Confusion

 

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Depuis le 13 novembre, une fois passée la sidération et la colère sourde, c’est la confusion qui semble régner en maître dans les médias, la classe politique et les commentaires des « experts » qui font la tournée des plateaux de télévision et de radio. La volonté de comprendre l’incompréhensible, de se plonger dans le chaos syrien ou encore de saisir les causes de la « radicalisation » d’une partie de la jeunesse musulmane voisine avec les solutions simplistes, les termes religieux répétés sans les connaître, les explications qui n’en sont pas et le rejet pur et simple de tout ce qui pourrait ressembler à un mahométan.

Lorsque de véritables spécialistes sont conviés et invités à s’exprimer, les auditeurs ou téléspectateurs souvent s’offusquent, s’inquiètent, s’angoissent, comme s’ils voulaient savoir mais avaient peur de ce qu’on avait à leur dire. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter « le téléphone sonne » avec pour invité David Thomson, ce journaliste de RFI qui connaît bien les jihadistes de l’EI pour en avoir rencontré des dizaines et avoir échangé avec eux sur les réseaux sociaux. Et surtout de constater les réactions provoquées par son intervention. Il a mentionné l’idéologie, l’organisation et la personnalité de certains d’entre eux, les a rendu humains et inquiétants, n’a rien caché de leurs intentions et de leur nombre, de leur manière de se jouer des services de sécurité et des frontières. Les auditeurs de France Inter ont appelé en nombre pour s’inquiéter, accuser le journaliste de « fascination » pour son objet (il est vrai qu’il est presque « embedded with jihadists »), l’encourager à les dénoncer à la police (idéal pour perdre toutes ses sources). D’autres ont écrit à la radio pour se plaindre du ton « condescendant » du journaliste, de son apparente décontraction pour son objet d’étude si terrifiant.

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Cover du compte twitter de David Thomson

Or, si ce que dit David Thomson dérange, ce n’est sans doute pas à lui qu’il faut s’en prendre : il démonte le mythe d’une « destruction » possible de Daech par des bombardements aériens, considère que les jihadistes continueront à s’en prendre à la France et à l’Occident en général, même si leur « Etat » est vaincu sur le terrain, ou très affaibli. Et c’est une évidence, même si l’appel d’air que constitue l’EI galvanise les troupes et constitue un outil inégalé de propagande.

David Thomson fait partie de ces observateurs qui se veulent « neutres », journalistes, chercheurs ou citoyens experts, qui analysent sur twitter les communiqués des groupes jihadistes, les authentifient, possèdent un réseau de sources fiables sur le terrain. Romain Caillet, chercheur récemment expulsé du Liban car trop critique envers le Hezbollah (et lui-même converti à l’islam sunnite), Gilles N. alias Vegeta Moustache ou encore Wassim Nasr, font partie de ce groupe de « jihad watchers » qui semble poser problème à certains de nos concitoyens. Que ces observateurs se refusent à dénoncer les jihadistes ou à collaborer avec les services de renseignement n’est pas, n’est plus audible par une partie de la population pout qui cela s’apparente à de la complicité. Or il est évident que ni David Thomson, ni Romain Caillet et consorts ne sont des jihadistes, ou qu’ils les soutiennent. Simplement, ils travaillent sur eux, ils constituent une interface précieuse entre « leur » monde et le « nôtre », ils le rendent intelligible, presque proche parfois, humain, sans rien cacher des violences, de l’extrémisme, du fanatisme de beaucoup. Que ce travail choque aujourd’hui montre que nous sommes entrés dans l’ère du simplisme, dans l’ « état d’urgence » permanent qui nécessiterait une union sacrée dont on ne perçoit que trop la nature. Il ne faut pas désespérer l’opinion, alors autant lui cacher les choses et, pourquoi pas, lui mentir par omission. Comme si une réponse uniquement militaire et sécuritaire était suffisante. Si elle est nécessaire, elle ne doit pas obérer le jugement, empêcher l’analyse et la complexité : à force de déshumaniser l’adversaire (l’emploi du mot « barbare » est à cet égard intéressant), on tombe dans le piège qu’il nous tend.

