Le numérique à l’école, un programme mal codé [1/2]

Apprendre l’informatique aux digital natives

Source : cserrand pour l’académie de Rennes

 Commencée comme une querelle de chapelles entre professeurs de langues anciennes et d’allemand et les réformateurs de l’Education Nationale et du Conseil Supérieur des Programmes (CSP), la réforme du collège s’est transformée en une guerre ouverte, sans doute l’une des plus sérieuses et déraisonnables en même temps du quinquennat Hollande, lorsque l’UMP s’en est emparé. Les arguments se noient dans des accusations stériles et parfois infondées de nivellement par le bas ou d’élitisme. Terra Nova affronte Jean d’Ormesson et Michel Onfray, tandis que le ministère doit publier désintox sur désintox qui ont parfois elles-mêmes besoin d’une désintox, sur l’enseignement de l’Islam, du latin, du grec, de l’Allemand, les classes « bilangues (sic) » ou même les cours d’improvisation. Outre que ces débats se privent d’une véritable analyse des lacunes du collège français ou de questions cruciales comme la formation, le traitement ou l’embauche des professeurs, ils passent à côté d’un petit chamboulement moins clivant mais qui fait grincer tout de même quelques dents : le numérique à l’école.

Le 7 Mai dernier s’est tenu la journée de restitution des résultats de la « Concertation nationale sur le numérique pour l’éducation » (organisée entre Janvier et Mars en ligne ou via des rencontres académiques) et a donné lieu à deux discours de Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande. Non pas que les ordinateurs aient été jusque-là absents des salles de classe ou des CDI, mais le gouvernement s’est soudain rendu compte que le monde était « numérique », que les élèves d’aujourd’hui allaient vivre dans un monde encore plus « numérique », et que comme c’est le rôle de l’école de préparer les jeunes au monde, il fallait y mettre du « numérique » partout. Le premier problème avec ce projet est que le terme « numérique » restent très vague et que les propositions s’en ressentent.

[Le numérique] qualifie une représentation de l’information par un nombre fini de valeurs discrètes. Se dit, par opposition à analogique, de la représentation de données ou de grandeurs physiques au moyen de caractères – des chiffres généralement – et aussi des systèmes, dispositifs ou procédés employant ce mode de représentation discrète. […] Avec la numérisation , ces signaux sont codés comme des suites de nombres, eux-mêmes souvent représentés en système binaire par des groupes de 0 et de 1. Le signal se compose alors d’un ensemble discontinu de nombres : il est devenu un fichier de nature informatique.

Définition de http://www.futura-sciences.com

Cette définition quelque peu absconse peut se résumer grosso modo comme suit : le numérique, c’est tout ce qui touche aux systèmes informatiques (ordinateurs, tablettes, smartphones, calculateurs, etc.). Pour l’école, on peut donc définir des objectifs de forme (utiliser des objets informatiques pour accéder à des ressources numériques destinées à améliorer l’enseignement, comme les applications sur tablettes, les sites d’information en ligne ou les fameux « MOOC ») et de fond superficiels (se familiariser avec l’outil informatique et apprendre à bien s’en servir, en connaissant les dangers d’internet et la « nétiquette » par exemple) ou plus profonds (comme la composition d’un ordinateur ou la programmation). Il est donc fondamental de définir ce qu’on veut faire apprendre à l’élève pour qu’il devienne un citoyen responsable, au risque sinon de torpiller du numérique à tout-va. On remarque que la ligne directrice du ministère ne va pas beaucoup plus loin que la très esthétique phrase de Fleur Pellerin (ex-Ministre chargée de l’Économie numérique) à propos des jeunes : « Soit ils programmeront, soit ils seront programmés ». Il s’agit là du raisonnement un peu court selon lequel des utilisateurs se restreignant à de la consommation numérique seront victimes de l’exploitation de leurs données et de leur vie privée par des entreprises, des réseaux sociaux ou – soyons fous – des gouvernements. Notons au passage que l’Éducation Nationale dort très bien en laissant chaque année une très grande majorité des élèves sortir du système scolaire sans aucune connaissance des systèmes bancaires et financiers qui ont démontré il y a peu leur nocivité encore bien présente et problématique aujourd’hui. Il y a dans ce projet leur rêve de voir chaque jeune créer son site internet, son application smartphone, son logiciel grâce à l’école de la République, et ce alors que le monde de l’informatique n’a pas attendu une institutionnalisation ou une normalisation pour se faire et que ses aspects les plus créatifs se font loin des codes. On parvient difficilement à cerner un problème concret et une solution concrète associée dans le discours de la ministre qui rentrera sûrement dans les annales de la platitude et de la banalité :

