Thousands are sailing : un coupable aveuglement

La carte européenne des demandes d’asile (Le Monde).

« Thousands are sailing
Across the western ocean
To a land of opportunity
That some of them will never see« 

La chanson du groupe irlandais The Pogues (1988) raconte la migration de centaines de milliers d’Irlandais vers les Etats-Unis au XIXème siècle : elle décrit des Européens se noyant dans l’Atlantique, leurs navires « cercueils » (coffin ships) n’arrivant pas à bon port. Les morts, aujourd’hui, ont d’autres nationalités. Un déferlement d’images poignantes, terribles, inquiétantes, qui laissent sans voix et empêchent toute réflexion, tout débat apaisé, s’accumulent jusqu’au malaise. Des réactions en pagaille, parfois sensées, souvent sentencieuses ou délirantes, approximations en chaîne ou verbiage inconséquent. Comme s’il fallait à tout prix réagir, dire quelque chose – n’importe quoi, peu importe- pour être à la hauteur de l’ « événement ». Il est vraiment surprenant que nos femmes et hommes politiques, de France et d’Europe, fassent mine de découvrir en quelques jours ce que chacun pouvait observer depuis des dizaines années- l’ampleur des migrations, la législation sur le droit d’asile, les milliers de morts par an en mer, les guerres qui font rage dans le monde, pour résumer. Les migrations ne sont pas une nouveauté, en Europe encore moins qu’ailleurs. Que ces migrants soient pour l’essentiel des réfugiés, nul ne peut raisonnablement le nier. L’impression d’assister à un mauvais remake est prégnante : des artistes s’en mêlent, promettant de reverser leurs cachets aux migrants, l’extrême-droite se moque de ces « gauchistes » qui veulent accueillir des réfugiés chez eux, et agite le spectre du « Grand remplacement ». Certains mots ont changé, mais l’on se croirait revenu à la grande époque de l’église Saint-Bernard, des lois Pasqua et d’Emmanuelle Béart. Vous en souvenez-vous ? Mais si, lorsque l’actrice, d’une élégance si simple, sans maquillage et avec larmes intégrées, rencontrait les migrants subsahariens réfugiés dans cette église parisienne et menacés d’évacuation par la force publique. C’était l’époque des lois Pasqua et Debré, des charters « de la honte », de l’Europe qui ne pouvait accueillir « toute la misère du monde », des manifestations de sans-papiers avec stars « embedded » et intelligentsia militante.
Emmanuelle Béart lors de l’évacuation de l’église Saint-Bernard, en 1996

Toutefois, l’analogie ne se révèle pertinente qu’en surface. Tout comme Emmanuelle Béart a vieilli et apparaîtrait sans doute moins charmante sans maquillage (quoique…), nos migrants d’aujourd’hui ne sont pas tout à fait ceux d’hier. D’abord, il y a quand même beaucoup d’Arabes (et musulmans pour l’essentiel, en plus) parmi eux. Dans le grand déferlement antimusulman qui étreint une partie de la société française, pour qui le Front National est devenu une « boussole » (selon les mots de sa Présidente elle-même), cette donnée est essentielle. Si des Portugais frappaient soudainement par milliers à nos portes, nul doute que la paranoïa et le complotisme seraient moins sensibles- ce qui ne veut pas dire qu’ils seraient bien reçus. Ensuite, on nous rebat les oreilles de la « droitisation » de l’opinion : gageons qu’il s’agit surtout d’une forme d’égoïsme désormais assumé. Ces migrants ont des problèmes, certes, ils se noient en Méditerranée, c’est bien triste. Mais cela, comme diraient les Inconnus imitant Thierry Roland, ne nous regarde pas. Ou si peu. Après tout, c’est assez loin et ces gens ne nous ressemblent pas, il ne faudrait pas qu’ils nous ressemblent car alors l’empathie guetterait, et ce serait la fin.

Deux modèles d’analyses, de commentaires et de réactions sont perceptibles : un modèle irrationnel (au sens où la raison n’y a plus vraiment sa place) et un autre qui se veut rationnel (car prenant appui sur des faits, des chiffres, des sources et des observations précis).
L’irrationnel en premier lieu, car tout observateur a une histoire. De nombreux Français (et Européens) ont dans leur histoire familiale des récits de migrants, de longs voyages dans des bateaux rouillés ou de marches éreintantes pour arriver dans des camps boueux. Ce sont les descendants d’Espagnols, de Portugais et d’Italiens par exemple, des migrants souvent économiques mais également politiques. Les plus jeunes générations sont souvent maghrébines, les récits de voyage sont  alors les mêmes dans leurs familles, la traversée de la Méditerranée et l’héritage colonial en plus. Parfois, c’est l’errance de juifs persécutés qui est convoquée à titre de comparaison volontairement extrême, à l’image du papier de Guy Sorman dans Le Monde, qui mêle la Shoah, son père et un émigré lambda prénommé Ahmed dans un texte poignant- les libéraux ne sont pas toujours indifférents, c’est une bonne nouvelle. Le pendant anti-migrant de cette analyse irrationnelle est également très présent dans les commentaires et analyses : on y trouve les racistes assumés, les complotistes, ceux qui considèrent que les photos sont truquées, que le problème est ailleurs, bref, qu’ils faudrait les rejeter à la mer, ces migrants, même si on sait qu’on ne peut pas vraiment le dire comme cela. Parce que les migrants, pour eux, sont assimilables à des envahisseurs pacifiques : tout larmoiement à leur sujet apparaît alors comme une coupable faiblesse. Ceux-là font référence à la « Bible » du « Grand remplacement » : Le Camp des saints publié par Jean Raspail dans les années 1970. Ce roman campe une France envahie par des vagues successives de réfugiés indiens qui finissent par avoir raison de la bonne vieille société française, avec la complicité active de malheureux gauchistes, de catholiques trop généreux tandis que quelques Français, peu nombreux, entrent en résistance contre ces hordes barbares en guenilles. Le nonagénaire Raspail clame partout qu’il a eu raison avant tout le monde, sauf sur la nationalité des envahisseurs (il faut comprendre que ce sont des Arabes, finalement, et un peu de Noirs pour faire bonne mesure).

