La dernière des Mohicans

"Murmures à la jeunesse", le livre réquisitoire de Christiane Taubira contre la déchéance de nationalité

Source : atlantico.fr

Ça y est, elle est partie. Celle qui a prêté son verbe et son nom à la loi sur le mariage pour tous, celle qui complotait avec Cécile Duflot, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg pour que le gouvernement n’ait pas de gauche que l’étiquette, celle qui incarnait la caution de gauche du Président de la République. Elle est partie pour le motif le plus honorable qui soit, celui des principes. Celle qui porte le lourd, très lourd fardeau « d’icône de la gauche ». Or, le propre de la gauche est de ne jamais se prosterner devant quelque référence que ce soit. Nous nous devons donc de décortiquer les ressorts de cette idole, d’en comprendre les bienfaits mais aussi les limites, à l’aide notamment du livre qu’elle vient de faire publier : Murmures à la jeunesse*.

Plusieurs éléments ont permis l’installation de Christiane Taubira au Panthéon de la gauche française. En premier lieu, la flamboyance et l’énergie avec lesquelles elle a défendu le mariage pour tous, sans doute le seul progrès sociétal qu’on pourra mettre au crédit du quinquennat Hollande. Deuxièmement, le courage et la fermeté avec lesquels elle a fait face aux quolibets racistes qui ont émaillé le parcours de ce projet de loi et qui ont malheureusement toujours cours aujourd’hui. Tertio, les passions qu’elle a déchaînées dans l’opposition au sujet de sa politique pénale, cristallisant trente-cinq ans d’accusations de laxisme assenées à la gauche par une droite qui en a fait un de ses meilleurs arguments électoraux. Enfin, son rôle d’aiguillon, venant régulièrement réveiller un gouvernement trop enclin à oublier les bases sur lesquelles la confiance populaire reposait. Pourtant, un article de Buzzfeed est venu tout récemment jeter un pavé dans la mare. L’ancienne ministre de la Justice est accusée d’avoir été trop frileuse sur le contenu de sa loi, trop preste à donner des gages à ses adversaires et d’avoir mis une énergie certes utile dans la cause du mariage pour tous, mais pas indispensable, en rappelant le rôle de Dominique Bertinotti, secrétaire d’État à la famille.

Nous ne nous permettrons pas, faute de connaissances sur le sujet, de traiter véritablement du sujet qui l’a occupé pendant trois ans et demi, à savoir la Justice. Elle a bien défendu son bilan sur le plateau d’On n’est pas couché le 6 Février, et pour une vive critique de son action, il suffira de lire n’importe quel communiqué des Républicains sur le sujet. Nous préférerons les sujets moins « techniques ». Il faut donc concéder sur quelques points à l’article de Buzzfeed. En effet, Christiane Taubira a permis de donner au camp du mariage pour tous un écho particulier et de lui redonner du courage alors que, malgré l’assise populaire majoritaire dont il bénéficiait, les démonstrations populaires en sa faveur ont rassemblé bien moins de monde que celles des opposants particulièrement remontés et bien organisés. Néanmoins, n’importe quel autre ministre de la justice de bonne volonté aurait fait l’affaire, car le Parlement n’est pas une agora où il faut convaincre les citoyens de ses positions : surfant sur le projet du candidat Hollande dans lequel figurait clairement cette avancée, il fallait à présent mener un travail législatif rigoureux et tenace devant le déluge d’amendements déposés par l’opposition. Surtout, là où un élan électoral permettait bien des espoirs, elle s’en est tenue à la ligne minimaliste du Président. Sans commenter le choix de La Croix plutôt que Têtu pour y exposer la primeur de son travail gouvernemental, la ministre est surtout passée clairement à côté de l’opportunité de faire voter la Procréation Médicalement Assistée (PMA) pour tous**. Sur ce bémol énoncé par Yann Moix dans ONPC parmi les limites de son parcours gouvernemental, elle s’est bien gardé d’y revenir, quand les deux polémistes oubliaient le sujet pour des thématiques plus judiciaires. En sachant la personnalité de François Hollande et le tumulte soulevé par la Manif pour tous, il était certain que le printemps 2013 était l’unique moment pour mettre la PMA sur le devant de la scène. Et en effet, il n’a suffi que de quelques dizaines de milliers de survivants de LMPT dans la rue le 2 Février 2014 pour entériner définitivement le sujet. Pourquoi pas la PMA ? Pourquoi pas, quand le droit à l’adoption par des couples homosexuels reconnaissait l’égale capacité de tous les couples à exercer une responsabilité parentale, et quand le mariage leur donnait un cadre juridique adéquat ? Pourquoi l’avoir oublié ? Pourquoi encore obliger les couples de femmes homosexuelles à passer par la justice pour faire reconnaître leur double parentalité ? A ces deux questions, Christiane Taubira n’y répondra sans doute jamais.

