Item missa est : réformez, y a rien à voir

Le slogan officiel de la réforme du collège. Beau programme !

La réforme du collège est mal partie. Le constat est objectif : en dehors des hautes sphères ministérielles et de quelques syndicats minoritaires (le SGEN-CFDT et l’UNSA en particulier, très « pédagogiste » selon ses détracteurs), certaines mesures font presque l’unanimité contre elles. Pourtant, comme souvent, l’intention est louable. Le collège est effectivement mal en point : classes souvent surchargées, ambiance parfois délétère, caporalisation des professeurs, minoration des incidents, direction peu motivée ou motivante… Chaque établissement est différent mais les mêmes difficultés se retrouvent un peu partout, avec aussi – et c’est heureux- des réussites exemplaires, des projets ambitieux et entraînants, des enseignants passionnés. Le collège, ce « ventre mou » de l’éducation, avait besoin d’une réforme, alors que le précédent gouvernement avait privilégié celle du lycée, qui avait plus tenu du racommodage.

Or, que nous propose-t-on ? Un collège primarisé, au moins jusqu’en 5ème, une « école du socle » (le fameux « socle commun de connaissances et de compétences ») avec un accent mis sur les langues vivantes, en particulier sur l’anglais. Il serait fastidieux d’entrer dans les détails de cette énième réforme. Il n’est nul besoin de médire sur les intentions des uns et des autres, qui cherchent toujours à faire au mieux avec ce qu’ils ont, c’est-à-dire pas grand-chose. Mais force est de constater qu’il est de bon ton, au ministère et au conseil supérieur des programmes, de stigmatiser les « querelles de chapelles » (pour ne pas dire « conservatismes »), de provoquer quelque peu aussi. Michel Lussault, un éminent et parfois abscons géographe, président du Conseil Supérieur des Programmes, vante l’école du « socle » avec ses « cycles » qui remplacent des programmes annuels et considère désormais que « la notion de redoublement n’a plus de sens » (les parents et les élèves de troisième, de seconde et de redoublants de terminale apprécieront). Le gouvernement sent que l’affaire s’annonce mal et tente de défendre la réforme avec des pages dédiées sur son site internet, version 2.0. : « #Collège2016 : pourquoi la réforme du collège est indispensable ».

Items, domaines, compétences, paliers : la novlangue du « socle » dans toute sa splendeur.

Sur le caractère indispensable, c’est l’unanimité. Mais, pour le reste, la fronde s’organise. Et il y a de quoi. Le ministère entend lutter contre « l’ennui ». Des philosophes en font parfois l’éloge, il serait pourtant l’une des causes de l’échec scolaire. Une intersyndicale rassemblant des syndicats de toutes tendances appelle à la grève le 19 mai : unir SUD et le SNALC en passant par le SNES majoritaire, voilà une forme d’exploit, de quoi lutter contre l’ennui syndical sans doute.

Tout enseignant honnête ne peut que ressentir une colère mêlée d’abattement face à cette énumération de platitudes, de beaux idéaux, d’idées généreuses assénées. Avec des principes fermes, de la laïcité, de l’interdisciplinarité, de l’esprit très « 11 janvier ». Une colère et un abattement parce que tout enseignant sait que cette réforme se fait aussi contre. Contre ce qui fonctionne, vaille que vaille, dans de nombreux établissements. Contre les classes bilangues ou les classes européennes, éliminées du paysage, troquées contre quelques heures de langues vivantes pour tous : un égalitarisme niveleur, de ceux qui font plaisir à la droite pour taper sur la gauche « socialo-communiste ». Comme si ces sections, que l’on peut poursuivre jusqu’au baccalauréat, étaient réservées à une « élite » , qu’elles n’existaient pas dans les collèges et lycées d’APV (ex ZEP). De quoi se sentir très proche de Jean-Paul Brighelli, ce professeur de classes préparatoires chroniqueur au Point, qui ne brille pas toujours pas son sens de la nuance.

Comme toujours dans l’Education nationale, chaque équipe ministérielle prend le parti de la tabula rasa figurée, d’une révolution pédagogique quelque peu bridée, toutefois, par un budget très contrôlé. On déshabille donc Pierre pour habiller Paul, et inversement Et l’on tente de convaincre que cette réforme, celle-là, sera la bonne et qu’elle va changer le monde, rien de moins. Comme si rien n’était lié à rien, comme si ce qui se passait dans les écoles, les collèges et les lycées était un monde hors sol. Ou plutôt, et c’est au fond la même chose, comme si ce qui s’y passait pouvait être modifié, changé, remédié par quelques heures par-ci, quelques expérimentations interdisciplinaires par-là. Pour faire vivre cette utopie scolaire, il ne reste au fond que le verbe, la parole de la Ministre, de Michel Lussault et de quelques autres. Et, lorsque l’on est de gauche, il y a de quoi se sentir orphelin. Bien sûr, on peut reconnaître qu’ils auront essayé. Bien sûr, on doit admettre que quelques bonnes idées, des constats objectifs, se retrouvent dans l’argumentaire. On peut, avec Mara Goyet sur son blog « Alchimie du collège », considérer que cette réforme « met en avant la continuité, la diversité des manières de travailler, la cohérence, le suivi des élèves, la souplesse, la réactivité ». L’interdisciplinarité, évidemment, personne de sensé n’est contre, tout professeur l’a plus ou moins longuement expérimentée. Ceux qui le font déjà se saisiront des EPI- Enseignements Pratiques Interdisciplinaires pour autre chose que des ateliers macramé, « lutte contre les discriminations par l’élevage de lapins albinos » (dixit Mara Goyet) ou encore « potager citoyen : la laïcité, le développement durable et les légumes ».

Mais, bien sûr, on sait et on sent que cette réforme ne changera pas grand-chose : elle fera plaisir à ceux qui pourront s’en servir dans leurs classes, adapter des projets déjà existants à des financements désormais réels et encouragés. Pour les autres, notamment ces professeurs d’allemand défendus par Jean-Marc Ayrault ou ces professeurs de latin et de grec, il faudra oublier l’ouverture culturelle, les voyages scolaires. L’exigence, les petits groupes, l’excellence. A moins de tenter d’entrer dans ce nouveau moule, nécessairement adaptable, surtout si l’on parvient à se faire entendre, comme le font les professeurs de latin et leurs relais académiques et politiques. Ce qui changera ? Les interlocuteurs, les financements, la novlangue ministérielle. Pour le reste, le monde va comme il va. Dans les collèges ghettoïsés, on fera un peu plus d’anglais mais moins de latin et plus du tout de grec. Dans les milieux favorisés, on mettra (encore plus) ses enfants dans le privé. On continuera à envoyer les deux tiers les élèves en seconde générale, où plus de la moitié tomberont de très haut, sans doute parce que les professeurs de lycée sont d’affreux passéistes. Peut-être s’ennuiera-t-on moins au collège. C’est une bonne nouvelle. Quant à savoir ce que l’on y apprendra, c’est une autre affaire : les élèves valideront leurs items pour la maîtrise du socle. Il y aurait tant à dire sur la philosophie qui sous-tend le « socle commun » : comment faire société, aujourd’hui, de quel « socle » avons-nous besoin ? Si les belles idées généreuses et les items à cocher sont là pour (se) rassurer, la cécité volontaire qu’ils supposent ne laisse pas d’inquiéter.

Agrippine

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