[Critique] Olivier Roy, « En quête de l’Orient perdu » : Comment peut-on être Persan ?

Olivier Roy (à gauche) en Afghanistan en 1983 (copyright Chantal Lobato)

Olivier Roy cherche, à toute force, à demeurer un homme libre, à refuser les prescriptions, les opportunités trop opportunes, les plans de carrière qui sentent l’expertise qui s’écoute parler. A ces facilités, il préfère bien souvent la fuite, le grand départ, les papiers bricolés, la bifurcation et l’iconoclasme. Il a certainement dû en parler longuement à son psychanalyste. Mais c’est également l’un des thèmes majeurs qui traversent en filigrane le livre d’entretien accordé à l’éditeur Jean-Loup Schlegel, paru au Seuil en 2014.

Les lecteurs du Monde connaissent bien Olivier Roy tant sa tribune intitulée « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste » a fait parler dans le Landerneau parisien : elle est depuis abondamment reprise par les « experts » et commentateurs divers qui en ont surtout retenu l’idée, séduisante et bien tournée, d’une « islamisation de la radicalité » chez les jeunes « convertis », de culture musulmane ou non, opposée à une « radicalisation de l’islam ».

Dans ce livre d’entretiens, c’est le parcours, peu linéaire, de ce chercheur pour le moins original qui est conté. Ou comment un bon élève provincial et de culture protestante, devenu jeune khâgneux à Louis-Le-Grand, se retrouve subitement en Afghanistan, happé par l’Orient mystérieux au point de ne pas se présenter à l’oral de Normale Sup ‘.

Tant d’autres jeunes gens sont partis comme lui, en stop ou en 2CV, sur la route des Indes. Mais Olivier Roy ne cherchait pas, alors, les joies des drogues ou les enseignements des gourous, dans les pas des Beatles. Il était déjà un « routard » qui avait appris le persan dans sa thurne, ne souhaitant que se rendre dans les endroits les plus reculés possibles, pour jouer à l’ explorateur. Son ethnologie est « personnelle », écrit-il, car il ne croit qu’en ses rencontres et ne cesse de moquer (gentiment) ceux qui essentialisent les peuples et cherchent à faire « coller » un modèle théorique à des observations sur le terrain. Une manière aussi de se défaire d’engagements de prime jeunesse décevants, à la Gauche prolétarienne notamment, mouvement maoïste très populaire à Louis-le-Grand dont le sectarisme, la « schizophrénie » et la « paranoïa » le laissent quelque peu désabusé après quelques années à jouer à la révolution impossible.

Il passe ensuite ans cinq ans à Dreux comme enseignant de philosophie en lycée technique et vit « la partie festive de mai 68 », « dans une sorte de bulle ». Il continue à voyager, en quête d’une « authenticité » qui lui paraît de plus en plus factice. Il s’intéresse désormais aux « barrières culturelles » qu’il ne nie pas mais qu’il considère comme surestimées, au risque de « tomber dans un fétichisme du code au détriment du sens ».

L’invasion soviétique en Afghanistan est un véritable déclic qui lui permet de « passer de l’autre côté du rideau », la guerre lui semble alors un « moyen de pénétrer dans un société qui se refusait » à lui. Ce sont les années afghanes, celles de l’incertitude, du partage et des embuscades en compagnie des « moudj’ » (les « moudjahidines ») », des premiers « djihadistes » étrangers, de notables tribaux plus ou moins hospitaliers, bref de la « vraie vie ». Puis les Occidentaux sont visés par des enlèvements et le « bazar » de Peshawar, où toute une faune du vrai et du faux renseignement s’encanaillait, se ferme de plus en plus. L’Afghanistan s’éloigne. Et en 1985, O. Roy entre au CNRS et au Centre d’Analyse et de Prévision, lié au Quai d’Orsay. C’est aussi le début de liens avec des organismes gouvernementaux ou privés qui cherchent des experts reconnus en matière de stratégie, avec des déplacements aux Etats-Unis notamment. Il fait partie du staff de l’ONU lors des négociations de paix après le retrait soviétique d’Afghanistan. Par la suite, Olivier Roy devient un « spécialiste » reconnu de l’islam politique et de la guérilla.

Les thèmes abordés dans ce livre foisonnant sont trop nombreux pour être tous énumérés ici (et cela constituerait une trahison de cette complexité même de tous les déflorer). Nous pouvons tout de même citer, pêle-mêle, la question du renseignement et de l’expertise, celle de l’islam politique et de la « religiosité » (ou du « retour du religieux »). Les prises de position d’O. Roy sont souvent tranchées, malgré une constante modération dans le ton (finalement un peu « protestant »!) et parfois à contre-courant d’une certaine doxa contemporaine.

