Le foulard islamique, un jeu dangereux ?

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Comme c’est maintenant l’usage, un sujet de fond a été projeté sur la scène publique sous la forme d’une polémique très accessoire, qui n’a duré qu’un jour sans compter les multiples répliques qui lui ont succédé la semaine suivante. Dolce & Gabbana venait d’annoncer qu’ils se mettaient à la « modest fashion » (traduisez « mode pudique », une expression très politiquement correcte pour dire « mode islamique »). Laurence Rossignol, en charge du tristement nommé « ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes », interrogée par Jean-Jacques Bourdin sur le sujet, et notamment sur celui de savoir des femmes pouvaient choisir de porter le voile, avait répondu qu’il y avait aussi des « nègres américains qui étaient pour l’esclavage », employant au passage le terme de « franco-musulman » (alors que Français « musulman » convenait déjà très bien), avant de maintenir ses propos puis de s’excuser pour une « faute de langage ». Nous ne nous étendrons par sur l’usage de ce terme, qui a fait couler beaucoup d’encre. Un mot chargé de racisme devient-il moins raciste si on sous-entend (très) implicitement qu’on emploie là le terme des racistes (en l’occurrence les esclavagistes américains) justement pour condamner leur racisme, un peu comme quand François Hollande avait utilisé celui de « Français de souche » ? Nous nous contenterons de signaler les propos de Pap Ndiaye, historien spécialiste de la « question noire » (traduction imparfaite de « Black studies ») en France, sur l’utilisation du mot « nègre » (ici en version écrite et en version vidéo). Laurence Rossignol en est-elle raciste pour autant, s’agissant d’une membre fondatrice de SOS Racisme ? Il est clair que nous n’aurions pas pris autant de pincettes si la sortie venait de Jean-Marie Le Pen, mais cela n’en demeure pas moins un gros carton jaune fluo. Nous ne nous demanderons pas non plus s’il existait des Noirs américains favorables à l’esclavage (ce qui est sûr c’est qu’aucun d’entre eux ne l’avaient choisi) pour nous concentrer indirectement sur la question de savoir si le voile constitue ou non une « chaîne » pour les femmes qui le portent.

La question des femmes voilées est un sujet en France qui va sur ses trente ans, puisqu’on peut situer son début à l’affaire de Creil en 1989. C’est peut-être la thématique la plus minée de tout le débat français car elle recoupe trois grands axes déjà très polémiques : la religion, le sexisme et le racisme. Le voile n’est même pas un sujet majeur théologiquement parlant et ne fait que cristalliser des sujets de discussion bien plus larges que cela. Pourtant, il est devenu symbolique dans un pays qui adore les symboles, à commencer pour certain(e)s politicien(ne)s très à droite qui le considèrent comme la démonstration de l’inassimilabilité de l’islam au sein de la « culture française ». Ce n’est pas de cela dont nous traiterons, ni d’ailleurs du port du voile dans certains lieux particuliers comme l’université, mais bien du port du voile en général, de son « acceptabilité » au vu des valeurs françaises de laïcité, d’égalité et de liberté individuelle. La mode islamique n’est pas nouvelle : Mark & Spencer par exemple la pratiquent depuis longtemps et elle fait fureur dans les pays du sud-est asiatique qui comportent une très grande communauté musulmane (comme l’Indonésie, pays qui compte le plus de musulmans au monde). Objet de mode évidemment, il peut aussi être considéré là-bas comme une manière de se « désoccidentaliser » en tournant leur consumérisme vers la foi. Le courant des « mipsterz » (contraction de « muslim » et « hipsters ») séduit lui de plus en plus de monde aux Etats-Unis, avec des jeunes qui se maquillent et portent des jeans slims. Une chercheuse turque, Neslihan Çevik, analyse la mode islamique en Turquie comme un vecteur d’émancipation des femmes face aux autorités religieuses, un moyen d’échapper à « l’uniforme » noir qui leur était imposé jusque dans les années 90. La mode islamique apparaît donc comme quelque chose de plutôt positif. Mais cette analyse n’est a priori valable que dans des pays majoritairement et traditionnellement musulmans, et pas pour un pays laïc avec une histoire liée au catholicisme, où la majorité des nationaux ne se dit plus croyante, où il est assez inquiétant d’imaginer que le voile « fashion » doive être un moyen d’émancipation pour certaines femmes. Dans un pays non-musulman, l’essor d’une mode islamique prend une autre dimension et les marques ne peuvent considérer le voile ou le burkini (maillot de bain recouvrant tout le corps sauf le visage et les extrémités) comme des vêtements anodins et on pourrait s’interroger sur la moralité de vouloir faire de l’argent avec un vecteur religieux quand on est une marque « généraliste », c’est-à-dire en incitant indirectement les femmes musulmanes à l’être « jusqu’au bout ».