La maîtrise technique de l’’informatique et de ses langages induit une réflexivité, moteur d’une culture numérique que l’école devra dorénavant dispenser. Cette réflexivité a pu être nommée culture numérique, littératie numérique, et prend les visages les plus divers, en dessinant le tableau des responsabilités de l’individu en société. Elle interroge la manière dont nous nous présentons et nous comportons en ligne. Chacun d’entre nous possède aujourd’hui plusieurs identités en ligne, créées au fil des années, certaines purement fonctionnelles ou administratives, d’autres plus personnelles, des boîtes mail, des comptes sur des réseaux sociaux, des blogs, des plates-formes collaboratives, … Ces identités se recouvrent, ou se complètent, ou s’ignorent. Construire notre identité en ligne, vivre notre vie numérique est une chose complexe, et, je crois que vous en conviendrez avec moi, un apprentissage de tous les jours.

Discours d’ouverture de la journée de restitution par Mme Vallaud-Belkacem

Source : lamontagne.fr – Agence MOULINS severine Tremodeux

Cette citation montre bien toutes les questions métaphysiques et philosophiques qui ont traversé la Ministre quand elle a créé son compte Twitter. On croirait lire dans ce discours une sorte de revanche – étonnant pour celle qui, à 37 ans, fut sans doute de la « Computer generation », ce qui n’a peut être pas été le cas de celui qui lui a écrit son texte – des digital migrants sur les digital natives, avec une volonté de conceptualiser quelque chose qui est par définition naturel pour les plus jeunes, l’idée que « l’apprentissage informel » du numérique, celui de la vie quotidienne, ne peut être qu’incomplet/superficiel et que c’est donc à l’école, aux institutions, aux adultes matures qui ont dû prendre le train en marche, de superviser cet apprentissage. S’il est en effet nécessaire d’apporter un regard adulte sur une consommation jeune qui ne se pose que peu de questions sur les risques liés à la vie privée ou à la sécurité, il est paradoxal de voir des gens particulièrement peu au fait de la diversité et la complexité du numérique (si l’on en juge par leur discours et non a priori) imposer leur vision des choses, et transformer en montagnes ce qui devrait relever de quelques cours dispensés soit en Éducation civique, soit par les documentalistes du CDI, le plus judicieux étant sans doute au cycle 3 (CM1-CM2-6e).

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Source : Loois Royer sur SlidePlayer

Mais cette réforme ambitionne aussi de faire de tous les élèves des informaticiens en herbe, en initiant au code dès le CE1 (avec des déplacements dans l’espace via un logiciel adapté, dont le nom n’est pas révélé). C’est ici qu’on aperçoit le ridicule du programme : en voulant suivre l’exemple des autres pays – comme la Finlande – et mettre du numérique à tout prix dès le plus jeune âge, on entend apprendre les bases de l’algorithmie en même temps que les soustractions. Cela tournera inévitablement à la leçon de choses au mieux, et ce alors que la programmation est intrinsèquement liée pour la plupart des langages aux mathématiques (en l’occurrence à des notions de géométrie), avec des instituteurs obligés de se former à des notions d’informatique qui n’ont probablement pas fait partie de leur formation. Le CSP souhaite transférer des notions actuellement étudiées en Terminale S à des élèves de CE2, ce qui ne pourrait se faire qu’avec un accompagnement très précis de l’Éducation Nationale. Surtout, cela devra suivre une logique bien précise : d’abord les bases (boucles, itérations, conditions, …), ensuite les langages. En se plongeant dans le programme de cycle 4 (5e-4e-3e), on constate que le projet accomplit l’exploit de faire coder des élèves sans donner un seul nom de langage. Or, tous les langages ne sont pas appropriés pour les ambitions que se donne par exemple le programme de mathématiques (page 36) : traitement de texte, data mining, programmation orientée objet ou encore cryptographie (en vrac), reprenant au passage des notions déjà évoquées au cycle 3, voire 2 (parce que les programmes scolaires adorent faire des retours en arrière, sans doute parce que leurs rédacteurs ne prennent jamais la peine de les retracer de manière linéaire). Il est à espérer que les documents d’accompagnement à venir préciseront ce fatras pas très réaliste, même si on peut craindre l’avertissement formulé au début du document:

