L’autorité, c’est pas automatique

Le chat de Philippe Geluck

Quel est le point commun entre l’augmentation de la consommation de cannabis chez les jeunes, des jeunes de gauche votant pour Dieudonné, une lycéenne qui parle de « génocide » pour la guerre d’Algérie, un débat entre « socoupe » et « secoupe » et les théories du complot sur les attentats de Janvier ? Toutes ces situations montrent une remise en cause du discours officiel, celui professé par l’Etat ou ses fonctionnaires, et ce en particulier au sein de la jeunesse de France. Pour être précis, il s’agit de la remise en cause du discours d’autorité, celui qu’on accepte parce qu’il émane d’une personne qu’on juge légitime de par sa position (le policier, le juge, le médecin, le professeur ou encore les parents), avec pour caricature le « discours moralisateur », celui qui pointe du doigt ceux qui pensent différemment et par effet de réaction favoriserait les transgressions. Cette tendance sociétale, substantielle bien que minoritaire, tout en posant de nombreux problèmes, doit être prise comme un défi, sans dramatisation outrancière.

Cherchons à expliciter ces exemples. Une étude de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies publiée mardi 21 Avril a montré une sensible augmentation de la consommation de cannabis chez les adolescents, notamment due à un alignement de la consommation féminine sur la consommation masculine. La banalisation du cannabis est pointée du doigt, que ce soit par son accessibilité, son prix ou une lutte préventive et répressive inefficace. Cette pratique marginalise le côté illégal du cannabis, voire le condamne, et privilégie les opportunités de détente en dépit des risques sanitaires – accrus en cas de consommation régulière – (isolement, perte de motivation, détérioration du QI, diminution de la qualité de la conduite, en particulier combiné avec de l’alcool, rares cas de graves affections psychologiques, comme la schizophrénie, et cancer). « Le cannabis c’est mal » ne marche plus :

« Moi je ne trouve pas ça dangereux. Je n’aime pas qu’on me dise que ce n’est pas bien de fumer. J’ai envie de tester moi-même et si je n’aime pas, je n’en reprends pas », explique l’une d’elles. Sa copine de poursuivre: « On a besoin de vivre par moment ». Une autre souligne: « Quand on sera adulte, on ne fera plus ça c’est maintenant qu’il faut le faire.

Adolescentes interrogées par BFMTV

Dans un article de Janvier 2014, en pleine polémique sur Dieudonné, Le Monde a interrogé à la sortie des spectacles de l’humoriste des jeunes de gauche, avec un niveau d’études élevé et se défendant de tout antisémitisme. On peut y lire ces témoignages :

Cette « sacralisation » contestée de la Shoah, les amateurs de Dieudonné la font remonter à leurs cours d’histoire à l’école, dont ils gardent un souvenir pesant. « On nous en parle depuis la primaire, soupire Nico. A 12 ans, j’ai vu un film où des tractopelles poussaient des cadavres dans des fosses. Nous subissons une morale culpabilisatrice dès le plus jeune âge. » Une culpabilité qu’il aimerait laisser aux générations précédentes et dont il cherche à se libérer par le rire. Les spectacles de Dieudonné agissent comme un puissant exutoire et une tentative de corriger par l’outrance ce « déséquilibre » perçu dans l’enseignement des crimes racistes. « La Shoah, on en a mangé jusqu’à la terminale. Je respecte ce moment de l’histoire, mais pas plus que d’autres. Le génocide rwandais, je n’en ai pas entendu parler » [NDLA : le génocide rwandais n’est en effet pas dans les programmes d’histoire du secondaire, tout en sachant qu’il s’est déroulé il y a 21 ans et qu’on ne peut donc pas vraiment dire qu’il est entré dans l’Histoire, ] , avance Guillaume, effaçant d’un trait tout le débat, toutes les recherches, sur la spécificité de la Shoah.
L’enseignement de la Shoah à l’école n’est donc plus perçu d’une part comme un fait historique très marquant de la Seconde Guerre Mondiale (période elle-même très marquante de notre histoire contemporaine) et d’autre part comme l’exemple hyperbolique de ce à quoi peut mener un racisme exacerbé et institutionnalisé, mais comme une façon de glorifier un martyr juif pour mettre sous silence d’autres atrocités commises par la France, une sorte de bien-pensance encline à critiquer les autres mais à ne pas balayer devant sa porte. On retrouve cette idée dans la discussion entre Hollande et les élèves du lycée Guillaume-Apollinaire de Thiais filmée par Le Petit Journal (à partir de 9’30 ») après son passage dimanche 19 Avril dans Le Supplément. Une lycéenne l’interpelle sur ce qu’elle nomme le « génocide algérien », affirmant notamment que « vous avez commencé à [tuer tous les Algériens] », ce qui a amené une réponse intelligente d’un Hollande un peu pris au dépourvu, que l’on pourrait appuyer par cette interview d’Yves Lacoste (« Ce fut une guerre dure mais il n’y avait pas de discours génocidaire »). Le terme de « génocide » n’est quasiment – et à juste titre, sans doute qu’un débat sur le terme de « crime contre l’humanité » aurait plus de sens – pas utilisé pour qualifier la guerre d’Algérie, mais on voit que cette lycéenne vient avec sa propre vision de cette période, plus accablante pour la France.

