L’éducation de Bruno Le Maire

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Bruno Le Maire a du mérite. Celui d’être le seul de l’opposition à proposer un projet concurrent à la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem. Il est parvenu à prendre le leadership de son parti sur ce débat au long-court, notamment avec sa pétition citoyenne et parlementaire. Faut-il y voir un moyen de se construire une image avant les primaires de 2016 ? Sans doute, mais gageons aussi qu’il est porteur d’un véritable projet politique. Aurions-nous trouvé un responsable politique capable d’aller plus loin que la perpétuation des accusations fanatisées d’idéologie gauchiste qui poursuivent la Ministre de l’Education Nationale depuis la très inutile polémique sur la théorie du genre ? Si seulement …

L’ancien Ministre de l’Agriculture est plein de paradoxes. Une de ses plus virulentes critiques pointe la composition du Conseil Supérieur des Programmes, faisant la part belle aux « experts », c’est-à-dire aux universitaires. La critique contre la technocratie est utile pour celui qui – agrégé de lettres et passé par l’ENA – voudrait faire oublier son parcours. Il est en revanche peu probable que les enseignants-chercheurs pointés du doigt goûtent ces insinuations. BLM souhaite donc redonner la constitution des programmes aux politiques. Tout en dénonçant la dépendance du CSP au Ministère de l’Education Nationale. Or, en supposant un comité de politiques représentatifs de la constitution de l’Assemblée Nationale, il n’est pas besoin de réfléchir longtemps avant de comprendre qu’il ne sera pas indépendant du ministère. Et même si majorité et opposition étaient à proportions égales, le CSP n’ayant qu’une valeur de consultation et de proposition et étant saisi par le Ministre de l’Education Nationale, la décision sera toujours in fine politique. BLM a donc beau jeu de dénoncer des magouilles politico-technocratiques sans assumer le fait qu’en effet, il n’est pas inutile de confier la composition des programmes à des personnes qui connaissent leur sujet (le CSP consultant lui-même d’autres groupes « d’experts »). On peut en revanche déplorer la portion congrue, voire inexistante, que représentent en son sein les professeurs du primaire et du secondaire, qui ont à la fois le savoir nécessaire pour estimer ce qu’il est nécessaire d’apprendre aux élèves de leur(s) discipline(s) et la pratique du « terrain ». On peut en tout cas voir les dégâts que peuvent faire des politiques quand on les saisit sur ce sujet. Ainsi, Annie Genevard, députée du Doubs, professeur de lettres classiques et membre du CSP, a publié une tribune dans Le Figaro où elle se félicite d’avoir échappé au « [recours] dès la maternelle aux langues de l’immigration (sic) » ou encore à « l’idée de mettre sur le même plan historique ce que l’on appelait autrefois les invasions barbares, la colonisation ou l’immigration de travail du XXème siècle pour accréditer l’idée que tous les Français seraient le produit de ces «mouvements migratoires» ».

Source : Bruno Le Maire. « Je me prépare à être prêt ». Photo © AFP Ilustration de l’entretien de BLM pour Valeurs actuelles : « Arrêtons de nous soumettre à la pensée de gauche »

