Plus belle Marine

Dans une interview à "Rivarol", Jean-Marie Le Pen dézingue Florian Philippot et défend le Maréchal Pétain

Source : lelab.europe1.fr. Jean-Marie Le Pen © BERTRAND LANGLOIS / AFP

Le coup est peut-être rude sur le plan personnel pour Marine Le Pen, mais c’est aussi une opportunité inédite. Grâce à l’interview donnée au délicieux journal Rivarol par son père, elle va pouvoir enlever ce patronyme qui la gêne depuis 2011 pour ne garder que la courageuse (paraitrait-il) « Marine », qui orne les intarissables slogans « Marine Présidente », « Marine 2017 » ou le très pressé « Vite Marine ». La dédiabolisation de 2011 a essentiellement été acceptée au nom du changement de personnalité, sur le mode du « attendons de voir ce qu’elle dit et fait » qui colle aussi aux actuels maires frontistes et est difficilement rejetable. Il n’a fallu qu’une campagne présidentielle pour se rendre compte qu’aucune embellie n’était à prévoir (avec notamment la question de l’étiquetage hallal et en 2010 celle des prières de rues), Marine Le Pen n’ayant pas repris la tête du Front National pour rien. Cette occasion de se débarrasser définitivement du boulet paternel et surtout de l’héritage est donc belle mais n’est pas sans poser de problèmes.

On pourrait deviner le nom de l’interviewé rien qu’en lisant les saillies rivarolesques sur la traîtrise de Pétain, la mention du « monde blanc » ou les différences entre les fils d’immigrés et les Français « de souche ». C’est un registre typique du pirate de la vie politique qui aborde la question politique avec la finesse d’un Panzer et la nostalgie d’un para d’Algérie. En acceptant de se faire interroger par un « journaliste » de Rivarol, quelques jours seulement après la réitération de ses propos sur la Shoah chez Bourdin, il connaissait les possibilités de provoquer que cela lui donnerait. Il suffit de regarder une des remarques de son interlocuteur :

Car au nom de la Shoah on ne peut pas maîtriser l’immigration et inverser les flux migratoires car, nous dit-on, ce serait déporter les immigrés comme furent naguère déportés les juifs ; on ne peut pas défendre la famille et les valeurs traditionnelles car c’est faire du pétainisme ; on ne peut pas critiquer l’influence de la franc-maçonnerie et d’autres lobbies « puissants et nocifs » dans la vie politique car ce serait faire du vichysme ; on ne peut pas contester la condamnation de la France par Chirac au Vel d’Hiv’ en 1995 car ce serait manquer de respect aux « victimes de la Shoah » ; on ne peut pas dénoncer les incessantes réparations financières réclamées à la SNCF ni dénoncer le rôle de la finance internationale anonyme et vagabonde car ce serait être suspect d’antisémitisme.

Marine et Jean-Marie Le Pen, « Marine Le Pen, l’héritière », de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Nilaya, 2011

Cette suite de propos plus que vaseux ressemble fort à un défi fait à sa fille : elle qui cherche à se défaire de cet héritage d’anciens de Vichy et d’Ordre Nouveau et laisse à d’autres (Collard, Philippot) le soin colmater les brèches entre les deux générations – tout en plaidant elle-même la singularité des positions paternelles – devra oser virer son père pour être enfin tranquille. Qu’elle l’accepte ou non, le patriarche sera fixé, et c’est la première option qui semble l’emporter. Mais c’est sans doute malgré lui un cadeau fait à son désormais adversaire politique : Marine Le Pen a pris la voie la plus préférable (et la plus morale) et n’a pas plié. Elle apparaît donc 1°) comme une femme courageuse de vouloir mettre son père au pas (on ne sait si elle y parviendra), 2°) comme une femme luttant contre l’antisémitisme et 3°) comme une femme pourvue d’éthique politique, qui traite pareillement les auteurs de propos condamnables, quel que soit leur statut dans le parti. Ceci étant susceptible de relancer le FN alors qu’il a atteint une sorte de palier (à prendre avec précaution et espérons-le permanent) lors des départementales en termes de voix. Cette affaire, en tant que question d’autorité de la présidente sur un responsable marginal et non une guerre des chefs comme à l’UMP, ne peut donc que profiter à l’image du Front National. Cependant, le nouveau souffle qu’il pourrait y trouver ne sera que d’ampleur limitée, car il ne se nourrira que d’une catégorie très spécifique d’électeurs : les sympathisants de la fille qui ne votaient pas FN en raison de la présence du père, catégorie qui plus est réduite car la plupart ont clairement assimilé le changement de tête, et le transfert de voix s’est surtout effectué après 2011.

