Ne vous résignez pas [critique, 2/2] : le fond (du fond)

BLM pensant à lui-même

Bruno Le Maire pensant à lui-même

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Le drame démocratique qui se profile avec la primaire des Républicains, dite « primaire de la droite et du centre », c’est que personne ne semble avoir compris le principe d’une primaire. Dans une primaire normalement constituée, le parti qui l’organise adopte en premier lieu un projet commun, un projet partisan, qui précède le vote à proprement parler permettant de choisir la personne qui va incarner ce projet, sur la base de sa personnalité (charisme, compétence, leadership, etc.) et sur des variations programmatiques mineures par rapport au programme commun. C’est à peu près comme cela qu’avait procédé le Parti Socialiste en 2011 : une base commune présentée début Avril, avant une primaire en Octobre, François Hollande s’étant par exemple officiellement déclaré en Mars, Martine Aubry en Juin, Manuel Valls en Avril et Ségolène Royal et Arnaud Montebourg en Novembre 2010. En comparaison, Alain Juppé s’est présenté en Août 2015, Hervé Mariton et Jean-Frédéric Poisson en Septembre et depuis deux mois, cinq candidats de plus sont entrés dans la course. Quant à François Fillon, il a confirmé dans Le Point en Avril 2015 une candidature annoncée en … Février 2013. L’abondance de candidatures (9 à ce jour, plus au moins celle de Nicolas Sarkozy dont on ne doute guère) et leur timing laisse davantage la place à la guerre des egos qu’à la guerre des idées : on connaissait les trois droites de René Rémond (légitimiste, orléaniste, bonapartiste), on a maintenant les dix droites des Républicains. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait pas de débat d’idées au sein du parti : François Fillon et Alain Juppé ont décidé de tout miser sur leur programme, ce qui est louable, Jean-François Copé a préféré parier sur sa personnalité, ce qui est courageux, et Frédéric Lefebvre et Nadine Morano penchent plutôt pour un poste de ministre, ce qui est ambitieux. Reste que le programme des Républicains reste bien maigre. A ce jour, cinq synthèses ont été publiées en un an de travail (sur la sécurité, le logement, le code du travail, l’immigration et l’agriculture) – grâce à des groupes de travail pilotés par Éric Woerth – censées donner une certaine contenance au parti « rénové », mais guère médiatisées. Le champ est donc libre pour toutes les nuances de bleu, et c’est celle de Bruno Le Maire que nous analysons ici, à partir de son livre Ne vous résignez pas (10€) [1].

Bruno Le Maire veut créer une nouvelle manière de faire de la politique, qui doit satisfaire à au moins deux conditions. Premièrement, il faut être libre, surtout vis-à-vis de son parti, autant financièrement qu’idéologiquement – ce qui est un peu gonflé de la part du président de la fédération LR de l’Eure. Il faut même être libre d’aller par exemple donner une interview à Closer, pour expliquer que c’est tout à fait normal de faire le coming-out de Florian Philippot à sa place, car « quand vous êtes un responsable politique, les Français ont le droit à la vérité sur votre mode de vie » [2]. Deuxièmement, il faut « vomir les tièdes » et les non-alignés, parce qu’ils « n’ont pas de couilles ». Cela peut être très utile pour faire croire, par exemple, qu’on est fortement engagé pour le mariage pour tous, alors qu’on s’est abstenu sur son vote en 2013 et qu’il a fallu attendre Juillet 2015 pour dire dans le JDD qu’on « croyait » au mariage homosexuel [3] à un moment où il n’y avait plus que 28% des Français pour souhaiter l’abroger. Mais l’Homme nouveau de la politique doit aussi inventer de nouvelles manières de s’adresser au peuple. C’est donc par un meeting à 150.000 euros à la Plaine Saint-Denis que Bruno Le Maire a véritablement lancé les hostilités. En revanche, quand on veut représenter la France moderne et qu’on fait un meeting dans un département où 21% de la population et 57% des jeunes sont issus de l’immigration, c’est bien, quand ceux-ci représentent plus de 1% du public, c’est mieux. Mais la modernité, c’est de commencer sa réunion par une flopée de chefs d’entreprise et d’élus qui expliquent à quel point leur candidat est l’homme providentiel, à coups de slogan du style « Bravo le renouveau », avant d’apparaître comme un magicien en haut des tribunes et de mettre trois minutes à les descendre car il y a vraiment trop de gens venus l’acclamer, puis de répondre pendant une demi-heure aux questions d’un auditoire qui n’a manifestement pas lu son livre puisque toutes leurs réponses sont contenues dedans, et enfin de terminer par une autre demi-heure de « conclusion » pendant laquelle on cale presque mot pour mots les dernières idées restantes de son livre, mais de manière bien plus convaincante car on les a gueulées dans un micro.

Mais Bruno Le Maire, c’est aussi pléthore d’idées pour renouveler la démocratie : pas moins de 4 ! (pas plus, mais pas moins non plus). Il s’agit 1° de limiter le nombre de mandats électifs à trois dans le temps, 2° de passer de 577 députés à 400 et de 343 sénateurs à 210, 3° d’obliger les hauts fonctionnaires à démissionner quand ils font carrière s’engagent en politique et 4° de supprimer le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE). Reprenons donc ces idées dans l’ordre. La limitation des mandats dans le temps est une bonne idée (ce qui est relativement rare dans son livre), car elle permettrait, couplée à l’interdiction du cumul des mandats votée en 2014, que les élus se concentrent sur une seule voie et que le personnel politique se renouvelle. Bon point donc et Bruno Le Maire étant déjà à deux mandats de député, on ne manquera pas d’être attentif en 2022. La diminution du nombre de parlementaires, si elle fait un peu plus sens avec la fin du cumul des mandats et le risque que les parlementaires ne se « marchent dessus » un peu plus, est typiquement une idée inutile dans la mesure où elle donne juste l’impression aux électeurs qu’on s’applique à soi-même la cure d’austérité qu’on leur impose. Si la France se situe en effet dans la fourchette haute (925 parlementaires) des démocraties, mais bien en-dessous du Royaume-Uni (1410), le ratio d’un député pour 115.00 habitants est un bon chiffre pour garder un contact proche avec la population. Pareillement, la démission des hauts fonctionnaires de la fonction publique ne changera pas grand-chose, le problème étant plutôt que certains hauts fonctionnaires s’étant engagé à servir l’État finissent rapidement dans les cabinets ministériels et obtiennent automatiquement une fonction importante dans les partis ainsi qu’une circonscription facilement gagnable (comme Bruno Le Maire, en somme). Surtout, les hauts fonctionnaires n’auront plus de plan B en cas d’échec à leur réélection, et seront donc fortement tentés de s’accrocher coûte que coûte à un mandat. Enfin, la suppression du CESE ne changera elle pas non plus grand-chose. Composé de représentants des mondes professionnels et associatifs (famille, environnement, etc.), il a pour vocation d’être saisi par le gouvernement, par pétition de 500.000 citoyens ou de s’auto-saisir pour prononcer des avis sur des sujets socio-économiques (depuis 1946) et environnementaux (depuis 2008). Or, il n’est pratiquement plus sollicité par les institutions et la voie pétitionnaire n’a jamais vraiment décollé, et il en est donc réduit à se solliciter tout seul. Son existence relève ainsi davantage d’un potentiel inexploité que d’un frein à la démocratie, qui pourrait donc être revitalisé plutôt que supprimé.