Assurément, Mme Genevard n’aime pas l’idéologie pro-immigration. Cette idéologie est-elle vraiment pratiquée par l’Education Nationale, surtout quand la gauche est au pouvoir ? La droite aimerait le faire croire, mais on peut plus simplement supposer que le Ministère s’y prend parfois mal pour en finir avec les fantasmes sur l’immigration, sans toutefois chercher à porter atteinte à la langue française, dont le monopole est garanti par la Constitution, ou aux Gaulois dont la députée est si sure qu’ils constituent l’intégralité de l’ascendance de certains Français. On en arrive ainsi au second paradoxe de Bruno Le Maire : le « roman national ». Car le député souhaite que tous les Français soient fiers de leur Histoire et de leurs grands hommes (comme De Gaulle) et cessent de s’auto-flageller en revenant sans cesse sur les lieux de leurs errements passés (à savoir la colonisation, l’esclavage et la collaboration par exemple). A cette vision, Najat Vallaud-Belkacem préfère le « récit national ». Ce terme a le mérite de balayer le côté fictif et le romanesque qui glorifie les héros et les grands moments comme la Libération – en occultant les périodes plus troubles – mais conserve un aspect très narratif et peu explicatif. BLM a tort de vouloir rendre les élèves fiers de leur Histoire au travers des cours du collège et a tort de penser que les professeurs donnent mauvaise conscience aux jeunes en leur parlant de Pétain ou de la construction ligne Congo-Océan. Parce que c’est méconnaître le travail d’objectivité des professeurs, qui ne sont pas censés dispenser des accessits ou des condamnations sur telle ou telle période. Un professeur d’Histoire n’est pas censé dire que durant la collaboration, « la France était très très méchante ». Car l’Histoire est une science. Sociale certes, c’est-à-dire que l’énoncé de la « vérité » doit faire suite à une recherche basée sur des sources et des témoignages qui garantissent une connaissance évolutive et rarement parfaite du passé. Ainsi, la connaissance de l’Occupation connut ses plus grandes avancées seulement vingt ans après la fin de la guerre, et l’Etat mit cinquante ans à reconnaître sa responsabilité dans le génocide juif (grâce au discours de Jacques Chirac au Vélodrome d’Hiver en 1995) en raison de l’omerta politique sur cette période. Parler des côtés dits « sombres » – qu’aucun responsable politique ne cherche à mettre en avant plus que les bons côtés car aucun n’a intérêt à dénigrer son propre pays – ne va pas contre le sentiment national. Car avec un enseignement objectif tendant à rendre compte de tous les causes, faits et conséquences d’un évènement (comme les crimes du FLN aussi bien que ceux de l’armée française en Algérie), c’est aux élèves eux-mêmes de se constituer leur propre vision de l’Histoire de France, en étant tout à fait capables de distinguer la France d’il y a 60 ans de la France actuelle, ce qui peut poser problème quand certains font de la nostalgie leur cheval de bataille (comme Robert Ménard qui se recueille auprès de la stèle de l’OAS). La contrition et les excuses pour les actes néfastes de l’Etat n’a pas à être portée par l’école, mais par les pouvoirs politiques. Mais le sens de la nuance et l’idée que le traitement de la colonisation n’implique pas forcément la haine de la France, ne font pas recette à droite quand les républicains (et non Les Républicains) se sentent de plus en plus à l’étroit face à la montée identitaire défendue par l’extrême-droite et adoptée sans l’assumer par le courant sarkozyste. Le choix des programmes fera toujours débat car il y aura toujours un tri difficile à faire entre les sujets faute de temps. Mais cette polémique est d’autant plus étrange que les programmes d’Histoire ne changeront que très peu et qu’on n’a pas entendu Bruno Le Maire s’en plaindre quand la droite a mis en place les programmes actuels. Et c’est d’autant plus paradoxal quand on l’entend promouvoir le sens critique des futurs citoyens tout en souhaitant biaiser la perception de notre réalité passée.

Source: Bruno Le Maire dans la librairie L’Ecume des pages, à Paris. Bruno Levy pour Challenges

Mais c’est sans doute dû au tropisme de BLM pour le Français, assez normal pour un spécialiste de Proust. Du coup, Bruno tient absolument à ce que tous les élèves quittent l’école en sachant parler et écrire le français parfaitement. Sur ce point, impossible de le contredire. Bruno Le Maire propose donc 15h de Français pour les élèves de primaires (contre actuellement 10h en CP/CE1 et 8h en CE2/CM1/CM2). 15h sur 24h hebdomadaires, c’est beaucoup. Il faudra donc rogner respectivement 5 et 7 heures sur les autres matières. Qu’enlèvera-t-on ? Les maths ? La formation artistique ? La découverte du monde ? L’histoire-géographie-instruction civique et morale ? La langue vivante (même si on peut contester la pertinence de l’apprentissage de l’anglais dès le CP) ? Car même si l’apprentissage du français est une priorité, voire la priorité, on peut espérer de l’école qu’elle réussisse à faire plus que ça. Surtout, BLM saute des étapes et reproduit les mêmes erreurs que le gouvernement, en adoptant le processus « constat d’échec –> propositions ». On aurait ainsi aimé une analyse intermédiaire des problèmes sous-jacents : pourquoi le niveau en maths recule-t-il alors que les institutions n’ont pas profondément changé ? Pourquoi ne sommes-nous « que » dans la moyenne des pays de l’OCDE au classement PISA ? Est-ce une question d’évaluation, de méthode, de formation des professeurs ? Doit-on dans ce cas forcément tendre vers un des modèles étrangers ? Qu’est-ce qui fait qu’un élève maîtrise bien la langue à l’entrée en 6e quand un autre ne lit pas de manière fluide en 3e ? Faut-il de meilleurs équipements, un meilleur accompagnement, une meilleure intégration des parents dans le processus scolaire ? Toutes ces questions méritent mieux qu’un simple survol menant à des prises de positions théoriques. Rajouter des heures de Français pour de meilleurs résultats en Français ne questionne pas les raisons qui font qu’un élève peut passer entre les « mailles du filet » pendant 9 ans de scolarité unique. Mais comme Le Maire trouve qu’on s’éparpille trop aussi au collège en négligeant les « enseignements fondamentaux », il souhaite créer un tronc commun représentant « une vingtaine d’heures » et comprenant Français, Maths, Histoire-Géographie, une langue vivante et les sciences (rajoutées lors du débat sur Europe 1 par rapport à sa tribune dans Libération). Outre que ces matières constituent déjà près d’une vingtaine d’heures actuellement, Bruno Le Maire fait une proposition assez étrange pour celui qui dénonce un nivellement pas le bas, en proposant de retirer la garantie à tous les élèves d’avoir un enseignement artistique, sportif et de LV2. Plus schématiquement, le bagage commun de tous les collégiens se résume chez BLM à savoir lire, écrire, compter, être fier de son histoire et parler anglais (pour éviter de ravoir un Président comme Sarkozy).

