Le numérique à l’école, un programme mal codé [2/2]

Les tablettes pour tous, un écran de fumée

Source : najat-vallaud-belkacem.com

François Hollande aime bien les tablettes tactiles. Après avoir sévi chez les petits Corréziens, il a annoncé un grand plan numérique pour l’école, incluant notamment l’ambition de doter de tablettes tous les élèves de 5e (on ne sait pas pourquoi la 5e, si cela signifie que tous les élèves auront une tablette personnelle ou y auront juste accès, y-a-t-il eu concertation avec le corps enseignant ou étude d’impact (il semblerait que non), etc. mais quand Hollande prend une initiative, c’est déjà pas mal). Le but étant à moyen terme de doter les 3,3 millions de collégiens de ce genre d’appareil. Pour financer ce plan, l’État prévoit de dépenser 1 milliard d’euros sur 3 ans, ainsi qu’un euro pour chaque euro dépensé pour cela par les départements (du coup, on ne sait pas vraiment combien cela va faire). Pour appuyer cette décision – sans doute une lubie des inspecteurs d’académie ou des conseillers de la ministre – a été organisée une concertation nationale des acteurs de l’éducation (enseignants, élèves, parents, etc.) avec un questionnaire ayant donné des constats aussi inutiles que dignes d’une république bananière : 97% des enseignants estiment qu’ils devraient avoir à disposition « des équipements utiles pour qu’ils puissent préparer leurs cours dans de bonnes conditions », montrant ainsi que 3% des enseignants aiment travailler dans de mauvaises conditions. De plus, le rapport déplore que la proposition « le numérique, facteur d’ouverture en créant une continuité entre le temps de l’école et le temps passé hors de l’école » « n’emporte qu’une adhésion timide des répondants au questionnaire (moins de 70%) », un score pour lequel n’importe quel dirigeant politique se damnerait. Ainsi, Najat Vallaud-Belkacem a tenté de créer un consensus pour son plan numérique, comportant une mesure dont les fondements ne vont pas plus loin que « les élèves sont l’avenir + les tablettes sont l’avenir –> tous les élèves doivent avoir des tablettes ».

Mais discutons plus en profondeur des arguments en faveur des tablettes pour tous. Pour aller directement à l’essentiel, soulignons que le principal atout de la tablette est son utilisation pour les langues vivantes : sa portabilité et sa disponibilité immédiate peuvent permettre en cours de langue de compenser la sous-utilisation des laboratoires de langue et de permettre ainsi une pratique individuelle et différenciée, mais aussi selon les rapports sur le sujet un meilleur travail en groupe et davantage d’aisance à l’oral. Une seconde utilisation expérimentée est le filmage des mouvements en cours de sport, qui permet apparemment à l’élève de faire la différence entre ce qu’il perçoit et ce qu’il en est réellement. On imagine pourtant que ce genre d’activité, qui mobilise par ailleurs la moitié des élèves qui deviennent cameramen, est restreinte aux sports techniques pratiqués à haut niveau pour que cela ait un intérêt (surtout quand il y a déjà un professeur pour corriger). Un autre rapport – très enthousiaste – de l’Éducation Nationale met en avant son utilisation en Français pour des dictées pré-enregistrées par groupes de niveau ou la réduction des « contraintes grapho-motrices » dans la production d’expressions écrites « plus cohérentes, [longues et complexes] », et ce apparemment sans la présence du clavier et soulevant de nombreuses questions sur ce qui limite cette production sur papier, chose qui demanderait plus de preuves provenant d’études sérieuses. Cette idée par ailleurs de diviser la classe en îlots pour faire travailler les plus à l’aise en autonomie et permettre au professeur d’aider les plus faibles individuellement fait son chemin, et si on peut saluer toute initiative allant vers plus d’accompagnement personnalisé, on peut se demander si cela va vraiment permettre d’améliorer l’orthographe en général (les autonomes s’impliquent-ils vraiment autant qu’en dictée classique et les plus en difficulté n’auraient-ils pas besoin de plus d’entraînement que d’un entraînement personnalisé pour quelque chose qui demande un apprentissage de longue haleine ?). Le but étant pour certains pédagogues d’aller vers une « classe dont vous êtes le héros », où les élèves s’impliquent dans les cours (ce qui est normalement déjà le cas avec des exercices), vont chercher les savoirs et pas le contraire, et donc construire leurs cours supposément pour un meilleur apprentissage (voir par exemple cette conférence TED d’un pédagogue doctorant canadien). D’autres arguments plus annexes s’y ajoutent, comme l’économie de photocopies/l’illimitation de documents – déjà possible avec les vidéoprojecteurs – et l’apprentissage des médias par les élèves, oubliant au passage que ce n’est pas le rôle des enseignants (pas de tous en tout cas) et qu’il est un peu fastidieux de contrôler l’usage précis d’un outil informatique quand on a au moins trente élèves à surveiller.