Pour étudier les bénéfices que la présidente pourra retirer de cette affaire, il faut surtout regarder de l’opposition : il sera probablement bientôt fini le temps où on pouvait affirmer que le FN était toujours le même et n’avait pas rompu avec l’héritage pétainiste de ses débuts si on en a exclu la principale source de dérapages. Certes, les cadres, militants et sympathisants « hardcore » du FN sont toujours là, on l’a constaté avec les candidats aux départementales et il ne faudrait sans doute pas chercher bien longtemps avant de recueillir un plaisant « dehors les immigrés » auprès de militants sudistes ou de la fachosphère (très active sur Twitter en ce moment), voire un propos plus que déplacé sur les Juifs (mais pas que). Pourtant, essentialiser le FN à une rhétorique antisémite revient à nier les mutations – et non la rupture – qu’a connu le parti avec Marine Le Pen. Ce n’est pas parce qu’on n’on n’aimait pas le FN et qu’on ne l’aime toujours pas dans une sorte de continuité qu’il faut lui trouver des défauts, mais bien parce que ses défauts sont nombreux, anciens ou nouveaux, qu’il faut le combattre. Marine Le Pen se garde bien de faire quelque dérapage que ce soit à propos des Juifs et tend même à dénoncer des propos antisémites : c’est en cela qu’on ne peut la taxer d’antisémitisme et de continuité sur ce point avec son père, sans pour autant dire qu’elle mette une ardeur particulière à le combattre. Outre les inepties sur la politique économique, européenne, sécuritaire et le « système UMPS » qui ouvriraient sur bien d’autres débats, le crédo néo-lepéniste est celui de l’Islam, en défendant une position indéfendable si on entend être un minimum intellectuellement honnête. Loin d’en avoir fini avec l’immigration, Marine Le Pen renforce les constructions paternelles sur l’Islam et la délinquance, l’insécurité, l’identité menacée, le « on ne se sent plus chez nous parce qu’en bas il y a une épicerie hallal et que la mairie subventionne des associations de danse orientale » ; plus généralement la stigmatisation de l’étranger et de l’immigré comme un profiteur de notre système et la stigmatisation des musulmans comme des citoyens communautaristes qui font tache dans l’histoire et dans « l’identité française ». On retrouve bien la continuité sur la xénophobie et la distinction entre bon et mauvais Français (et sur l’Europe, Poutine, le système, etc.) de manière largement maquillée et édulcorée dans le discours (quoique). Certains électeurs pourraient donc être tentés de voter FN car n’ayant plus le phare breton qui indiquait la menace, alors que l’opposition au FN devra adapter son discours car le fond et la forme se sont transformés pour être plus désirables mais tout aussi détestables.

Photo Philippot Le Pen chat

Source : compte Twitter de Florian Philippot, 23/11/2014. Pour chaque vote FN, Marine Le Pen rend un chat malheureux.

Jean-Marie Le Pen est pourtant susceptible de rester un problème pour sa fille. Il peut tout d’abord se présenter en PACA en décembre prochain, ce qui serait susceptible d’enlever plusieurs points de pourcentage au FN, le public frontiste sudiste se montrant plus libéral et anti-immigration que celui du nord, dans une ligne donc plus Jean-Marie qui serait susceptible, non pas de passer devant la liste FN mais bien de lui coûter la victoire. L’ancien leader du parti doit dire lundi 13 Avril s’il compte se présenter, mais a d’ores et déjà fait savoir qu’il considérait Marion Maréchal comme la seule remplaçante possible, ce qui n’a pas l’air de plaire à sa tante, qui ne veut s’embarrasser d’une nouvelle figure montante au FN avant 2017, le poste de tête de liste dans une région gagnable étant indubitablement un atout. De plus, Marine Le Pen ne peut se passer du discours paternel et surtout de ses électeurs. Rappelons que son père avait fait 11% en 2007 alors que Sarkozy avait largement siphonné les votes frontistes sur les questions d’insécurité, 11% qui pourraient considérer en partie que la fille trahit les visées initiales du FN et s’incorpore comme l’affirme son père au « système ». Jean-Marie, c’est aussi le paria de la politique, l’assurance qu’on n’est pas comme les autres et qu’ils nous rejettent. L’objectif de respectabilité qui caractérise notamment la gestion des mairies frontistes n’est clairement pas poussé à son maximum et devra l’être pour rassembler 50% des votes en 2017 ou 2022, avec le risque évident de perdre en chemin des vieux de la vieille. Enfin, c’est toujours l’immigration, l’islam(isme) et plus généralement la question de l’Autre qui permet de rassembler les votes nationalistes, racistes, ouvriers, péri-urbains qui constituent la grande majorité de l’électorat frontiste, une thématique que va devoir s’approprier encore davantage Marine Le Pen si elle veut écraser toute concurrence en interne (notamment celle de Marion Maréchal, qui est arrivée première aux élections du comité central du parti, devant le compagnon de sa tante Louis Alliot, sa découverte politique Steeve Briois et son petit protégé Florian Philippot) avec les risques de dérapage qui vont avec.

Source : AFP pour metronews.fr. Jean-Marie et Marine Le Pen effectuant un salut nazi au Parlement Européen.

Reste que cette affaire qui ne glorifie pas la politique révèle à quel point le FN n’est pas un parti comme les autres. Dans aucun autre parti on n’aurait à traiter un conflit entre responsables sur le plan familial ou dynastique. Il peut se permettre de sortir grandi d’un conflit aussi fort que celui-là, sans qu’il ne soit accusé de bassesses politiques, d’un manque de démocratie ou tout simplement d’éclipser les questions politiques de fond qui devraient constituer la base de son activité. L’avantage de cette crise pour les électeurs étant qu’ils n’auront plus à entendre les abominations de Jean-Marie Le Pen, tout en sachant qu’elle évite pendant ce temps de parler du vrai problème du Front National, à savoir son programme. Une pensée cependant pour Marine Le Pen qui devra encore supporter son père les rares fois où elle va au Parlement européen. Car oui, Jean-Marie Le Pen a été élu l’année dernière avec 28% des voix dans le Sud-Est. Non pas que ses idées aient particulièrement changé entretemps, mais au FN, on peut être pétainiste, antisémite et homophobe tant qu’on ne le dit pas trop

Scipion

Correctif du 13/04/2015 : Jean-Marie Le Pen annonce renoncer à sa candidature en PACA et privilégie sa Marion Maréchal-Le Pen dans une interview au Figaro Magazine: « Si je dois sacrifier à l’avenir du mouvement, je ne serais pas celui qui lui causerait le dommage ».

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