Source : blog « Profs mis en examen », lemonde.fr

On peut citer d’autres exemples où les jeunes ont déjà leur propre vision des choses qu’il est difficile de faire changer. On peut citer cet article d’un professeur de CE2 (« Une secoupe dans le micronde« ), où les élèves marginalisent l’auteur dans un débat pour savoir si on dit « secoupe » ou « socoupe », refusant d’accepter le terme de « soucoupe » pourtant revendiqué par le professeur, sous prétexte que ce n’est pas ce qu’ils ont déjà entendu chez eux. Cela peut être chez eux, mais aussi les « on-dit de cours de récréation » ou internet. En témoigne cette tentative de deux professeurs du lycée Paul Eluard de Saint-Denis pour déconstruire les idées parfois complotistes que construisent les lycéens à partir d’une patchwork d’idées prises sur le web. Plutôt que de croire les informations données par tous les médias traditionnels (télé, radio, presse) et les personnalités politiques (et notamment Hollande, Cazeneuve et Valls), certains ont donné la priorité à des informations glanées au hasard sur internet, sans fiabilité mais parfois avec l’idée que le gouvernement cherche à mentir à la population, voire à instrumentaliser les évènements aux dépens des musulmans.

C’est grave docteur ?

Il faut tout d’abord savoir remettre ces cinq exemples dans leur contexte et à leur niveau. On ne peut clairement pas dire qu’on a en France une jeunesse droguée, obnubilée par Dieudonné et les complots anti-musulmans, prête à faire sécession, dans des comportements communautaristes ou « islamo-fascistes », tout en prenant leurs enseignants pour les derniers des béotiens. Ces mouvements sont clairement minoritaires, peut-être sont-ils en train de monter ou juste de s’affirmer. Ils ne sont en tout cas pas irréversibles (peut-être que ces élèves de CE2 auront un avenir finalement). Ils sont indubitablement liés à un âge qui mêle contestation de l’autorité, construction de l’identité et apprentissage de la citoyenneté et sont favorisés par des phénomènes de groupe, par une ambiance générale. Le danger réside surtout dans les potentiels glissements qui peuvent suivre, en termes de santé (avec une banalisation de pratiques dangereuses comme le binge driking parce qu’on pense mieux savoir que la médecine), d’éducation (contestation des programmes d’histoire et de biologie) ou encore identitaires (en partant du principe que si l’on est musulman, la société et l’Etat chercheront forcément à vous nuire, sous couvert de la laïcité, avec des réactions telles que des revendications religieuses ou un antisémitisme sur le mode « quand il s’agit de condamner les agressions de synagogues, le gouvernement monte au créneau, mais il n’y a personne pour lutter contre l’islamophobie »). On est encore loin d’une généralisation de tels phénomènes, mais leur ancrage est réel. Ainsi, quand la lycéenne dit à François Hollande : « vous avez commencé [à tuer tous les Algériens] », elle considère comme l’héritier de cette France qui a commis les crimes qu’on sait en Algérie, en s’en excluant elle-même. Par la suite, elle donne du « Nous Français » qui montre bien qu’on n’a pas affaire à un rejet de la France mais plutôt à l’impression que deux France coexistent. De même avec les jeunes qui ne comprennent pas que l’État et ses représentants soutiennent Charlie Hebdo et en fassent un porte-étendard de la liberté d’expression quand ils condamnent fermement Dieudonné. Mais ce refus du discours d’autorité n’est pas nécessairement un mal et demeure surtout un potentiel qu’il s’agit de bien orienter.