Concernant le renseignement et l’expertise, Roy n’a pas de mots assez durs pour critiquer les agences qui refusent aux analystes « d’aller sur le terrain » et où les analyses doivent « conforter les présupposés de la maison » , donc un discours idéologique, porté par le pouvoir du moment. Les « experts » d’un côté et les « décideurs » de l’autre se répondent en un troublant jeu de miroirs : « le décideur ne sait pas de quoi il décide et l’expert ne sait pas ce que décider veut dire ». Les néoconservateurs américains avaient leurs propres experts qui ont théorisé un Irak démocratique post-Saddam : sans précisément le vouloir, la stratégie du gouvernement Bush a entraîné « le retour de l’Iran » et « le découplage entre la géostratégie du Moyen-Orient et le conflit israélo-palestinien ». Olivier Roy accepte pour sa part les sollicitations, refusant de rester un expert « pur », écrit pour des think tanks ou travaille pour l’OSCE en Asie centrale mais veille à maintenir ce qu’il nomme une « gestion distanciée », : ne pas être conseiller du Prince, garder une indépendance morale et financière, ne pas faire de gestion directe et trop politique tout en donnant des « billes » aux décideurs: une forme d’équilibrisme dans l’expertise, en somme.

Dans ce livre d’entretiens, il revient notamment sur la thèse principale de son livre controversé, L’échec de l’islam politique (1992) : « soit la religion détruit l’Etat, soit l’Etat détruit la religion. Si l’on définit un Etat islamique (et, en fait, tout Etat religieux) par le fait que l’Etat ne reconnaît que la souveraineté de Dieu et met en œuvre la seule loi religieuse, alors l’Etat renonce à sa propre souveraineté et il n’y a plus d’Etat ». Et donc l’islam politique ne peut qu’ « échouer s’il prend le pouvoir » car « l’exercice du pouvoir revient à séculariser la religion ».

Pour comprendre, par exemple, ce qu’on appelle généralement « l’islamisme », il s’agit d’éviter à tout prix d’idéologiser les éléments de l’analyse, fût-ce en miroir : considérer l’islamisme comme un « virus », une « secte », ou penser à l’inverse que l’islamisme est une forme de la « révolte des opprimés » qui se trompe dans ses « moyens » et non dans ses « buts » révèle une même erreur funeste : l’abandon du terrain, des réalités, de la connaissance de son objet d’étude : « il faut donc revenir aux individus, aux acteurs, et s’intéresser à leur trajectoire ». Manuel Valls pourrait ici puiser matière à réviser son jugement sur le fait qu’expliquer le terrorisme serait, à l’entendre, «déjà un peu excuser » ses auteurs…

L’essentialisation est la grossière erreur la plus souvent commise, en particulier lorsqu’on parle du « monde musulman ». Et expliquer Al Qaïda ou l’EI par le Coran est l’une de ces fautes communes, selon O. Roy : « Pourquoi ce serait seulement dans les années 1980, quatorze siècles après la Révélation, que terroristes et experts découvriraient soudain une justification théologique du terrorisme que personne n’avait remarquée jusqu’ici ? » Les thuriféraires d’un Huntington simplifié font croire « que le musulman d’aujourd’hui se promène avec dans la tête un logiciel coranique qui norme tout ce qu’il fait ». Or il importe avant tout de distinguer « religion » et « religiosité » : le « monde musulman » connaît également une individualisation de la foi et une perte de légitimité des élites religieuses traditionnelles (évolution qui peut passer par le choix du salafisme pour certains). En comparant les salafistes égyptiens aux chrétiens fondamentalistes américains, O. Roy considère que l’on peut « être démocrate sans être libéral, et inversement être libéral sans être démocrate ». La « sécularisation autoritaire » est alors un danger qui « débouche sur des dictatures », comme le montre l’exemple égyptien avec Sissi.

En France, précisément, on ne voit plus les jeunes musulmans des classes moyennes, bien insérés, « qui font souvent des mariages mixtes » : on ne voit plus « la sortie du ghetto » mais seulement ce qui reste du ghetto, replié sur lui-même et évidemment perçu comme un danger (car on « sort » du ghetto en faisant des « raids » vers l’extérieur, dans l’imaginaire collectif).

La trajectoire d’Olivier Roy est originale. Il ne fait pas partie de ces « experts », parfois autoproclamés, qui ne connaissent du terrain que ses lointains échos et cherchent à toute force à être invités sur les plateaux, bon « clients » de médias en mal de commentateurs plus ou moins bien informés et dont ils ignorent le plus souvent les positions idéologiques ou religieuses.

O. Roy cherche à faire sienne la maxime de Kant : sapere aude, « oser penser ». Au risque de se tromper, bien sûr, et en se risquant à se remettre en question mais, surtout, en évitant les systèmes de pensée clos et les fausses évidences et tout ce qui favorise, selon le vent du moment,  des « opportunités de carrière ». Le climat en France lui semble pesant, fait de « crispation du débat intellectuel » : « la vie semble désormais faire peur », « une lourdeur de plus en plus gluante, voire haineuse, a chassé toute légèreté d’être ou de parole ». On ne le contredira pas sur ce point. Il reste à espérer que ces analyses fines, agrémentées d’anecdotes souvent drôles, parfois picaresques mais toujours empreintes d’une profonde légèreté sauront être lues, et comprises, par les « experts » de demain. Après Montesquieu et Olivier Roy, mettons-nous donc au persan !

Agrippine

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