Les projets de programmes n’entrent pas dans le détail des pratiques de classe, des démarches des enseignants ; ils laissent ces derniers apprécier comment atteindre au mieux les objectifs des programmes en fonction des situations réelles qu’ils rencontrent dans l’exercice quotidien de leur profession. Sur la question de l’évaluation des acquis des élèves en particulier, les projets de programmes contiennent des attendus de fin de cycle précis, portant sur les compétences et connaissances à maîtriser et définissant un niveau de maîtrise ; ils ne précisent pas en revanche les modalités pratiques détaillées par lesquelles s’assurer que les objectifs fixés sont atteints par les élèves. C’est aux enseignants et aux différents professionnels présents dans les écoles et les établissements qu’il revient de trouver les modalités les plus appropriées en exerçant leur expertise individuelle et collective.

Source : lyc-cdg-poissy.ac-versailles.fr

Sous-titre : débrouillez-vous. Et quitte à mettre de l’informatique partout, François Hollande a annoncé la généralisation de la spécialité Informatique et Sciences du Numérique, auparavant réservé aux Scientifiques, aux autres filières (Économique & Sociale et Littéraire, en dépit pour cette dernière des débouchés qu’elle offre, mais rien n’interdit toutefois d’être ouvert et curieux, sachant que la spécialité n’est pas gage d’orientation) avec une option en Première. Mais pas d’enseignement d’exploration ou d’option Informatique en Seconde. Ceux chez qui l’école aurait réussi à éveiller une vocation d’informaticien (et ce serait déjà une très bonne chose) connaîtraient donc une coupure d’une année, si on peut réellement considérer que l’informatique sera enseignée au collège (pas grâce au fameux B2i en tout cas). Car enfin, c’est sans doute ce qui manque le plus à ce projet : un véritable cours d’informatique, chargé d’enseigner tous les aspects (programmation, bons usages, histoire et évolution de la « discipline », nouveautés technologiques, capacités techniques, etc.) sans les éparpiller entre les mathématiques, la physique et la technologie, à l’instar de ce professeur, qui témoigne dans Le Monde. Et cela ne peut se faire qu’avec des professeurs d’informatique embauchés comme tels, et non pas des professeurs d’autres matières bénévoles, intéressés, a priori compétents mais pas spécialistes (à 50% des profs de mathématiques), phénomène qui conduit à ce que seulement 30% des lycées proposent la spécialité en filière S selon ce rapport intéressant de la Société informatique de France. A aucun moment une agrégation ou une certification en informatique n’a été envisagée par le ministère – et ce alors que la seule espèce de qualification en la matière est l’option D de l’agrégation de mathématiques- ce qui permettrait de structurer les filières universitaires déjà existantes et de mettre à disposition des profs compétents qui pourront éviter que l’enseignement de l’informatique ne soit de manière générale relégué au niveau de l’anecdote comme peuvent l’être la musique ou l’art plastique. Faute d’un projet réfléchi et pensé de manière concrète, on en arrive à un plan ambitieux mais mal ficelé, fait par des « spécialistes » et des conseillers qui imaginent pouvoir intéresser les élèves en leur faisant coder un pong, quand ils ont GTA V à la maison.

Scipion

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