Source : Nicolas Tatessian, ac-strasbourg.fr

Que vaut-il mieux ? Des lycéens qui ne se posent aucune question sur le passé de la France et qui laissent obscurcis d’éventuels points sombres de leur histoire familiale ou des jeunes qui explorent des aspects que n’aborde pas une histoire dite « officielle » (même si on ne nie aujourd’hui plus dans l’Éducation Nationale le terme de « guerre d’Algérie » et qu’on ne sous-entend pas que la France a mené une guerre « propre » et légitime) ? Vaut-il mieux une jeunesse qui accepte la classification d’un pouvoir soumis à des contingences électorales ou une jeunesse qui réfléchit sur les notions de « bien » et de « mal » ? Le tout étant évidemment qu’il s’agisse de réels questionnements et non pas de l’adoption de théories qui ne sont légitimes que parce qu’elles vont contre un discours dominant. Le manichéisme et l’opposition idéologique ont depuis longtemps fondu au sein de l’opinion, et ce n’est pas pour rien que les partisans de Dieudonné contestent ce qui est perçu comme le Mal absolu (la Shoah), et donc le produit d’une bien-pensance absolue. Face à ce phénomène, on peut y aller à la sarko-frontiste, en proclamant le retour de l’autorité à l’école, du maître qui avait la règle pour glaive de la justice. Mais l’autorité ne se proclame pas, ce n’est pas une caractéristique intrinsèque, c’est une notion qui dérive surtout de la légitimité qu’on accorde à quelqu’un et sa capacité à produire un discours de vérité. A force de discours un peu courts sur les arguments, perçus comme « moralisateurs », on entraîne de la méfiance et autant de réactions exagérées (voir cet article intéressant d’un professeur d’Histoire-Géographie sur Boulevard Voltaire, une fois n’est pas coutume). On ne peut plus dire que ceci est bien ou mal et se contenter de condamner (comme adore le faire Manuel Valls par exemple) : il faut expliquer, convaincre, apporter des arguments (tout le monde sait que le cannabis est illégal, peu savent pourquoi), comme ça a été le cas avec la Shoah, même si les intentions sont parfois mal perçues. Mieux encore, il faut apporter aux jeunes les moyens d’interroger leurs sources, d’approfondir leurs réflexions, d’aller chercher les vraies informations là où elles sont (dans les travaux d’historiens, de journalistes, dans les rapports institutionnels, etc. ce qui permettrait en plus de retisser un lien avec le monde de ‘l’officiel »), afin d’aiguiser l’esprit critique et de leur permettre de devenir plus que des réceptacles des théories les plus farfelues. Combien de ceux qui pensent que c’était bien fait pour Charlie Hebdo ont réellement vu les caricatures de Mahomet ? Les élèves de CE2 s’entêteraient-ils s’ils avaient déjà lu le mot « soucoupe » dans un livre (mot qui, il faut le reconnaître, n’est pas des plus courants dans la fiction française).

Enfin, il serait souhaitable de faire tomber cette incompréhension mutuelle, ce construit social, qui sépare les musulmans et descendants d’immigrés (qui considèrent qu’ils ne sont pas particulièrement redevables à la France comme leurs parents et qui se de plus sentent pleinement légitimes) des Français « de tradition judéo-chrétienne », « de souche » ou autre notion totalement artificielle. Sachant qu’on ne pourra pas compter sur la droite extrême ou l’extrême-droite pour apaiser les tensions, c’est à la gauche et au centre, ceux qu’on appelle « humanistes », d’être fermes sur leurs appuis, de tenir un discours pédagogique, tolérant, d’ouverture, qui établisse des ponts entre ces deux France, qui ne considère pas l’Islam comme une source de problèmse mais comme une donnée du paysage français légitime de par sa simple présence sur le territoire et de son respect de la loi. Il faudra aussi soutenir tous les adjuvants possibles pour que la jeunesse sache au lieu de croire : les professeurs – par la formation, car les professeurs ne sont pas embauchés pour être des animateurs sociaux, et c’est heureux – et le personnel scolaire et péri-scolaire (intervenants sur les drogues, la Shoah, la laïcité, etc.) et surtout les parents, car on y trouvera des personnes pourvues d’autorité, plus rationnelles et matures, et capables de maîtriser un emballement interrogatif si l’État les accompagne correctement. Enfin, en théorie.

La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

Pierre Desproges, Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis

Scipion

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