BLM riant à ses propres blagues

Bruno Le Maire riant à ses propres blagues

Nous avons donc quatre mêmes mesures répétées en boucle pour renouveler la démocratie, dont seulement la première aura un véritable impact. Mais comme BLM est un grand démocrate, il les emballera dans un référendum pour donner l’impression aux citoyens qu’ils sont vraiment acteurs de la démocratie. Pourtant, le sujet a été labouré dans tous les sens depuis bien longtemps, et des propositions bien plus audacieuses (et bien plus nouvelles) que celles-ci ont été formulées. Quid par exemple de la démocratie participative (budget participatif ou instances consultatives citoyennes) ? Quid du tirage au sort pour composer (partiellement ou totalement) certaines assemblées démocratiques ? Quid du mandat présidentiel unique de sept ans ? Quid d’une nomination des membres du Conseil Constitutionnel sur une compétence juridique minimale ? Quid d’une réflexion sur le rôle du Sénat, dont la composition représentative des territoires ne va pas de soi dans un État unitaire et non fédéral comme la France ? Quid de propositions sur la fin de l’omnipotence présidentielle, afin de diversifier les sources de décision ? Quid d’une réflexion sur la représentativité des élus, tant au niveau du genre, que des origines et de la catégorie socio-professionnelle ? Quid d’un véritable statut de l’élu pour permettre aux salariés de se présenter sereinement à des élections ? Quid du statut des conseils départementaux dont le sort n’est toujours pas tranché ?

On a finalement l’impression que Bruno Le Maire n’a pas de problème avec le principe d’une caste politique si c’est la sienne qui est au pouvoir, ne fût-ce que peu de temps. Et si on voulait vraiment pinailler, on ferait remarquer que vouloir procéder par ordonnances – c’est-à-dire, pour un gouvernement, de voter les lois à la place du Parlement – en début de mandat pour « aller plus vite » n’est pas très démocratique. On pourrait aussi dire que faire travailler sa femme comme assistante parlementaire n’est pas très exemplaire. Heureusement, le député a arrêté en 2013 car cela ne « respectait pas le talent [de peintre] de sa femme ». En principe, c’est plutôt le fait d’utiliser de l’argent public pour rémunérer des membres de sa famille qui est condamnable, mais c’est un détail. On pourrait également signaler qu’accepter un poste de ministre de l’Agriculture alors qu’on ne connaît rien sur le sujet n’est pas très éthique (il semblait plus légitime pour lui de rester au Secrétariat d’État aux Affaires Européennes, mais d’après Nicolas Sarkozy, « ça faisait ton sur ton », ce qui est un argument valable). Après, il ne faut pas trop appuyer sur ce point sensible, car BLM a apparemment été très blessé quand le Président de la République lui a préféré François Baroin comme ministre de l’Économie en 2011 (parce qu’il voulait vraiment œuvrer au redressement de la France ou pour sa carrière, on ne saura jamais) [4]. On pourrait aussi arguer qu’il n’a pas risqué grand-chose en quittant la diplomatie avec une agrégation de lettres et une recommandation de Dominique de Villepin. Enfin, on pourrait souligner que quand on se prononce contre le cumul des mandats mais qu’on a été entre 2010 et 2012 député de l’Eure, conseiller municipal d’Évreux, conseiller régional de Haute-Normandie, ministre de l’Agriculture et secrétaire départemental UMP de l’Eure, c’est un peu prendre les gens pour des jambons, mais ce serait vraiment mesquin de notre part.

BLM lisant son propre livre

Bruno Le Maire lisant son propre livre

Comme nous venons de le dire, Bruno Le Maire a été diplomate, puisqu’il était notamment dans le cabinet de Dominique De Villepin lors du « non » à la guerre en Irak. Il nous gratifie donc en tant que tel de deux pages d’analyse indigente sur la situation en Syrie, à base de « il faudrait qu’on montre plus nos muscles, parce que tout le monde nous marche dessus ». On ne retrouve aucune trace de sa volonté affichée à la rentrée 2015 d’une intervention au sol initiée par la France, épaulée par une coalition internationale comprenant notamment les pays voisins sous mandat onusien et avec une tentative de solution politique. Peut-être n’a-t-il pas le courage de s’engager dans une promesse à l’issue assez aléatoire (mais qui lui apportait une tribune dans Le Monde), ou peut-être que le récent cessez-le-feu a contrarié ses plans, avec des négociations dont il déplore qu’elles n’incluent pas la France (si les Syriens pouvaient donc recommencer à se battre jusqu’à ce que Jean-Marc Ayrault reprenne les choses en mains, ils seraient bien aimables) [5]. Son « analyse » sur le Moyen-Orient est liée à celle sur le terrorisme, et à ce propos, une ligne nous a interpellés car elle démontre bien la manière dont il s’accommode de la réalité à des fins politiques. Faisons donc un détour long mais nécessaire pour analyser cette fulgurance d’un ancien du Quai d’Orsay : « La France est la première cible du terrorisme islamiste. Elle le restera pour longtemps ».

Non. Juste non [6]. Certes, les attaques de 2015 ayant fait 150 victimes en France ont été particulièrement violentes et inédites dans un pays occidental depuis les attentats de Madrid de 2004, auxquelles on peut rajouter de nombreuses tentatives d’attentats (attentat évité de Villejuif, attentats ratés de l’Isère et du Thalys, agression d’un enseignant juif à Marseille). Mais la France n’est pas du tout la première cible du terrorisme islamiste : rien qu’en 2015, il y a eu entre 150 et 2000 morts dans le massacre de Baga (Nigéria) le 8 Janvier, 142 morts dans les attaques de Sanaa et Sa’dah (Yémen) le 20 Mars, 152 victimes dans l’attaque de l’université de Garissa (Kenya) le 2 Avril, 102 morts dans l’attentat de la gare d’Ankara (Turquie) le 10 Octobre, 224 morts dans le crash d’un avion Égypte-Russie dans le Sinaï le 31 Octobre, vraisemblablement dû à une bombe de Daesh, sans compter les nombreux attentats meurtriers ayant touché la Tunisie, le Mali, le Pakistan ou l’Égypte, mais aussi le Cameroun, le Tchad, le Liban, l’Afghanistan, la Syrie, la Libye et l’Irak, pour ne citer que ces pays. Une étude de l’Institute for Economics and Peace a montré qu’en 2014, le terrorisme a fait 90 victimes par jour dont la moitié était due à Daesh et Boko Haram et dont 78% se concentraient sur l’Afghanistan, l’Irak (9929 morts), le Nigéria (7512 morts), le Pakistan et la Syrie. C’est donc le « monde musulman » qui est en premier visé par le terrorisme islamiste, et les attentats de 2015 n’y ont pas changé grand-chose, si terribles soient-ils [7]. Par ailleurs, autant nous ne sommes pas satisfaits de la dérive sécuritaire du gouvernement, autant on peut déplorer qu’il n’y ait que deux malheureuses pages sur le risque terroriste dans un contexte pareil. Ses uniques propositions étant « d’intercepter de manière préventive tous les individus fichés S » ainsi qu’un objectif de 2% du PIB consacré au budget des armées, afin d’augmenter de 30.000 l’effectif des forces terrestres (pourquoi ce chiffre et pas un autre, seuls Dieu et Bruno Le Maire le savent). Sur le sujet des fichés S, peut-être s’agit-il là d’un conservatisme honteux, mais considérer qu’on n’incarcère pas des personnes au motif qu’elles « pourraient » commettre un crime est simplement la base d’un État de droit. Si l’on outrepasse la justice et son principe fondamental qui veut qu’on condamne des personnes pour leurs actions et non pas pour ce qu’elles sont (en l’occurrence, fichées S, même si tous les fichés S ne sont pas soupçonnés de fondamentalisme), on permet à l’État d’emprisonner des individus selon les critères des gouvernants, donc éminemment subjectifs. Tant que cela ne concerne que les potentiels terroristes, le gouvernement peut trouver une très grande majorité pour le soutenir, mais s’il décide un jour de se donner des ennemis un peu moins consensuels, il ne nous restera que les yeux pour pleurer.