Jean Raspail et son best-seller « souchien », réédité en 2013.

Le modèle d’analyse rationnel souhaite évacuer, du moins en apparence, l’émotivité, l’empathie, le commentaire horrifié de photographie insoutenable qui caractérisent souvent la presse et les réseaux sociaux ces derniers jours. C’est celui des chercheurs qui s’intéressent depuis longtemps à la question des réfugiés, des migrations ou encore des « circulations migratoires » comme les géographes Catherine Wihtol de Wendel ou Gérard-François Dumont (on peut écouter une excellente émission de France Culture sur la question ici). Ces chercheurs, qui ont lu les chiffres inquiétants publiés par le HCR (60 millions de déplacés et réfugiés en 2015 contre 37 millions en 2005), savent que le nombre de réfugiés augmente d’année en année, que la majorité de ces réfugiés vivent dans des camps dans des pays en développement, parfois devenus des véritables villes gérées par le HCR. L’ouvrage de Michel Agier, Un monde de camps, détaille la vie et l’habitat de ces quelques 12 millions de personnes et parle d’ « encampement du monde ».
Ces chercheurs, ainsi que nos gouvernants même s’ils ne s’aventureront jamais à l’avouer publiquement, savent pertinemment que le nombre de réfugiés ne risque pas de décroître, bien au contraire : conflits, guerres civiles et démographie galopante provoquent déjà ces migrations massives, et cela continuera. Il est tout à fait impossible de bâtir des murs jusque dans la mer, aux frontières de l’Europe, chacun le sait. Tout au plus peut-on surveiller le flux, le canaliser mais les migrants réussiront toujours à passer : le coût du passage augmentera sans doute, le nombre de morts également. Renvoyer les migrants chez eux, lorsque nombre d’entre eux sont des réfugiés venant de pays en guerre, est non seulement improbable sur un plan pratique mais contraire à toutes les lois de l’hospitalité et aux droits de l’Homme.

Rationnellement donc, il est impossible d’empêcher les migrations, si ce n’est à la marge, à moins de fermer les frontières- ce qui ne se fait qu’en temps de guerre, dans une société mondialisée. La question de l’intégration de ces réfugiés, au sein de diasporas déjà installées parfois, se pose évidemment dès lors que leur nombre se comptera en millions et que la plupart ne rentreront pas chez eux avant des années, s’ils rentrent. Des tensions sont quasiment certaines en cas de concentration importante de migrants en un lieu donné. Mais l’intégration de ces migrants n’est pas impossible en soi. Quel que soit le discours, apaisant ou hystérique, tenu par les uns et les autres, il est une réalité à laquelle nul ne peut échapper : les réfugiés sont là, et d’autres arriveront. Par milliers, par centaines de milliers. Ce n’est pas une invasion, c’est une vague migratoire massive comme de nombreux pays en connaissent depuis des dizaines d’années (le Liban, la Jordanie, la Turquie notamment). Tenir un autre discours, c’est se voiler la face ou faire preuve d’une insupportable hypocrisie électoraliste. Ne rien faire, c’est laisser la porte ouverte à l’anarchie migratoire : même une vague anarchique peut s’organiser, surtout au sein de l’Union Européenne. Puisse l’insoutenable l’image d’un enfant mort servir, au moins, à un réveil des autorités de l’UE quant à la nécessité de mesures rapides, efficaces et obligatoires pour l’accueil des vagues de réfugiés. Et, on peut toujours rêver, puisse cette image rappeler à nos concitoyens que l’Autre, celui des hordes lointaines, des entassés, des malheureux, des étrangers, a aussi des droits, et qu’il pourrait être notre frère, notre fils, notre mère- même s’il est un peu Arabe sur les bords et même musulman. Peut-être la solidarité ou, plus simplement, l’empathie doivent-elle être déclenchées par des chocs émotionnels, des exemples déchirants. Mais il est proprement scandaleux que ceux qui, depuis des années, savent ce qui se passe sur ces plages turques ou grecques, jouent aujourd’hui les étonnés, les surpris, les outragés. L’urgence est grande et l’on pourrait reprendre l’exclamation finale de Stavros, l’immigrant grec parti de Turquie vers  l’Amérique, qui conclut le film America America d’Elia Kazan : « Comme on, you ! People are waiting ! »

Agrippine

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