La mauvaise conscience de la gauche

Peut-on ne pas aduler Arnaud Montebourg et Mathieu Pigasse, leur positionnement politique ou encore leur trop évident sens de la stratégie et, dans le même temps, se trouver en accord avec l’essentiel de la tribune publiée dans le JDD du 7 juin ? Peut-on se compromettre avec ces opportunistes qui prennent le train du congrès de Parti Socialiste en marche pour le saboter avec délice ? Ou, pour le dire autrement, y a-t-il quelque chose à sauver chez Montebourg et son acolyte ?
L’honnêteté doit conduire, dans notre cas, à une réponse affirmative, en ce qui concerne le constat dressé. L’ancien ministre reconverti « entrepreneur » (chez Habitat et, peut-être, bientôt à son compte) et le banquier de chez Lazard sonnent la charge. « Hébétés, nous marchons droit vers le désastre », écrivent-ils, utilisant à leur tour l’image des Somnambules tirée du livre de Christopher Clarke sur les prémisses de la Grande Guerre – cette métaphore a d’ailleurs gagné beaucoup d’adeptes dans les tribunes publiées ces derniers mois.

Reprenons l’essentiel des arguments des duettistes.
Les « causes réelles et profondes » de la montée du Front National seraient « l’explosion du chômage, la hausse de la pauvreté et la montée du sentiment de vulnérabilité dans presque toutes les couches de la société française ». Comment ne pas y souscrire ? Et cela même si les auteurs oublient opportunément que le vote FN a d’autres causes moins avouables : la xénophobie et le rejet de l’immigration et de l’islam par une grande partie de ses électeurs (le tout étant lié dans leur esprit). Il est certain que, si le plein emploi était la norme, la xénophobie se porterait beaucoup moins bien dans notre pays. La question de l’ « insécurité culturelle » soulevée par l’ouvrage polémique de Lauret Bouvet et son corollaire complotiste et anti-islam, le « Grand remplacement » théorisé par Renaud Camus, ne sont pas abordés ici. Les progrès du FN sont surtout attribués à l’atonie économique et le « conformisme politique », dans la tradition d’une certaine gauche protestataire – et de la gauche du PS.

Vient ensuite l’argument anti-Bruxelles : « Tout président élu commence par aller faire ses génuflexions à Berlin puis à Bruxelles, enterrant en 72 heures ses engagements de campagne. Et voici des années que cette comédie de l’impuissance publique dure, pour bientôt finir par engloutir la démocratie dans notre pays ». Il est exact que les promesses politiques ne tiennent en général aucun compte des desiderata bruxellois (si l’on excepte celles de François Bayrou, dont on sait qu’il ne risque guère de l’emporter) et que ceux-ci reviennent opportunément sur le devant de la scène peu après les élections. On sait ce qu’il en fut de l’ « adversaire » de François Hollande en 2012 et du refus d’une politique d’ « austérité ». Le mot fut banni mais non les actes.

Les auteurs soutiennent ensuite qu’une autre politique est possible, défendue par des prix Nobel d’économie. On songe à Joseph Siglitz, par exemple, pour qui l’austérité est un non-sens.
La conclusion se fait crépusculaire : « Est-il encore possible de sauver ce quinquennat et de le rendre enfin utile à notre pays? Est-il encore possible d’éviter le désastre politique et moral pour cette gauche de gouvernement qui semble avoir abandonné la France? »
La gauche de gouvernement a-t-elle, effectivement, abandonné la France ?
La condamnation semble ici excessive et rhétorique. L’exercice de l’Etat, pour reprendre le titre de l’excellent et terrible film de Pierre Scholler, n’est rien d’autre que de l’équilibrisme permanent, d’arbitrage en arbitrage, de négociations en renoncements. Reprocher à ceux qui l’exercent de ne pas profiter du pouvoir pour changer les choses a quelque chose de puéril, ce que notre Premier ministre voyageur n’a pas manqué de remarquer : « gouverner, c’est difficile, gouverner, c’est faire des choix ». A la lecture de ladite tribune, difficile de se prémunir de la tentation de répliquer : « Et vous, alors, que feriez-vous ? Cap’ ou pas cap’ ? ». Difficile, au fond, de les prendre au sérieux. Mais ce serait oublier que les critiques de fond et l’avertissement sonnent juste. Et qu’il serait dangereux pour le gouvernement d’ignorer avec mépris ce nouvel avertissement. Si rien ne change, la candidature Hollande est mal partie. Elle risque de se fracasser en rencontrant le réel, après avoir oublié l’idéal en chemin (pour reprendre, en les tordant quelque peu, les mots de Jaurès). La tentation de la synthèse suffit peut-être au Parti socialiste. Elle exaspère de plus en plus les Français. Brandir l’épouvantail du Front National à chaque élection ne peut masquer les renoncements, les faux-semblants, les compromissions parfois.
La tribune de Montebourg et Pigasse se mue alors en un nouvel avatar de la « mauvaise conscience » de la gauche de gouvernement, qui lui rappelle au pire moment qu’elle ne sait plus vraiment, ou pas toujours, ce qu’elle est, d’où elle vient. Un peu comme lorsqu’un gouvernement (et une mairie) de gauche démantèle des squats de migrants et de demandeurs d’asile, quelque chose gêne aux entournures. Que la dernière estocade provienne de celui qui a exercé plusieurs années des responsabilités ministérielles est sans doute le plus ironique.

montebourg-PS-habitat-1024x964Pourtant, si les critiques contenues dans cette tribune sonnent juste, l’observateur de la vie politique française ne peut se prémunir de l’idée qu’on y trouve, au final, bien peu de propositions concrètes. Comme si dénoncer la version française de la thatchérienne TINA (There Is No Alternative) était un but en soi, un alpha et un oméga. Il suffit d’observer la trajectoire de Syriza en Grèce, et bientôt de Podemos en Espagne, pour comprendre que la dénonciation de l’inefficience des politiques d’austérité et de leurs effets délétères sur la consommation, fût-elle justifiée, ne tient pas lieu de politique à elle seule. La seule proposition des auteurs est de former « une coalition des pays européens favorables à une stratégie européenne de baisse d’impôts en faveur des ménages dans tous les pays, acceptant que les déficits soient résorbés par la croissance mais non pas par l’austérité, laquelle empêche précisément de réduire les déficits ». Si la baisse des impôts est un objectif atteignable par des équilibres auxquels se refuse pour l’heure le gouvernement (qui les stabilise simplement après trois années de hausse), l’idée d’une stratégie européenne de gestion des déficits tout à fait opposée à celle qui a cours depuis des années paraît totalement utopique. A moins d’un tsunami politique, une approche néo-keynesienne au sein de l’UE n’est pas pour demain, ni pour après-demain.

Si l’on voulait se montrer cynique, on pourrait même se demander ce que feraient les dénonciateurs, les rhétoriciens, s’ils se trouvaient, ô miracle, confrontés à l’exercice de l’Etat. On se souvient d’Arnaud Montebourg à Florange, de son volontarisme et de son échec. En filigrane, revient comme une sensation de déjà-vu. Une image, que l’on retrouve sans cesse à travers l’Histoire, de l’opposition qui prend le pouvoir et se retrouve face aux mêmes difficultés que ceux qui auparavant l’exerçaient. Il ne s’agit pas de désespérer de la politique mais de saisir toute la difficulté d’apporter un espoir sans trahir une espérance, de transformer les mots en actes. L’histoire d’un éternel recommencement.

Agrippine

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