Bruno Le Maire livre Sarkozy

Bruno Le Maire qui ne peut pas lire que du Goethe ou du Le Maire

Quel est le plus grand problème de la France selon Bruno Le Maire ? Pas le chômage, pas non plus l’insécurité ou le risque islamiste, ni l’archaïsme de ses institutions. Selon lui, la mère de tous les maux est que la France a abandonné sa culture. Le sujet est abordé dans un chapitre entier, chose rare dans un livre politique, mais un chapitre assez décousu, mal structuré, et qui réussit surtout l’exploit de parler de culture sans jamais exposer sa vision de ce que doit être la politique culturelle du gouvernement, à l’exception de « la culture, c’est chouette ». On peut attribuer un mérite à l’auteur, c’est qu’il déclare d’entrée de jeu qu’il ne rouvrira pas le débat sur l’identité nationale, et qu’être Français, c’était avoir sa carte d’identité française. Mais alors pourquoi ouvrir juste après un débat sur la « culture française », auquel il donne des contours franchement larges : laïcité, égalité homme-femme, France comme un peuple de « croisements et de rencontres », art de vivre, histoire, littérature (du XIXe-début du XXe). BLM définit la culture comme un ensemble de valeurs, comme ce qui nous différencie des autres, c’est-à-dire comme l’identité nationale. Le sens qu’il veut lui donner est d’autant plus fort qu’il la perçoit comme unique et homogène, et en fait ainsi un concept assez hasardeux et mal défini, car les identités des Français sont multiples, plurielles, complexes et parfois mâtinées d’influences étrangères : quelles sont réellement les références communes à toutes les générations et à tous les milieux ? Brassens, est-ce de la culture française ? MCSolaar, est-ce de la culture française ? Marc Lévy, est-ce de la culture française ? Les moules-frites, est-ce français ? Le couscous, est-ce français (parce que c’est le 3e plat préféré des Français) ? Et la blanquette de veau façon tajine, est-ce français ? Quand on entend imposer une culture unique (et apparemment non critiquable) à tous, encore faut-il être capable de la définir (il s’était opposé sur ce sujet à Jean-Luc Mélenchon sur le plateau de France 2 après les attentats [8]). La culture est quelque chose d’éminemment changeant, aux frontières assez floues, mais dire cela n’est pas abandonner pour autant toute tentative de créer une expérience de vie commune, un ensemble de références commun aux Français de tous horizons ainsi qu’un sentiment d’appartenance à une société. Ce qui pourrait être une réflexion très intéressante sur ce qui fait une culture, notre culture, laisse place à une dénonciation aveugle du multiculturalisme : « Sans notre culture, nous nous disperserons et nous nous diviserons. Nous sombrerons dans un multiculturalisme béat, qui met sur le même pied toutes les cultures, tous les traits culturels, la moindre manifestation de singularité et interdit finalement à une nation de se proclamer comme nation ». On suppose qu’il fait ici référence au « modèle anglo-saxon », qui n’empêche pourtant ni les Etats-Unis ni le Royaume-Uni d’avoir réussi à créer et maintenir un sentiment d’appartenance nationale avec probablement les mêmes doutes et les mêmes questionnements naturels que ceux qu’on peut trouver en France aujourd’hui. A quelles cultures pense-t-il ? Vise-t-il comme Alain Finkielkraut les enseignements de rap au collège ? Croit-il réellement qu’on ne puisse aujourd’hui plus s’affirmer Français ? Bruno Le Maire doit sûrement apprécier cette citation du Cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ».

BLM sentant son nez

Bruno Le Maire sentant son nez

Mais le sujet principal de Bruno Le Maire est l’économie. Car BLM est très libéral (sauf sur l’agriculture, étrangement), un statut jamais assumé en tant que tel, mais qui transpire dans chaque page de son livre. « Pendant des siècles, notre nation a bataillé pour la création de richesses nouvelles, désormais nous ne pensons plus que redistribution. Insensiblement, le vocabulaire du socialisme est devenu celui de la droite républicaine, incapable de comprendre que cette vision de la société en ferait sa ruine : aides, allocations, droits sociaux, droits acquis, voici les piliers de cette France qui, en oubliant effort et mérite, a rompu avec elle-même ». A toutes fins utiles, nous signalons à Bruno Le Maire que les acquis sociaux – bien avant d’être (pour certains) le résultat d’une politique de gauche, voire socialiste – sont l’aboutissement de luttes syndicales qui ont amélioré la condition ouvrière et du programme du Conseil National de la Résistance (comme le droit à la retraite ou à la Sécurité sociale), ce qu’il peut être intéressant de rappeler à quelqu’un qui se vante de porter en lui toutes les droites, dont la droite gaulliste. Il n’empêche que BLM tient absolument à « mettre fin au social pour défendre la solidarité ». L’expression n’est pas anodine : « mettre fin au social ». Mais qu’entend-il par « social » ? Il est vrai qu’en France, une très grande partie de la politique sociale passe par les allocations (comme dans beaucoup de pays développés d’ailleurs), comme les allocations chômage, familiales, logement, handicap, mais aussi par les retraites, les congés payés, le droit du travail et même l’éducation ou les hôpitaux. Et qu’entend-il par « solidarité » ? La solidarité regroupe chez Bruno Le Maire l’aide aux personnes handicapées et aux personnes âgées en situation de dépendance, ce qui est certes bien plus restrictif que la notion de social. On comprend que Bruno Le Maire ne veut pas vraiment en finir avec le social, mais avec une sorte d’abondance du social, qui rendrait les citoyens dépendants de l’aide de l’État. Le député a développé ses propositions dans sa deuxième série d’ordonnances présentée dans Le Figaro Magazine. Trois axes sont étudiés pour « mettre fin au social » : 1° fin du gaspillage du budget hospitalier, avec la fin des consultations inutiles à l’hôpital ou des soins non vitaux aux étrangers en situation irrégulière, 2° limitation des aides à 60% du montant du SMIC (75% dans le livre paru précédemment, peut-être qu’on sera descendu à 20% au moment de la primaire) et 3° attribution des logements sociaux à des personnes disposant de moins de 100.000 euros de patrimoine avec transparence sur les critères d’attribution et baux de trois ans. La première mesure (sans discuter ici de l’Aide Médicale d’État [9]) relève simplement de la rationalisation des dépenses publiques, la seconde est elle une vraie attaque contre l’assistanat supposé [10] et la troisième mesure semble elle plutôt équitable, presque même de gauche, oserait-on. Si nous regardons donc le détail des propositions de Bruno Le Maire, il apparaît donc très antisocial (mais sans perdre son sang-froid) dans le discours, mais très peu dans ses propositions, en raison d’un argumentaire trop abstrait.

BLM se faisant un Skype à lui-même

Bruno Le Maire se faisant un Skype à lui-même

BLM veut aussi redresser les dépenses publiques de la France en bon père de famille. Il souhaite donc baisser les dépenses ainsi que les impôts, de combien, nous ne le saurons pas, mais c’est vrai que nous chipotons. Il souhaite aussi que la baisse des dépenses précède la baisse des impôts, au bénéfice du budget de l’État, mais au déficit à la fois de l’économie et du social, surtout si la baisse de dépenses est conséquente, ce que l’on peut imaginer (sachant que l’impact d’une baisse de dépense gouvernementale est d’autant plus forte en temps de crise). Quelques cibles sont citées : la réduction du nombre d’emplois publics d’un million, d’un « certain nombre de dépenses de l’administration », la contractualisation « pour certains postes de l’Éducation nationale », le plafonnement des aides sociales, la transformation numérique de l’administration et le fameux « combat de l’investissement et de la croissance » : aucune de ces réductions de dépenses n’est chiffrée, brisant au passage la règle n°2 des livres politiques (« sois tu as un chiffre et tu le donnes, soit tu n’en as pas et tu te tais ») [11]. La seule économie chiffrée est le passage de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans, selon lui de 10 milliards. Pour la contractualisation de certains fonctionnaires, on ne voit même pas en quoi cela induirait des économies, à moins que l’État ne compte licencier certains de ses fonctionnaires pour les réembaucher moins cher. Pour vous donner une idée, c’est un peu comme si Bruno Le Maire lançait à la volée, entre la poire et le fromage : « Si encore la dette publique nous rendait prospères ! En réalité, elle nous appauvrit ». Cela n’aurait vraiment aucun sens … Notons également que le candidat veut promouvoir à la fois le risque en augmentant les droits de succession et supprimant tout prélèvement sur les donations, car rien de tel pour favoriser le risque et le travail que de s’appuyer sur l’héritage. De surcroît, on a rarement vu un État inciter ses contribuables à l’optimisation fiscale, mais passons.

