Certes, les houthis sont eux-mêmes minoritaires au sein des chiites du pays mais on assiste néanmoins à une confessionnalisation accrue des tensions. Les attentats sanglants contre des mosquées chiites au Yémen le 20 mars (137 morts) ont été revendiqués par l’Etat islamique tandis qu’AQPA les condamnait en des termes peu clairs- voir le communiqué explicité par Romain Caillet, chercheur « engagé ». Depuis le 25 mars, le Yémen est bombardé chaque jour par une coalition arabe sunnite (menée par l’Arabie Saoudite et soutenue par tous les pays sunnites de la région, y compris la Turquie et le Pakistan). Les frappes ne sont pas vraiment « chirurgicales », tuant de nombreux civils en plus de miliciens et de soldats soutenant l’ancien président Saleh. L’Iran s’inquiète, s’alarme de cette action directe qui n’est pourtant pas la première.

L’histoire récente du Yémen est particulièrement complexe, nous n’allons pas la retracer ici en détail. Il suffit de savoir que le pays n’a été réunifié qu’en 1990 et que, depuis lors, il n’a jamais connu la stabilité. La guerre menée par les houthis ou « guerre du Saada » a commencé en 2004, les houthis s’estimant lésés par la réunification du pays et regrettant l’époque où une dynastie chiite (de la branche zaydiste) régnait sur le Yémen- jusqu’en 1962. Le président Saleh a été chassé du pouvoir par le « printemps arabe » en 2011 et, ancien ennemi des houthis, s’allie désormais à eux dans l’espoir de reconquérir le pouvoir. L’Arabie Saoudite, pour sa part, est déjà intervenue deux fois contre les milices chiites. AQPA est très bien implanté dans certaines régions du Sud (les Américains ayant par ailleurs une fâcheuse tendance à y cibler ses chefs par des attaques de drones, à l’instar d’Anwar al Awlaqi en septembre 2011, celui que Chérif Kouachi a dit avoir rencontré sur place). Les miliciens houthis ne se sont pas contentés de faire pression sur le gouvernement yéménite : constatant la faiblesse de celui-ci, ils ont décidé de prendre sa place, de façon informelle, occupant des villes entières, encerclant les lieux du pouvoir. Sur le point de prendre la ville d’Aden et son aéroport, ils ont provoqué la fuite du président Abd Rabo Mansour Hadi en Arabie Saoudite et la réaction rapide de celle-ci, soutenue par l’Egypte- comme d’habitude, pourrait-on dire. Mais Riyad semble également avoir  massé des troupes à la frontière yéménite.

Une excellente infographie tirée du site de France Inter

Que cherche l’Arabie Saoudite en faisant planer la menace d’une guerre non plus froide mais « chaude » avec l’Iran, son meilleur ennemi chiite ? Sans doute à redorer son blason auprès des sunnites et à tenter d’empêcher un accord entre Iran et Etats-Unis sur le nucléaire – susceptible d’aboutir ces prochains jours. Si cet accord était signé, l’Iran n’apparaîtrait plus comme un véritable danger, donnant raison à la politique d’apaisement de l’administration Obama. Un cauchemar géostratégique pour les Saoudiens qui craignent un retournement d’alliances des Etats-Unis face à la progression djihadiste en Irak et en Syrie. Quoi de plus efficace qu’une bonne petite guerre qui oblige les Américains à soutenir l’action saoudienne ? Américains peu enthousiastes néanmoins, eux qui ont été forcés d’évacuer leur ambassade à Sanaa ainsi que les agents de la CIA qui y dirigeaient les frappes de drones contre AQPA et formaient les forces spéciales yéménites à la lutte antiterroriste – on se croirait dans un épisode de la série Homeland avec Carrie Matheson cherchant à récupérer les dernières informations avant le départ des agents.

Un combattant du Front Al-Nosra devant le palais du gouvernorat d’Idlib, le 28 mars (image Twitter)

En Syrie, Jabhat al-Nosra et ses alliés ont réussi à prendre la ville d’Idlib, au Nord-Est du pays, le 26 mars. En quelques jours, le drapeau noir djihadiste flottait sur les bâtiments officiels de la ville et on détruisait joyeusement les statues d’Hafez al-Assad. Cette nouvelle porte non seulement un rude coup au régime syrien, qui perd une ville clé, mais renforce Jabhat al-Nosra (JAN pour les intimes) dans la région. L’organisation, branche « officielle » d’Al Qaeda en Syrie, pourrait être tentée par la proclamation d’un « émirat » rival du désormais célèbre « califat » de l’EI en Irak et en Syrie. Or al-Nosra n’est pas (ou peu) bombardé par la coalition occidentale, bien au contraire, si l’on excepte des frappes ciblées. Les Israéliens nourrissent même quelque préférence pour ces djihadistes qui combattent les Iraniens et le Hezbollah dans la région frontalière du Golan, au point de soigner leurs blessés en Israël, comme le rapportait le Wall Street Journal en 2014 : http://www.wsj.com/articles/al-qaeda-a-lesser-evil-syria-war-pulls-u-s-israel-apart-1426169708 L’ennemi de mon ennemi…

Face à l’impuissance des rebelles syriens non extrémistes (ceux que les Britanniques veulent désormais entraîner), quelle position la coalition va-t-elle adopter face à Al-Nusra et son front djihao-salafiste ? Pourra-t-elle maintenir longtemps une relative indifférence à son encontre, al Qaeda (et notamment le groupe « Khorassan » qui forme des militants à commettre des attentats en Occident) ayant pour objectif la lutte contre les Etats-Unis et leurs alliés ? Ou les Occidentaux tendront-ils à considérer JAN comme un « moindre mal », s’il finit par se dissocier de son allégeance officielle à Al-Qaeda ?

Au Yémen comme en Syrie, l’escalade de la violence et la confessionnalisation accrue d’enjeux politico-militaires, entretenue par les extrémistes, tend à renforcer les groupes djihadistes. Qu’il s’agisse d’AQPA au Yémen ou d’Al Nosra en Syrie, ceux-ci ont tout intérêt à jouer sur l’opposition entre sunnites et chiites, donc entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Un enjeu géopolitique crucial (« arc sunnite » contre « arc chiite », pour faire court) se superpose à des enjeux mondiaux (les alliés des puissances en question, Etats-Unis, Europe d’un côté, Russie de l’autre), énergétiques et stratégiques. De ce qui se passe aujourd’hui au Yémen et en Syrie pourrait dépendre l’avenir de la région mais aussi de la paix mondiale, l’Iran, Israël et les Etats-Unis étant de la partie.

En guise de conclusion, et pour se détendre un peu, rien de tel que d’aller sur le compte twitter de David Johnson, grand reporter à RFI et auteur de l’enquête Les Français djihadistes. On y trouve notamment la technique du vol de voitures de luxe en leasing par des candidats au djihad qui paradent ensuite avec une jolie Mercedes blanche à Raqqa, capitale du « califat ». Un débat s’engage alors : est-il licite ou non de voler des voitures à des infidèles ? Cruel dilemme.

Agrippine

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