Elle a, sur le plateau de Laurent Ruquier, fièrement défendu son bilan judiciaire, tant sur les mesures déjà effectives, comme l’encadrement des détenus radicalisés, que sur les mesures (normalement) à venir, comme la justice des mineurs. On ne peut pourtant, devant son propre éloge, ignorer qu’elle défend – à l’exception de la déchéance de la nationalité – un éventail sécuritaire qui semble bien en contradiction avec son personnage, extension de l’état d’urgence en tête. Elle a répondu aux risques d’arbitraire par des garanties peu convaincantes. Par exemple, lorsque Yann Moix lui fait remarquer que toute personne arrêtée pourra demeurer quatre heures sans avocat, elle lui répond qu’elle pourra appeler une personne tierce, qui pourra être un avocat. Il n’en reste pas moins qu’il s’agira là de quatre heures sans avocat ! Et quand on lui rappelle que la justice n’aura plus à avaliser les autorisations d’écoute, elle répond qu’une autorité administrative devra statuer sur la question, et que si le Premier Ministre contrevient par la suite à ses avis, elle pourra saisir le Conseil d’État. C’est certes exact, mais elle n’ignore pas qu’une autorité administrative ne peut être confondue avec l’autorité judiciaire et qu’elle n’en aura ni la puissance, ni l’indépendance et que c’est contre cela que des milliers de personnes se sont rassemblées devant l’Assemblée Nationale au printemps 2015. Quid des assignations à résidence injustifiées et des portes défoncées lors d’opérations de police qui ne semblent connaître aucune limite ? Et tant d’autres mesures qui ne rajouteront sans doute pas beaucoup d’efficacité à la lutte contre le terrorisme mais par contre beaucoup d’arbitraire. Et ce alors qu’elle est la première à défendre l’état de droit, les libertés individuelles et la proportionnalité des moyens mis en œuvre.

Il est à présent temps de toucher deux mots à propos de son livre, Murmures à la jeunesse, paru quelques jours après sa démission du gouvernement. Il s’agit d’un livre court, très court (94 pages, comptez une grosse heure pour en venir à bout), rédigé dans une fulgurance littéraire lors de ses vacances de Noël, à tel point qu’on peut se demander s’il était vraiment nécessaire d’en faire un livre (mais après tout, Manuel Valls a bien fait un livre de deux discours à l’Assemblée National, donc bon). Oubliez les promesses de la quatrième de couverture : le récit des attentats depuis le « sommet de l’État » est vite évacué en postface et ne nous apporte rien de nouveau, l’analyse des « forces obscures qui structurent ce nouveau terrorisme » reste (forcément) plus en surface par rapport à celles de spécialistes de la question comme Olivier Roy et il en va de même pour celle de l’embrigadement des jeunes Français. Il est rappelé, comme pour se dédouaner que seules 15% des personnes radicalisées l’auraient été en prison, et qu’il n’est pas possible d’établir un parcours-type du jeune terroriste comme le font les « sociologistes » (par opposition aux sociologues) : cela, le débat public n’a pas attendu Christiane Taubira pour le faire émerger. Tout juste est-il mentionné que « la banlieue populaire reléguée est surreprésentée, et cette surreprésentation nous enseigne quelque chose » (mais quoi ?). Bien sûr, l’ouvrage comporte son lot de petites phrases bien senties, comme «  [Les terroristes] ne meurent ni Français, ni binationaux, ils meurent en morceaux ». Malheureusement, les épanchements lyriques viennent littéralement écraser les questionnements bourgeonnants. Nous n’en saurons pas plus sur cet appel fait à la gauche à ne pas céder au diktat des marchés, ni sur l’indigence de la coopération internationale en matière de terrorisme, et pas davantage sur les moyens de réduire les inégalités sociales dévastatrices. En revanche, aucun problème pour ajouter sa pierre au mur des lamentations lyriques sur les attentats de Janvier et Novembre. La quasi-totalité de l’ouvrage est en réalité consacré à deux sujets : le phénomène terroriste et la déchéance de nationalité. Le premier est l’occasion de déploiements littéraires il est vrai rare dans notre classe politique : Christiane Taubira jongle avec les mots, torpille les terroristes d’adjectifs et s’épanche en locutions, au risque de rendre la lecture ardue, comme c’est particulièrement le cas dans les premières pages, qui n’engagent pas franchement à aller plus loin. En revanche, l’argumentation contre la déchéance de nationalité est claire, structurée et convaincante : elle y aborde l’efficacité d’une telle mesure, la responsabilité de la France vis-à-vis de ses nationaux, la portée du symbole et l’importance de la Constitution.