Voici plutôt un résumé de la politique fiscale de BLM : « Nous devons imaginer un autre équilibre fiscal, dans lequel chaque individu accepterait davantage de responsabilité personnelle pour se protéger contre les aléas de la vie, mais conserverait en retour une part plus importante des revenus de son travail ». En d’autres termes, cela s’appelle les années 20 et ça marchait plutôt bien pour les riches, un peu moins pour les pauvres – car dans le jargon lemairien, « davantage de responsabilité personnelle » signifie « débrouille-toi tout seul ». Il ne tente même pas de nous expliquer en quoi cette configuration serait optimale, ni même d’esquisser des contours de cette révolution fiscale et s’évite par là même une réflexion sur les raisons qui ont amené l’État à prendre en charge les aléas de la vie (chômage, handicap, etc.) ainsi que des aides économiques pour ceux qui en ont besoin (logement, enfants, etc.). Pour quelqu’un qui se veut moderne, aller à ce point à contre-courant de l’Histoire est un comble. BLM propose ainsi de ramener la fiscalité sur le capital à 25% car «une des erreurs fondamentales de François Hollande aura été de vouloir aligner la fiscalité du capital sur la fiscalité du travail, en reprenant des vieux arguments marxistes [ou pikettystes, NDLA]. Sauf que nous ne sommes plus au XIXe siècle, mais au XXIe! ». Et sauf qu’au XXIe siècle, la part du capital dans l’économie est en constante croissance, et que le meilleur moyen de gagner de l’argent est plus que jamais la finance ou la rente, deux voies absolument pas bénéfiques à la société, et tout cela au détriment du travail et au bénéfice de quelques grands détenteurs de capitaux qui possèdent toujours plus de richesses. Certes, nous ne sommes plus au XIXe siècle, mais Bruno Le Maire se croit encore dans les Trente Glorieuses.

BLM peignant décidément moins bien que sa femme, Bertrand Jacquot

Bruno Le Maire décidément bien moins doué que sa femme en peinture

En passant, le candidat n’est pas non plus avare en poncifs sur le syndicalisme « conservateur », qui empêcherait toute avancée et ne servirait que lui-même et pas les salariés. Certes, il soulève à juste titre le faible taux de syndicalisation en France, qui n’est pas révélateur du taux de vote aux élections syndicales, mais qui demeure un problème à régler. Il n’en reste pas moins que le syndicat est quelque chose de plus que l’ensemble des travailleurs d’une entreprise, c’est une organisation qui permet de regrouper les travailleurs pour lutter pour leurs conditions de travail et leur emploi, car des individus isolés ne peuvent pas faire valoir leurs droits face à leur hiérarchie. Ainsi, quand BLM propose de se passer des syndicats, soit par le référendum, soit par la suppression de la loi sur la modernisation du dialogue social de 2007 (qui confie en priorité la négociation sociale aux partenaires sociaux) pour que le gouvernement décide seul, il s’agit là d’un véritable recul social. Ce ne sont d’ailleurs pas, dans l’Histoire, les plus grands démocrates qui ont tenté de se passer des corps intermédiaires, d’autant plus que ce qui manque à la France par rapport à l’Allemagne ou aux pays scandinaves, c’est la centralité de la négociation tripartite salariés-patrons-État dans la fabrication des normes sociales. Une autre proposition de BLM devrait sans doute beaucoup plaire aux syndicats non-patronaux : la création de trois nouveaux contrats de travail (voués, on suppose, à remplacer les contrats existants, sinon ça n’a pas beaucoup de sens). D’abord, un CDI avec des « modalités de séparation plus simples ». Remarquez au passage la très bonne utilisation de la technique dite du « plan contre le chômage » : si vous ne savez pas comment réduire le chômage, répondez aux journalistes que vous allez faire un plan contre le chômage, ce qui est déjà un bon début et a des chances de passer si vous avez affaire à des journalistes peu regardants/de votre bord politique, histoire de gagner du temps pour trouver une vraie solution. De même, si les patrons vous demandent de simplifier les « modalités de séparation » pour les salariés en CDI, répondez que vous allez créer un CDI avec des « modalités de séparation plus simples » : vous ne pouvez pas répondre à côté et vous gagnerez du temps. Ensuite, vient un « contrat de mission »/nouveau CDD « renouvelable sans limitation mais dont les droits iront croissant pour les salariés » (du genre, « au 8e renouvellement, une pause déjeuner offerte »). Nous nous permettons de signaler à l’attention de Bruno Le Maire cette définition du CDD trouvée sur le site de l’INSEE : « un contrat à durée déterminée (ou CDD) est un contrat de travail par lequel un employeur recrute un salarié pour une durée limitée. Un tel contrat n’est possible que pour l’exécution d’une tâche précise et temporaire. » Par conséquent, un simili-CDD renouvelable sans limitation, c’est un CDI au rabais, car il n’est pas normal qu’un salarié qui effectue une tâche à durée indéterminée ait une crainte perpétuelle du non-renouvellement de son contrat (car même si ce ne sera sans doute pas la vocation de ce contrat de travail, il sera forcément utilisé comme un CDI avec une possibilité de licenciement sans frais et sans justifications tous les six mois par exemple). Enfin, un « e-contrat pour les petites entreprises, qui être conclu rapidement, sur internet », spécialement dédié pour les entreprises qui adorent embaucher leurs salariés à l’aveuglette.

French Agriculture Minister Bruno Le Maire with his wife Pauline and his son Mathias. Agriculture Minister Bruno Le Mairevotes for the first round of regional elections in Evreux, FRANCE -14/03/2010.

Bruno Le Maire kidnappant un enfant devant des journalistes

Dans la continuité de cette réforme du code du travail, nous arrivons à la crème de la crème : « Quant aux 35 heures, les entreprises disposeront de toute liberté pour négocier leur durée du travail et le seuil de déclenchement des heures supplémentaires ». Concrètement, cela signifie donc la fin de la durée légale du travail et la fin, plus que des heures supplémentaires majorées, de la notion même d’heures supplémentaires. On imagine quand même que cela passera par un accord d’entreprise, donc par les syndicats (quand même), mais on sait que la protection des salariés est bien plus forte avec la loi qu’avec un contrat d’entreprise, en raison de la pression qui peut peser sur les salariés pour leur faire accepter certaines conditions de travail. Dans la même veine, le candidat juge possible de ramener le code du travail de 3700 pages (pour l’édition annotée Dalloz, 1700 pour la partie uniquement légale) à 150 pages. Le nombre de pages du code du travail est sujet régulièrement remis sur la table par le MEDEF [12] : en effet, le code a doublé de volume depuis 1990 et même si le code du travail allemand fait 3000 pages pour comparaison et que cette inflation législative touche tous les codes de manière générale, le code et la loi du travail semblent très compliqués à appréhender pour les non-spécialistes, sans que les évolutions récentes soient pour autant synonymes de progrès social. Néanmoins, chercher à diviser par dix (sans compter les annotations) le nombre de pages relève de la gageure et on se demande bien tout ce qu’il va pouvoir supprimer sans en passer par de grandes régressions sociales (la suppression de la durée légale du travail serait certes un bon début). Une autre proposition devrait bien faire avancer ce projet : « Il faut intégrer les corps de contrôle comme l’Inspection du travail dans une chaîne hiérarchique claire qui facilite les recours contre les décisions abusives. Il faut limiter leurs compétences au travail dissimulé et à la sécurité ». Cette déclaration se base sur l’idée que l’Inspection du travail ne sert qu’à embêter les petits patrons avec des normes inutiles [13]. Cela contrevient toutefois à la règle élémentaire de l’indépendance des inspecteurs du travail qui leur permet d’exercer leur travail le plus équitablement possible (cela évite, par exemple, de faire sauter des inspections prévues dans des entreprises détenues par des amis).