Principe d’une « classe dont vous êtes le héros ». Crédits : Nicolas Bertos sur theraphproject.blogspot.fr

Quant aux inconvénients, ils sont assez nombreux. Le premier, sans doute le plus paradoxal quand on souhaite développer l’apprentissage du code, est de souhaiter fournir des tablettes fonctionnant très majoritairement sur des systèmes fermés et destinés à la consommation, avec de surcroît quelques risques de collusions entre gouvernements/collectivités locales et entreprises s’il s’agit un jour de donner des consignes d’achat (assez probables même si l’Éducation Nationale aime bien laisser le personnel éducatif se débrouiller). De plus, les professeurs de science ayant déjà très bien intégré le numérique (comme les autres par ailleurs), qui s’avère dans bien des cas indispensable pour les travaux pratiques (algorithmie en Mathématiques, courbe d’étalonnage en Physique-Chimie, évolution de la concentration en O2 dans un système fermé en SVT, etc.), ils ne bénéficieront pas d’une grande plus-value dans l’utilisation des tablettes pour les raisons énoncées précédemment. Certains promeuvent par exemple la photographie d’une observation par microscope, mais il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps avant de constater qu’on ne va pas plus loin que le côté gadget, tout le monde observant la même chose, y compris le professeur qui aura souvent pris ou récupéré une photo optimale à montrer à ses élèves durant la préparation de son cours. D’une manière plus générale, outre que les possibilités de distraction sont offertes sur un plateau et pas forcément difficiles à contourner, la présence de tablettes pour tous impliquera la connexion à un écran à l’école entre deux connexions à la maison, réduisant ainsi le recul qu’est censée apporter l’école par rapport au quotidien des élèves.