En matière de simplisme et de confusion, l’ « affaire » de l’imam de la mosquée du quartier de Pontanézen, à Brest, est également exemplaire. Rachid Abu Houdeyfa (Rachid El Jay de son vrai nom) est l’objet depuis plusieurs semaines d’une campagne très virulente visant à son expulsion – il est de nationalité française, mais peu importe. La perquisition qui a visé son domicile et la mosquée où il prêche est sans doute liée à ces pétitions et à cet échauffement des esprits. Abu Houdeyfa est devenu une véritable « star » médiatique, après un succès important sur les réseaux sociaux grâce à sa chaîne youtube. Lorsque Rue89 avait évoqué son cas dans un long et passionnant article, quelques réactions outragées pouvaient être notées, mais elles étaient minoritaires. Désormais, lorsque (après Libération, Le Monde et d’autres), Rue89 revient sur cet article, les commentaires versent dans le simplisme le plus imbécile – que l’on pourrait résumer par « dehors, imam terroriste ». Or, pour qui connaît, même un peu, les différents courants de l’islam, il est évident qu’Abu Houdeyfa n’a rien d’un jihadiste : c’est un imam rigoriste, traditionaliste qui ne se définit pas comme salafi « quiétiste » mais se rattache malgré tout à ce courant. Ses vidéos sont parfois drôles, surtout au second degré – lorsqu’on ne partage ni sa religion, ni ses convictions, en l’occurrence.

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Rachid Abu Houdeyfa (Photo Hervé Chambonnière)

Certains de ses propos peuvent choquer des républicains attachés à la laïcité, à la mixité, car si ses ouailles suivent toutes ses prescriptions et ses conseils, ils risquent de se trouver en marge de la société française, mis à l’écart par leurs pratiques et leur auto-exclusion (pas de musique, de sociabilité mixte par exemple). Certes. Cela n’en fait pas pour autant un terroriste : il est lui-même menacé par l’EI car il ne se mêle pas de politique et refuse d’encourager l’émigration des musulmans. Or, aujourd’hui, on mêle allègrement « islamisme », « salafisme », « wahhabisme » ou encore « jihadisme » dans une simplification aberrante qui autorise toutes les exclusions, les excès et, parfois, les violences. Un prêtre traditionaliste compare les spectateurs du Bataclan aux terroristes (car ce sont des « bobos », des « morts-vivants » qui plaisantent sur le « diable », et le « diable » est venu au rendez-vous), Marion Maréchal Le Pen considère que la religion catholique ne doit pas avoir le même statut que la religion musulmane, Philippe de Villiers parle de « mosquéïsation » de la France. Something is rotten in the kingdom of France.

Plutôt que de lire des absurdités, il est bien agréable de lire des analyses fouillées au sujet de la « radicalisation », comme celle qu’Olivier Roy a publiée dans Le Monde du 24 novembre : il y développe l’idée d’une « islamisation de la radicalité » qui s’opposerait à la « radicalisation » de l’islam. Accepter d’approfondir, de (se) questionner ne signifie pas excuser la violence des véritables terroristes, de ceux qui tirent à l’aveugle sur des gens attablés ou venus écouter un concert, et qui espèrent en obtenir le Paradis. Cela n’enlève rien aux souffrances des victimes, à la nécessité de combattre sans faiblir les réseaux qui les soutiennent et ceux qui leur trouvent des excuses. Cela n’exclut pas, non plus, la colère et l’émotion, la tristesse. Mais on n’obtient rien de probant par la simplification et le simplisme, le refus de l’analyse et de la complexité. La classe politique française cède très souvent, depuis le 13 novembre, aux sirènes d’une propagande de guerre où tous peuvent être visés : s’ils ne sont pas acteurs, ils seraient complices, même sans le savoir. En ce sens, un observatoire de l’ « Etat d’urgence » est une nécessité, avec de véritables contre-pouvoirs, qui n’empêcheraient pas les opérations nécessaires mais constitueraient de sérieux garde-fous. Le Monde vient de mettre en place un « observatoire » de l’Etat d’urgence pour recenser les actions et, le cas échéant, en dénoncer les excès ou erreurs.

Car à la radicalisation de certains musulmans ne doit pas répondre la radicalisation de l’appareil d’Etat dans son ensemble, même si cela se fait sous la supposée pression de l’opinion. La préservation des libertés publiques et du fameux « vivre ensemble » est à ce prix.

Agrippine

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