Le rôle de l’inspection du travail comme protectrice des travailleurs est totalement passé sous silence, et Bruno Le Maire souhaiterait donc enlever toute substance à ce corps, puisque ne seraient plus assurés le respect des conditions de travail, de sa durée, de la non-discrimination à l’embauche, du non-harcèlement au travail, etc. ainsi que l’information des salariés vis-à-vis de leurs droits. De manière plus globale, BLM n’aborde la question du droit du travail que vis-à-vis des embêtements des chefs d’entreprise et des indépendants, ce qui en fait donc le champion des petits patrons (et des retraités pour son allure de gendre idéal). Néanmoins, ils ne constituent que moins de 10% de la population active, alors que la politique doit se faire dans l’intérêt général (ce qui lui confère aussi une cible électorale très restreinte). Il dénonce une gauche du XIXe siècle, mais les luttes sociales ne se sont pas faites pour rien et il y avait au départ une situation calamiteuse à régler. Cette situation a bien évolué, l’économie n’est plus structurée de la même manière et on pourrait supposer que les relations sociales de travail ont été imprégnées du droit du travail, mais est-on si sûr qu’il n’y aurait aucun abus en cas de forte déflation législative, en sachant la pression qui pèse toujours aujourd’hui sur certains salariés et la précarité de nombreux jeunes avec un code du travail pourtant très étoffé. BLM tente une révolution intellectuelle, vaguement esquissée la loi El-Khomri, qui considère le droit du travail comme un blocage et non comme une avancée, ce qui n’empêche en rien de se questionner sur les absurdités, les effets de seuil ou le manque de lisibilité qu’il peut provoquer, au lieu de jeter le bébé avec l’eau du bain. Dans la typologie de René Rémond, BLM se case instinctivement dans la catégorie de la droite orléaniste, libérale et giscardienne, mais si l’on y réfléchit bien, il pourrait rentrer dans celle de la droite légitimiste et contre-révolutionnaire [14], contre la révolution sociale et contre les « vieilles lunes gauchistes ». Bruno Le Maire est un peu au droit du travail ce qu’Éric Zemmour est à la France black blanc beur.

BLM buvant un verre de lait aromatisé aux larmes d'enfant

Bruno Le Maire buvant un verre de lait aromatisé aux larmes d’enfant

On en oublierait presque que le but de tout ceci est de régler cette crise de fond qui mine la France depuis quarante ans qu’est le chômage de masse. Le projet de Bruno Le Maire fait le pari de la politique de l’offre, grosso modo comme le gouvernement Valls actuellement, même si ce dernier est un peu timoré sur le sujet en raison d’une baisse des charges assez maladroite (le CICE ayant été mal géré). BLM se place sur la ligne de l’OCDE ou du FMI quant à la réforme du marché du travail, le problème étant que ces organismes fournissent des prescriptions sur « l’assouplissement » du marché du travail pour un déblocage à long terme [15], alors que nous avons affaire à une crise « conjoncturelle » depuis 2008 et que même le FMI a conseillé à la France de lever le pied sur l’austérité. Pour une lutte plus « directe » contre le chômage (le reste étant surtout une dénonciation du « traitement social » du chômage), BLM formule quatre propositions. Premièrement, le report des fonds des emplois aidés vers l’apprentissage. Deuxièmement, la création d’un compte formation unique, avec un crédit en argent et en heures et une offre de formation en ligne claire. Cette proposition est sans doute l’une des plus judicieuses, tant la formation des chômeurs a été oubliée ces dernières années. Reste à voir la manière dont elle s’articulera concrètement, mais cela semble un passage obligé. Troisièmement, des allocations chômage dégressives. Sous la formulation de « l’incitation au retour à l’emploi », on a quand même toujours l’idée que si les chômeurs le voulaient vraiment ils trouveraient un emploi, ce qui est d’ailleurs une opinion désormais majoritaire chez les Français. Si les études montrent qu’en effet, de nombreux chômeurs retrouvent un emploi juste avant leur fin de droit, ce qui ne signifie pas forcément qu’ils « profitent » des allocations chômage (même si ceux-là, à hauteur de 20% selon une expérimentation de Pôle Emploi menée dans 4 régions), mais surtout qu’ils attendent de trouver de meilleures offres que celles qui leur sont proposées (quant au lieu de travail, au salaire, aux horaires, etc.). Si l’on peut considérer que ces personnes-là font la fine bouche, les allocations dégressives comme la réduction de la durée d’indemnisation vont augmenter le nombre de personnes employées en-dessous de leur niveau de compétence, et avec un salaire et donc un pouvoir d’achat moindre. Un débat à arbitrer avec précaution, donc.

BLM emmenant ses enfants chez le dentiste après leur avoir promis Disneyland

Bruno Le Maire emmenant ses enfants chez le dentiste après leur avoir promis Disneyland

Enfin, quatrième proposition, le remplacement de Pôle Emploi par des opérateurs privés (associations ou entreprises) – rémunérés au résultat par l’État et qui « pourront utiliser sous contrôle de la puissance publique les données dont Pôle Emploi ne sait pas faire usage aujourd’hui » – semble la solution miracle, répétée à longueur d’interviews. Il s’agit là encore d’une phrase très définitive, car si Pôle Emploi ne fournit qu’une minorité des embauches totales en France, on peut subodorer qu’il ne trouve pas beaucoup de travail aux chercheurs d’emploi car il n’y en a tout simplement pas (300.000 jobs vacants pour 3 millions de chômeurs environ) … On gagne au moins du temps, car BLM ne cherche même pas à nous convaincre que son système est le meilleur, on doit donc supposer que si c’est privé, si c’est concurrentiel, c’est mieux. Il est par ailleurs pour l’instant le seul à porter ce projet dans son camp. Tout simplement sans doute car on ne comprend pas bien ce que des organismes privés feraient de mieux que Pôle Emploi, si ce n’est embaucher un peu plus d’une personne pour cent dossiers comme c’est le cas actuellement (ce qui pourrait d’ailleurs s’arranger avec un peu plus de budget). Aucun organisme n’est pour l’instant formé à cela, à part peut-être les agences d’intérim. La dissolution de Pôle Emploi aura donc pour effet de dispatcher ses conseillers dans de nouvelles structures privées, où ils feront exactement le même travail que Pôle Emploi (qui versera les allocations ? on ne sait pas). Les chômeurs choisiront peut-être chacun une seule agence si les opérateurs font payer leurs services (car il n’est pas exclu de voir arriver des sortes d’offres Premium), mais plus vraisemblablement dans toutes à la fois, histoire de maximiser leurs chances. Les opérateurs n’auront la taille critique ni pour traiter tous les dossiers de chômeurs, ni pour démarcher toutes les entreprises en recherche de travail, et il suffira qu’un opérateur ait eu plus de chance ou se soit organisé mieux et plus rapidement pour qu’il se retrouve en situation de monopole dans sa zone d’activité, et qu’il puisse faire un peu ce qu’il veut avec les chômeurs puisque tous dépendront de lui. A ce stade, il est encore temps de se demander pourquoi est-ce qu’un organisme de service public délèguerait ses missions à des organismes privés qui auront leurs propres objectifs, c’est-à-dire de faire de l’argent (il ne s’agit pas là d’un jugement de valeur, c’est juste que les entreprises ont toutes la même mission, c’est-à-dire de maximiser leur profit). Alors peut-être qu’il y aura un miracle, peut-être que l’idéologie de la compétition redonnera sa dignité au chômeur (puisqu’on ne peut pas être digne en ne travaillant pas, BLM raconte d’ailleurs comme un chômeur est devenu une loque en restant toute la journée les pieds sur le canapé). Cependant, la tâche sera dure, puisqu’il faudra gérer en plus des trois millions de chômeurs actuels, les éventuels dommages collatéraux de l’augmentation de la durée de travail ainsi que le million d’emplois publics supprimés en dix ans.