Source : Fiche d’assiduité de BLM à l’Assemblée Nationale, par linternaute.com

Mais la principale proposition de Bruno Le Maire demeure l’établissement de deux options de trois heures au collège afin de permettre aux élèves de trouver leur voie. Aucune liste précise n’a été établie, mais le sport, les langues, l’informatique et la mécanique ont déjà été cités. On peut déjà allumer un cierge pour les professeurs qui seront mis en compétition les uns avec les autres (sport, LV2, arts plastique, musique) et qui verront leurs effectifs fondre, ce qui amènera assurément à la réduction du corps enseignant (ou plutôt à des départs à la retraite non remplacés, selon la méthode déjà éprouvée). Et comme les élèves pourront changer chaque année d’options si elles ne leur plaisent pas, un cierge sera aussi allumé pour les professeurs qui enseigneront à des troisièmes qui pourront avoir trois, deux, une ou zéro année(s) d’expérience. Pas un mot non plus de la formation et de l’embauche de professeurs qui n’existent pas pour l’instant (comme les professeurs d’informatique ou de mécanique, qui seront sans doute puisés dans les niveaux supérieurs). Adieu donc « l’usine » des EPI et bonjour au complexe industriel des options de BLM. Mais ce n’est pas très important, car chaque élève va pouvoir faire ce pourquoi il est doué. Les élèves d’Henri IV vont pouvoir batifoler gaiement parmi les fers à souder et zigzaguer entre les flaques d’huile, tandis que les établissements sans équipement informatique suffisant vont pouvoir faire découvrir le code à leurs élèves (heureusement, Hollande sera arrivé à temps avec son plan numérique à 1 milliard). A moins que les enfants d’ouvriers ne se tournent en masse vers les matières manuelles et les enfants de cadre vers les matières intellectuelles. Comme ça, la sélection « naturelle » qui se fait à 15 ans se fera à 11 ans. Mais attention, car Bruno Le Maire souhaite rétablir « l’intelligence de la main », un terme apparemment emprunté à Liliane Bettencourt, autrement dit revaloriser les métiers techniques. Au-delà du sous-texte anti-intellectualiste à l’attention des classes laborieuses, on ne peut que le rejoindre sur l’idée qu’aujourd’hui, les filières professionnelles et techniques sont les débouchés obligés pour les mauvais élèves, et ce pour la simple raison que le collège étant organisée comme une filière générale, les bons élèves sont les plus adaptés pour aller en filière générale. N’y aurait-il pas moyen de transformer ce tri dévalorisant, car il fait de l’orientation un jugement sur la « valeur » des élèves (selon l’expression regrettable de BLM), en un réel choix ? Bruno Le Maire n’avance pas plus d’idées sur la question, ni sur les moyens attribués à l’enseignement professionnel, ni sur la découverte du monde professionnel, et notamment « technique » durant la scolarité – ce qui fait par ailleurs remarquer que BLM est bien moins exigeant avec son projet qu’avec celui de la Ministre. A défaut d’un vrai travail d’analyse, le député propose donc simplement de rendre les enfants des classes populaires contents de reproduire le même parcours que leurs parents (n’en déplaisent à ceux qui, à droite, demandent depuis des semaines de mettre Bourdieu sur le banc de touche), pas plus honteux qu’un autre, mais qui mène souvent à des emplois moins bien payés et plus précaires, ce qui est par ailleurs la logique qui guide naturellement nombre de parents au moment de décider de l’orientation de leurs enfants. Car la vraie révolution ne serait pas que les enfants d’ouvriers aient la volonté et surtout la possibilité de devenir cadres, mais plutôt l’inverse.

Scipion

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