Mais les inconvénients les plus pesants se situent en amont. Pour réaliser ce vieux « rêve » du « cartable numérique allégé », encore faut-il disposer d’une offre convaincante de manuels numériques, qui utiliseraient de plus les avantages de ce nouveau média (comme des cartes interactives en Géographie) plutôt qu’une simple version numérique des manuels papier. Sur ce point, le Président de la République a annoncé que cinq matières seront priorisées : Français, Mathématiques, Langues vivantes, Histoire-Géographie et Sciences Naturelles, et quand on sait qu’il y a rarement de manuels en Technologie, en Sport, en Musique ou en Arts Plastiques, on peut vérifier aisément les difficultés de François Hollande à faire des choix. Il a aussi promis de former sur ces trois années les professeurs aux usages de ces outils, et sachant qu’il y a déjà des formations prévues pour la laïcité, les violences scolaires, le handicap, et que mêmes certaines associations demandent des formations pour pouvoir gérer la question des transgenres, on se demande quand les enseignants auront le temps d’enseigner, malgré la légitimité de certaines formations, et si ce sera encore véritablement leur rôle. Mais le principal problème se situe dans le coût de tout ce dispositif. Une bonne tablette coûtant dans les 400€, alors qu’il y a à moyen-terme 3,3 millions de collégiens à équiper, cela donne plus d’1,3 milliard d’euros à dépenser, soit plus que le budget prévu pour l’ensemble du plan numérique. Il faudra aussi rajouter les écouteurs et les housses de protection – sauf à être insensé – voire les platines de chargement en classe pour ne pas user les batteries. On voit donc facilement que le coût peut dépasser les deux milliards. Quand on prend en compte les frais d’entretien, de formation, le coût de la casse et celui de l’obsolescence, l’Éducation Nationale risque bien d’avoir les poches percées. Ne parlons pas de la nécessité d’avoir une bonne infrastructure en amont (un rechargement efficace, une connexion internet performante et un Espace Numérique de Travail valable, dont un national a été promis par le Président). Il est pourtant assez difficile d’avoir une interprétation définitive des propos de François Hollande : s’agit-il de proposer un accès pour tous au numérique, mais c’est dans ce cas s’exposer à une utilisation pas très pédagogique (avec un gros risque de revente ou de casse), et en sachant que la différence entre enfants de riches et de pauvres ne se fait pas tant sur le possession que sur la pratique (entre consommation et création), il serait plus juste de réserver cette mesure aux boursiers (et de proposer des ordinateurs et non des tablettes, comme cela se fait déjà à certains endroits) et d’insister sur la bonne pratique vis-à-vis des médias avec des professeurs et des initiatives dédiés. Ou alors, il s’agit effectivement d’un usage centré sur l’école, avec des tablettes qui restent au collège, en en faisant un CDI amélioré. Il serait alors plus judicieux d’instaurer des flottes de tablettes dans chaque collège, ou encore mieux, des fonds dans lesquels pourraient piocher les professeurs volontaires, ce qui en limiterait assurément les coûts …

tablettes 5e collège Hollande

Crédits : DR/Unowhy pour le Nouvel Obs : http://urlz.fr/2kf2

Un coût non négligeable donc, pour une initiative dont il est difficile de prévoir le succès. Que vont vraiment faire les enseignants de ces nouveaux outils que presque aucun n’a l’habitude d’utiliser professionnellement – à l’exception de quelques précurseurs initialement enthousiastes, comme ce professeur d’Histoire-Géographie dont voici le blog et un résumé de ses premiers pas avec les tablettes, particulièrement chronophages ? Le but de tout cela étant de créer des cours mixtes, où les séances un peu démodées où le professeur délivre un savoir à ses élèves côtoient des séances d’apprentissage horizontal, où le professeur est accompagnateur, voire assistant de la tablette. On en vient alors à se demander d’une part ce qu’on a fait pour en arriver à mettre une tablette dans les mains d’un élève pour qu’il puisse apprendre, et d’autre part si on ne dérive pas vers un modèle où le savoir serait remplacé par sa version utilitariste, c’est-à-dire savoir résoudre un problème, savoir chercher puisque tout le savoir se trouve sur internet. Avec comme risque le plus mineur de remplacer des élèves sachant mal par des élèves cherchant mal, et donc en sachant encore moins. Ainsi, les débats sur la tablette pédagogique se font surtout sur les nouvelles possibilités qu’elle offre, et on fait confiance aux précurseurs pour en trouver de nombreuses, et non sur ses plus-values par rapport à l’enseignement « traditionnel ». On ne peut s’empêcher de remarquer son côté gadget, qui ne révolutionne a priori pas grand chose à la pédagogie, mais nous ne pourrons pas réellement le savoir sans un étude de long terme sur ses effets positifs et négatifs. Tout comme ne peut réellement le savoir l’avant-garde qui s’enthousiasme de voir des élèves très impliqués (même si c’est gratifiant pour un professeur), et qui insiste moins sur ce qu’ils en retirent vraiment en termes de savoir, si ce mot là n’est pas déjà devenu pour certains une insulte.

Scipion

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