BLM tentant d'écraser un enfant

Bruno Le Maire tentant d’écraser un enfant

Après la série d’ordonnances sur le droit du travail et celle sur le social, Bruno Le Maire veut en faire une sur l’autorité de l’État : « Notre nation est faible parce que l’État est faible. [Oui, en France, l’État est faible, NDLA]. Pour [remédier à] cela, l’État doit reprendre la maîtrise de sa fonction publique [logique] ». Cela va donc être l’occasion de mener un joyeux fonctionnaire-bashing. Tout d’abord, le candidat souhaite réduire le nombre de fonctionnaires de 5 à 4 millions, car « la revalorisation du métier de fonctionnaire est à ce prix ». A moins de faire en sorte que les fonctionnaires se sentent plus rares donc plus précieux car moins nombreux, on ne comprend pas vraiment la logique sous-jacente. Ensuite, il faudra soumettre des administrations à l’objectif du chiffre : « une feuille de mission par direction centrale, des objectifs à atteindre tous les trimestres pour chaque directeur, sous peine de perdre sa place ». Ce mode de gestion est une émanation directe du New Public Management anglo-saxon qui a émergé dans les années 70 avec pour principe de gérer le public comme le privé, oubliant les différences de nature entre une mission définie par le politique pour l’intérêt général et une mission définie par des propriétaires/actionnaires dans un but lucratif, et qu’il y a d’autres manières de faire travailler efficacement les fonctionnaires qu’en menaçant de les virer tous les trois mois. De même, « dans chaque établissement public, les directeurs pourront ouvrir des négociations sur la durée du travail et adapter cette durée aux exigences du résultat ». Donc fin de la durée légale du travail dans la fonction publique, d’autant plus tentante que les directeurs craindront pour leur poste en raison de politique du « résultat » (on se demande quel pourrait être le résultat exigé par exemple à la direction des impôts, un certain nombre de dossiers à traiter peut-être, au cas où les agents des impôts s’amuseraient à en refuser). Dans la même veine, admirez la précision des mots : « La réalité du travail des trente-cinq heures sera contrôlée, ne serait-ce que par respect pour tous les agents publics, infirmières, aides-soignantes, médecins urgentistes, mais aussi fonctionnaires de directions déconcentrées, qui font parfois bien plus que trente-cinq heures », tout ceci pour dire juste après que de toute façon, il y pourra y avoir des négociations sur les trente-cinq heures. Comment comprendre cette phrase ? Souhaite-t-il vérifier que tous les fonctionnaires fassent bien 35h maximum ? A priori non, car BLM ne semble prêt à aucune embauche de fonctionnaires (sauf dans l’armée), alors qu’il en faudrait clairement dans la fonction hospitalière par exemple, et que BLM est plutôt du genre à considérer les trente-cinq heures comme un minimum. Dans ce cas, faut-il vraiment comprendre qu’il souhaite vérifier que tout le monde fasse bien trente-cinq heures minimum « au motif » que d’autres en font bien plus ? Faut-il vraiment comprendre que BLM va traquer les tire-au-flanc parce que certains travaillent trop ? Faut-il vraiment comprendre qu’avec BLM, l’État va vérifier l’application de la loi dans un sens parce qu’il ne la fait pas respecter dans l’autre ? Faut-il vraiment comprendre que BLM va aller voir les infirmières en leur disant : « je sais que vous travaillez trop, et pour y remédier, je vais faire travailler les autres » ?

BLM suçant le sang d'une jeune victime innocente

Bruno Le Maire suçant le sang d’une jeune victime innocente

Notons également la distribution des primes au mérite, dont l’efficacité dépendra grandement de la définition du mérite (on a vu notamment ce que la politique des primes au chiffre avait eu comme effet dans le travail des forces de l’ordre), mais qui peut être un sujet intéressant dans la mesure où elle demeure un bonus et non une nécessité ou une source de compétition. Également l’instauration d’une « vraie possibilité de licencier dans la fonction publique [car BLM] ne voit pas pourquoi un salarié du privé qui commet une faute grave serait licencié et qu’un fonctionnaire ne le serait pas » : raté, le licenciement pour faute grave (et même pour d’autres motifs) existe déjà dans la fonction publique. Sera également mis sur la table le rétablissement du jour de carence pour tous les fonctionnaires. Rappelons qu’actuellement 2/3 des entreprises couvrent leurs salariés pour leurs trois jours réglementaires de carence, et que donc BLM souhaite aligner le régime des fonctionnaires sur le régime privé le moins avantageux : s’il y a une injustice car certains ne sont pas couverts, pourquoi pénaliser tout le monde au lieu d’aider à leur couverture ? C’est un peu comme si certaines personnes étaient à la rue, et que pour mettre fin à cette injustice, le gouvernement mettait tout le monde dehors. L’expérience a certes montré que le nombre d’arrêts de travail baissait avec le jour de carence (mais avec des absences plus longues), mais faut-il y voir une fainéantise des fonctionnaires ou simplement une réticence à prendre des jours de repos justifiés ? On a certes constaté une inflation de l’absentéisme dans la fonction publique territoriale, mais ne faudrait-il pas essayer d’en examiner posément les causes plutôt que de juger a priori ? De toute façon, comme BLM veut supprimer la fonction publique territoriale car elle est « devenu un boulet pour la gestion de nos collectivités » – semblerait-il car les présidents de collectivités locales aimeraient bien embaucher et licencier à leur guise (surtout embaucher, mais du coup aussi virer quand ils se rendent compte de l’impact sur leur budget) – l’absentéisme des fonctionnaires territoriaux ne sera même plus un problème … Bruno Le Maire veut donc liquider leur statut pour un « contrat classique pour tous les nouveaux agents territoriaux », et ainsi licencier tous les fonctionnaires territoriaux pour les réembaucher en CDI (ou en CDD renouvelable sans limitation), et ce même si par définition un agent public ne peut avoir de contrat classique comme dans le privé. Et enfin, le gâteau sur la cerise : le recours à des contrats de cinq ou dix ans pour les fonctionnaires. Pourquoi ? Parce que dans l’armée, on fait pareil. Lesquels ? On ne sait pas, « certains postes de l’administration ou de l’Éducation Nationale ». Pour quel bénéfice ? On ne sait pas, mais ce n’est pas grave car Bruno Le Maire non plus selon toute vraisemblance.

Nous n’avons finalement abordé dans cet article que peu de sujets pour un livre de candidature à la présidentielle : institutions, risque terroriste, culture, droit du travail, chômage et fonction publique. Nous devrions donc théoriquement avoir encore beaucoup de choses à dire, de sujets à traiter. Heureusement pour nous, Bruno Le Maire ne s’est pas décidé à aller bien plus loin. Il ne fait ainsi aucune proposition sur l’écologie, se contentant d’une page pour expliquer que les énergies renouvelables peuvent un être un atout pour le pays et que les fermes solaires c’est bien. Il va quand même jusqu’à dire dans son meeting que l’avenir n’est pas au nucléaire mais aux énergies renouvelables [16]. Il pose même la question « que va-t-on faire de nos déchets nucléaires ? ». Il n’a pas la réponse, mais il la pose quand même. Un vrai hippie dans l’âme. Rien non plus sur l’Europe, malgré un positionnement européiste affirmé, alors que l’on pourrait imaginer beaucoup de projets en matière de fédéralisme européen ; tout juste apprendra-t-on qu’il faut protéger les frontières européennes extérieures. De même, la page consacrée à la condition féminine peut se résumer par « la France est féminine, la France est Marianne » (expression qu’il affectionne particulièrement), affichant juste du volontarisme, mais pas de proposition concrète sur la parité en politique, dans les conseils d’administration, pour briser les préjugés ou contre la violence conjugale. Les 3 pages sur l’outremer peuvent se résumer par « j’y suis allé, et c’est bien beau (mais c’est loin) » et « ce qui est encore plus beau, c’est à quel point ils sont aussi Français que nous ». Deux mesurettes sur l’éducation viendraient presque faire oublier les deux chapitres consacrés au sujet : fin des enseignements des langues et cultures des pays d’origine et options au collège (plus 15h de Français par semaine pour les élèves de primaires, proposition énoncée en Juin lors de la réforme du collège). Il peste contre l’embauche à tour de bras de professeurs, mais on ne saura pas si les classes multi-niveaux sont pour lui de bonnes conditions de travail. Il fait le constat d’un mauvais système d’orientation à l’université en racontant son expérience brève de professeur en lettres mais n’y donne aucune suite, n’en tire aucune conclusion. Sans doute proposera-t-il davantage par la suite, mais Alain Juppé a lui déjà publié un livre entier sur l’éducation en Août dernier [17]. De même, la tirade sur la prise en charge de l’autisme n’est suivie d’aucune proposition concrète, si ce n’est qu’il faut ouvrir plus de centres (merci Sherlock). A deux reprises, une pulsion marxiste-léniniste l’assaillit comme ici : « Notre dette a explosé. Elle nous met désormais sous la tutelle non plus du monarque absolu, mais des marchés financiers, des investisseurs étrangers, des fonds de pension, des autres États ». Pourtant, l’analyse ne va pas plus loin, et rien non plus ne sera écrit sur le manque à  gagner de la fraude fiscale et de la fraude aux cotisations sociales.