On aurait aimé que tout le livre soit aussi net, aussi précis. On pourra rétorquer que ce n’est pas le propos, que l’ancienne garde des Sceaux a voulu, au milieu du vacarme des polémiques, porter un propos réfléchi en redonnant toute leur importance aux mots, en apportant un peu de beauté dans un monde politique si brusque. Mais voilà, ce n’est pas du tout ce qu’on attend d’une personne ayant occupé pendant plus de trois ans un ministère régalien, pour quelqu’un ayant été élu député dès 1993 et qui incarne désormais une véritable alternative au gouvernement. On mesure alors la différence entre le discours d’écrivain engagé et celui de politique. L’écrivain concentre son énergie sur le travail des mots, sur la meilleure manière d’enrober les idées avec le langage afin de toucher le lecteur, d’en appeler à ses émotions. Le politique lui, doit trouver les mots forts et justes pour être percutant vis-à-vis du lecteur. Les idées passent avant tout, l’important est la compréhension de tous, de ne laisser personne sur le côté. Les deux ont un rôle différent. n cela, Christiane Taubira s’est bien plus rapprochée dans ce livre de Victor Hugo que de Robert Badinter, et en laissera beaucoup de côté. Elle ne craint pas d’utiliser des termes rares, comme « méphistophélique » ou « culture rhizome », au motif qu’il n’est pas inutile d’enrichir le vocabulaire de son lecteur. Mais c’est encore une fois ce qu’on attend d’un roman, pas d’un essai politique. Bien qu’elle ait souhaité dédier son livre à la jeunesse, elle ne s’adresse en réalité pas à elle, mais aux thuriféraires du style Taubira et aux amateurs de belles lettres, qui sortiront sans doute émerveillés d’une lecture qu’ils réitéreront à l’envi. Quant aux autres, ils resteront plus perplexes et même confus, et le propos aura largement manqué sa cible. Si on cherche véritablement à critiquer le statut d’icône de l’auteure, alors il faut considérer qu’elle puisse être, comme les autres politiques, fortement intéressée par sa communication, et que ce livre fasse œuvre de finalisation de son image de poétesse de la vie politique, plus à l’aise comme ministre de la Culture que de la Justice.

Finalement, on ne reprochera jamais à Christiane Taubira d’avoir été courageuse, d’avoir mis du cœur à l’ouvrage, de livrer une réflexion sur notre monde ou d’avoir des lettres. On lui reprochera en revanche de ne pas faire assez de politique. Peut-on vraiment déplorer l’ascendance du pragmatisme sur les principes, l’accroissement des inégalités et le renfermement des esprits, et dans le même temps se vanter de ne pas faire plus d’une matinale par semestre, de ne pas être présente médiatiquement, même de manière mesurée, pour se battre pour ses idées, pour sa vision du monde ? Son livre est celui d’une intellectuelle engagée, or nous avons actuellement un besoin impérieux d’hommes et de femmes politiques qui changeront la face de ce pays avec leurs convictions. En commentaire de sa décision, la ministre démissionnaire a déclaré « parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir ». Elle a choisi de partir. Avec son rappel du lien entre la déchéance de nationalité et Vichy, Christiane Taubira prend des airs gaulliens. Pourtant, De Gaulle avait choisi de s’exiler pour mener de l’extérieur le renversement d’un régime autoritaire. De révolution pour l’ancienne militante indépendantiste guyanaise, il ne semble point question. Dans un gouvernement à la dérive, sa position unique lui aurait permis de mener de multiples combats pour tenter, même vainement, d’inverser la vapeur. En partant, elle a presque renoncé à lutter, en laissant la place à Jean-Jacques Urvoas, quasiment un second ministre de l’Intérieur. On tombe alors ironiquement d’accord avec Manuel Valls, qui répliquait « Résister, c’est se confronter à la réalité ». Le véritable reproche qu’on peut donc faire à Madame Taubira, reproche éminemment injuste et cruel, est de ne pas avoir tout fait pour être la hauteur de son rôle d’icône, de cet ersatz surhumain que l’opinion de gauche a créé, de ne pas être la sauveuse de la gauche que tant de gens attendent et de ne pas accepter son statut de dernière des Mohicans dans un bien triste gouvernement.

Scipion

* Murmures à la jeunesse de Christiane Taubira, Philippe Rey, Février 2016, 7€

** Rappelons que Christiane Taubira, à l’occasion d’un documentaire de Canal+, a appelé à rouvrir le débat sur la PMA à l’automne 2015, mais que cet appel est resté sans suite et paraît bien mince face aux tentatives de députés de gauche de réintroduire la PMA pour tous dans des projets de loi par amendements. Elle a aussi rédigé une circulaire pour la reconnaissance des enfants nés par GPA à l’étranger, comme le demandait la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

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