BLM n'apparaissant sur aucun site de presse

Bruno Le Maire après avoir bu trop de lait aromatisé aux larmes d’enfant

En conclusion, la poudre aux yeux savamment concoctée par Bruno Le Maire peut se résumer par un moment de son meeting. Une jeune femme l’interpelle sur son parcours, sur le fait qu’elle n’a pas pu continuer ses études faute d’argent, qu’elle n’a pas pu toucher le RSA avant 25 ans, qu’elle n’a pas eu le droit à des emplois aidés et que c’est pour des jeunes comme elle, peu aidés par la société, qu’il faut se battre. Et BLM lui répond, après avoir pris un air constipé [18], que s’il lui fallait un sens à son engagement en politique, ce serait elle, qu’il faut en finir avec l’assistanat et que ce qui est beau en France, c’est qu’on ne juge pas sur les origines des gens. Le discours de BLM est la définition même du discours politique avec un tout petit « p ». Il est à la démocratie ce que l’innovation technologique est au capitalisme : le petit truc qui nous fait sortir d’une crise et repartir comme si de rien n’était, alors qu’au fond rien n’a changé. Nous avons dit au début de cet article que les candidats de droite, et a fortiori Bruno Le Maire, n’avaient rien compris au principe de la primaire, comme d’ailleurs peut-être les candidats de gauche ne comprendront rien à la primaire de la gauche et des écologistes. Sauf qu’à y regarder de près, c’est cela, à présent la politique : de la sélection de candidats à des fonctions sur lesquelles les électeurs ont plus ou moins à redire, et rien de plus (mais en a-t-il jamais été autrement ?). Sauf qu’à cause de ce phénomène, les citoyens ont de moins en moins droit de cité dans le débat d’idées, ce qui est aussi vrai pour les élus plus préoccupés par leurs propres affaires que par les affaires du pays, et donc incompétents. Avec le risque de voir les lobbies, qu’il s’agisse d’ONG, d’entreprises ou de communautés, peser toujours davantage dans la production des lois. Et que nous reste-t-il quand nous avons été dépossédés de la fabrication de la politique ? Il nous reste Bruno Le Maire, un escroc qui nous vend 10€ les 200 grammes de daube.

Scipion

P.S. Désolé pour la longueur exceptionnelle de cet article et félicitation à tous ceux qui en sont venus à bout. Je suppose que cet article était davantage l’occasion de donner une vision assez précise du personnage de Bruno Le Maire et de discuter de divers sujets qui deviendront brûlants à l’approche de la présidentielle que de simplement critiquer un livre politique. Mais il était surtout un moyen (chronophage) de faire économiser 10€ au lecteur.

[1] Ne vous résignez pas, Bruno Le Maire, Albin Michel, Février 2016, 216 pages. La plupart de citations proviennent de ce livre, et de son interview au Figaro Magazine pour la partie économique.

[2] « Chacun est libre de mener sa vie comme il l’entend. Mais quand vous êtes un responsable politique, les Français ont le droit à la vérité sur votre mode de vie. Cela me paraît difficilement tenable de se présenter devant les électeurs en disant « je suis sincère et je tiendrai mes engagements », tout en ayant un double discours sur sa vie personnelle. » Sauf que Florian Philippot n’a jamais eu, à notre connaissance, aucun discours sur sa vie personnelle et il y a sans doute bien d’autres sujets à aborder sur Florian Philippot avant d’en venir à son « mode de vie », qui est au troisième sous-sol de l’intérêt politique.

[3] On se souvient qu’au meeting de Sens Commun précédant l’élection à la présidence de l’UMP, il « n’avait pas cédé » aux militants sur le sujet. Pourtant, il n’avait fait que déclarer qu’on ne reviendrait pas dessus, ce qui était un simple constat de la difficulté à abolir la loi sur le mariage pour tous, et ne se positionnait donc pas très loin de Nicolas Sarkozy qui souhaitait son abrogation mais pour en réécrire une autre juste après qui, on le sait maintenant, aurait aussi permis le mariage homosexuel ou un équivalent, mais « en mieux fait ».

[4] Anecdote tirée du documentaire Bruno Le Maire, l’affranchi, regardable gratuitement sur le site de LCP, si vous avez du temps à perdre.

[5] A noter également son intervention à l’Assemblée Nationale sur son sujet favori du moment : les discussions entre l’Europe et la Turquie, car apparemment, la Turquie serait à deux doigts d’entrer dans l’Union Européenne (et ce en dépit de l’article 88-5 de la Constitution qui dispose que tout adhésion d’un nouvel État doit passer par le référendum ou l’approbation des 3/5e du Congrès). Intervention dont visiblement le ministre des Affaires étrangères n’avait vraiment rien à faire, ce qui ne l’a pas empêché de lui renvoyer par la suite un bon vieux « scud à la Jean-Marc ». Saluons néanmoins le courage de Bruno Le Maire, car pour oser poster la vidéo sur sa chaîne YouTube (n’oubliez pas de vous abonner et de laisser un pouce vers le haut) après s’être fait remettre à sa place par Jean-Marc Ayrault, il faut avoir du cran.

[6] De même, BLM a déclaré à l’Assemblée des Français de l’Étranger : La France a disparu. Elle n’existe plus sur la scène internationale. Il faut remettre la France au centre du jeu européen ». Non, la France était présente dans les négociations sur le nucléaire iranien, sur l’Ukraine, a été active sur les questions syrienne et libyenne, est présente militairement sur une grande partie du continent africain dont le Mali, le Tchad et la Centrafrique et a accueilli la COP21, qui fut plutôt un succès diplomatique. Donc dire que la France n’existe plus sur la scène internationale relève juste de la malhonnêteté intellectuelle ou de la stupidité (choisissez le pire). Désolé par ailleurs pour ce pavé de deux phrases qui peuvent sembler anecdotiques, mais qui montrent bien le rapport que BLM entretient avec la vérité.

[7] Les 78% de victimes concentrées dans cinq pays concernent le terrorisme en général et non pas le terrorisme islamiste uniquement, mais cela ne change pas grand-chose au problème. L’étude sur l’année 2014 reste sans doute globalement valable pour l’année 2015 sauf pour le continent européen, où les attentats « politiques » n’ont clairement pas été le premier type d’attentat et où le niveau de risque islamiste sera sans aucun doute réévalué.

[8] On appréciera Marion Maréchal-Le Pen regardant ses pieds quand Bruno Le Maire explique que le terme « extrême-droite » est une insulte. Une version intégrale est disponible ici, pour ceux qui veulent comprendre la différence illustrée par BLM entre « prendre l’ascendant dans un débat » et « couper la parole à tout le monde ».

[9] Mais si on voulait vraiment en parler, on pourrait faire remarquer que si un nombre préoccupant de personnes provenant des pays de l’Est viennent se faire soigner en France à peu de frais en raison d’un système médical peu performant dans leur pays et que son budget a beaucoup augmenté ces dernières années, l’Aide Médicale d’État relève d’une part d’une question de santé publique (épidémie, etc.) et d’autre part d’une question d’humanité, notion qui peut certes être victime de quelques ajustements en période de rigueur budgétaire et d’angoisse identitaire. De plus, l’AME est soumise à des conditions de résidence (3 mois de résidence stable en France, sauf pour les mineurs) et à des conditions de ressources, dont le plafond est rigoureusement le même que celui de la Protection Universelle Maladie (PUMA, ancienne CMU) destinée aux Français et étrangers en situation régulière et promulguée au même moment par le gouvernement Jospin, sachant que les bénéficiaires de l’AME n’ont pas le droit à l’Aide à la Complémentaire Santé. De plus, l’AME ne comprend pas le remboursement des Services Médicaux Rendues (SMR) faibles ou insuffisants (concernant les médicaments faiblement efficaces ou soignant des maladies peu graves, généralement remboursés à 0 ou 15% par la Sécurité sociale) : les étrangers qui souhaitent émigrer en France pour profiter des cures thermales de Vichy ne sont donc pas remboursés. S’il y a matière à réflexion sur les moyens de lutter contre un certain « tourisme médical » venu essentiellement d’Europe, l’AME est toujours un sujet très prisé quand il s’agit de faire croire que les clandestins sont mieux traités que les Français. Peut-être qu’en matière d’inégalité face à la santé, faire régler les factures impayées des riches étrangers, notamment Saoudiens, venant se faire soigner en France serait déjà un bon début.

[10] Nous n’affirmons pas ici que personne ne vit entièrement des allocations sans chercher à s’en sortir, mais simplement que BLM ne livre aucune analyse détaillée de « l’assistanat » (combien de personnes concernées, est-il vraiment facile de vivre mieux des allocations que du SMIC, quelles sont les motivations réelles des personnes concernées, etc.) et se contente simplement de dire qu’il y a des gens qui passent la journée à faire des mots croisés chez eux pendant que d’autres triment au travail, car BLM sait mettre une bonne ambiance dans le débat public.

[11] La règle n°1 étant, « si tu n’as rien à dire, abstiens-toi de gâcher du papier en pondant un livre ». Nous précisons que globalement, les attaques en vacuité et en imprécision peuvent paraître de mauvaise foi dans la mesure où Bruno Le Maire a annoncé dans la revue Charles son intention de faire paraître un livre programmatique plus tard, interview que l’auteur de l’article n’a remarquée qu’à la fin de la rédaction de cet article-fleuve (Bruno Le Maire : « On ne peut pas tricher avec un livre »). Il n’en demeure pas moins qu’un livre composé essentiellement de phrases définitives, de généralités à côté de la plaque et de rodomontades n’est pas un must-have dans cette avalanche d’essais politiques, et que toute proposition soulève une montagne de questions auxquelles on doit pouvoir répondre, ne serait-ce que vis-à-vis de ses modalités, et pas seulement au travers d’un nouveau livre (BLM a un blog, qu’il serve au moins à quelque chose). L’auteur s’excuse donc s’il a donné du livre une image de programme politique, mais les hommes et femmes politiques devraient s’astreindre à ne publier que des livres de propositions, d’analyses poussées ou des mémoires, en bref des livres qui apportent une plus-value en tant que responsable politique, ce qui n’est clairement pas le cas de ce livre (heureusement, l’interview au Figaro Magazine sauve un peu l’affaire). En même temps, le livre a été écrit en 10 jours à raison de 5h30 de travail par jour, ceci expliquant peut-être cela.

[12] Pierre Gattaz, patron du MEDEF, avait notamment établi en 2014 une corrélation (fausse) entre le taux de chômage et l’épaisseur du code du travail. Bruno Le Maire omet également de dire que l’article 34 de la Constitution dispose que la loi détermine les « principes fondamentaux […] du droit du travail », ce qui n’interdit évidemment pas les négociations au sein de l’entreprise, mais limite le champ de ce qui peut être laissé à l’appréciation des accords d’entreprise, et ce tant que cet article sera en vigueur, comme c’est le cas depuis 1958. Si cette fixation sur la symbolique épaisseur du code du travail est un peu ridicule, on ne peut en revanche que déplorer que ce dernier soit source de réticences à l’embauche pour les entrepreneurs, de même que les employeurs soient dans le flou concernant les conditions de séparation d’un salarié. Bruno Le Maire devrait sans doute davantage se consacrer à la question de l’éclaircissement plutôt que de l’affaiblissement du droit du travail.

[13] Rappelons que les inspecteurs du travail ne sont en eux-mêmes pas responsables du règlement qu’ils appliquent, règlement qui peut en effet parfois paraître absurde (on connait l’exemple des huîtres auxquelles s’appliquent un taux de TVA de 5,5% si elles sont vendues fermées et de 10% si elles sont vendues ouvertes). Mais ces normes ont toujours une justification, même douteuse, car on ne produit jamais de normes pour le fun (en l’occurrence, les huîtres vendues à 5,5% n’ont pas subi de transformation quand les huîtres à 10% en ont subi une). Cette absurdité peut soit provenir d’un manque de recul de la part du producteur de normes ou d’une volonté de tout réglementer (comme le dépassement des toits des maisons individuelles ou les nombreuses précautions qui entourent le fromage au lait cru). Il faut dans ce cas mettre en place des commissions chargées d’examiner l’utilité et la cohérence de chaque norme, comme c’est d’ailleurs le cas en ce moment avec le Secrétariat d’État à la Réforme de l’Etat et à la Simplification qui a récemment échu à Jean-Vincent Placé, mais certainement pas procéder par coups de menton.

[14] Le plaçant ainsi dans la même catégorie que Pétain, car il fallait bien un point Godwin ou un point Vichy à cet article.

[15] Même si nous avons fortement insisté sur la question du droit du travail et la manière dont Bruno Le Maire le remettait en cause, nous ne sommes pas compétents pour juger des causes du chômage de masse et de ses solutions. Il y a sans doute des mécanismes bloquants dans le marché du travail actuel, et peut-être que des modifications dans le droit du travail permettraient un nombre conséquent d’embauches, en gardant en tête que les conditions de travail des salariés ne doivent pas être un motif de discrimination des chômeurs (on sait par exemple qu’il peut arriver aux prudhommes de condamner à de lourdes amendes des PME au bord de la faillite, ce qui les pousse un peu plus vers le dépôt de bilan). Sur ce point, une sorte de consensus semble exister au niveau des différentes institutions internationales, il est vrai assez libérales, avec néanmoins beaucoup des débats entre économistes « orthodoxes » et « hétérodoxes ». Toutefois, le positionnement de Bruno Le Maire ne relève ici pas de l’analyse équilibrée mais de l’incantation idéologique, considérant les salariés comme une variable d’ajustement pour maximiser la production de richesse économique, qui ne peut ni ne doit être le seul objectif d’un gouvernement.

[16] Même remarque que précédemment sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un livre-programme, mais qu’il n’en reste pas moins que limiter l’analyse du changement environnemental et des solutions à y apporter à « les panneaux solaires sur les fermes, c’est vachement bien » est un peu navrant en 2016 pour un candidat à la présidentielle.

[17] Mes chemins pour l’école, Alain Juppé, JC Lattès, 306 pages, 12€, paru le 26/08/2015 et chroniqué sur ce blog-même.

[18] Sans doute ne l’était-il pas vraiment, mais en tout cas il en avait l’air.

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Une réflexion sur “Ne vous résignez pas [critique, 2/2] : le fond (du fond)

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