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Manuel Valls soulignait lors d’une conférence que le voile est passé d’un signe culturel/traditionnel pour la première génération de femmes musulmanes françaises à un signe religieux/politique pour les deuxième et troisième générations. Laurence Rossignol a réitéré par la suite la différence entre fichu (c’est-à-dire un voile léger, presque semblable au carré que peuvent porter les pratiquantes catholiques allant à la messe) et hijab (le voile islamique à proprement parler qui épouse le contour du visage). Si cette dichotomie demeure assez caricaturale, il est communément admis que la pratique religieuse s’est accrue auprès des générations de musulmans nés en France et que ce vêtement qui pouvait être porté par tradition reçoit aujourd’hui bien plus de sens, d’attachement de la part de ses porteuses. Tentons donc de lister les différentes raisons invoquées par les femmes voilées pour porter le voile (que nous ne pouvons malheureusement quantifier tant les statistiques sur le voile semblent rares voire inexistantes). Le voile peut d’abord être porté pour des raisons de pressions, soit individuelles (demande du mari, dont dépend parfois financièrement l’épouse, injonctions de prédicateurs, parfois même des menaces), soit sociales (remarques de la famille, sentiment de vouloir être dans la norme du groupe). Souvent dans ces cas, le voile n’est que le premier pas d’une dépossession du corps de la femme (s’ensuivent par exemple des injonctions à rester à la maison, à ne pas regarder d’autres hommes). Ces pressions peuvent être aussi professionnelles avec le cas d’une journaliste qui ne pouvait pas espérer faire son travail correctement en Algérie sans voile, alors qu’au contraire elle ne pouvait pas espérer trouver un travail en France avec [1] (ou au contraire, des femmes qui doivent porter le voile en France sous peine de remarques alors qu’elles sont plus tranquilles dans leur famille au Maghreb, confère l’interview de la sociologue Yolène Dilas-Rocherieux). Il peut aussi s’agir de vouloir respecter une certaine pudeur (nous en étudierons les implications plus loin), une prescription coranique (le débat existe au sein des savants de l’Islam, mais il est possible d’estimer que le Coran et les hadiths du Prophète l’exigent), mais également par effet de mode/d’imitation, par provocation vis-à-vis de ceux qui jugent sévèrement le voile, par envie de transcendance (en mettant le voile, certaines estiment se détacher un peu plus des conditions matérielles et demandent à ce qu’on s’intéresse davantage à ce qu’il y a à l’intérieur d’elles : le voile retrouve alors une dimension ostentatoire bien que non prosélyte) et enfin pour se sentir plus proche de la communauté musulmane (comme la coupe afro a pu créer un sentiment d’appartenance à la communauté noire aux Etats-Unis) et par rejet de la société occidentale ou de l’occidentalisation de leur société. Certaines affirment également qu’il s’agit là d’une volonté de réappropriation de leur corps, avec le sentiment qu’elles ont un plus grand sentiment de confort, de sécurité avec. Que faut-il alors penser d’une société qui fasse se sentir certaines femmes inconfortables au point de les inciter à porter le voile ? Une chose est sûre, c’est qu’un grand nombre d’entre elles affirment haut et fort avoir choisi, en toute indépendance d’esprit, de le porter. Cela suffit-il pour faire du voile un vêtement innocent ?

Des deux côtés, il semble impossible d’engager une quelconque discussion sur le sujet du voile. D’un côté, premièrement, car il s’agit premièrement d’une question de liberté individuelle, une notion présentée parfois comme un horizon indépassable et incritiquable, auquel on ne pourrait opposer par exemple ni la notion d’ordre public, ni d’égalité, ni de vivre-ensemble ; deuxièmement, car il s’agit d’un sujet religieux. Nadia Geerts, militante féministe belge et essayiste opposée au voile écrivait dans son ouvrage Fichu voile [2] : « Je m’insurge contre cette propension qu’a notre siècle […] à attribuer automatiquement un surcroît de respect à toute opinion qui se présente mâtinée d’un élément divin […] », argument qui prend tout son sens lorsqu’il s’agit de confronter une pratique religieuse avec des contingences terrestres comme le service public, un peu moins il est vrai dans le cas général. Soumission à Dieu ou soumission au masculin ? Dans les deux cas, il semble que la femme ait quelque chose à cacher contrairement à l’homme. De l’autre côté, la chose semble arrêtée : le voile est un outil de violence symbolique (patriarcale), et donc par définition bourdieusienne, invisible aux yeux des principales intéressées. Celles qui affirment avoir une liberté absolue en matière d’habillement n’en auraient donc pas en réalité (ou pas beaucoup, grâce à la mode islamique). En admettant, ce que nous faisons, que certaines femmes choisissent de porter le voile en toute indépendance, hors de toute influence de la société qui l’entoure (même si rares sont les choix qui sont dans ce cas), pour des raisons personnelles, politiques ou religieuses, le voile ne perd rien de sa qualité d’outil de contrôle du corps des femmes par les hommes, ni de sa qualité de norme sociale. Il n’en reste pas moins que le corps de la femme est considéré par nombre d’autorités religieuses et morales comme origine des maux de la société et qu’il ne peut donc être à l’entière disposition des femmes elles-mêmes (cela a été et est encore le cas d’autorités musulmanes comme catholiques, pour ne citer qu’elles). Est-ce parce qu’on a choisi de se contraindre, de s’imposer une violence symbolique, que la contrainte se transforme en liberté ? On pourrait répondre qu’il ne s’agit pas là de s’auto-contraindre mais de respecter une contrainte divine (on ne voit pas trop pourquoi Dieu voilerait les femmes et pas les hommes, mais après tout, les voies de Dieu ne sont-elles pas impénétrables ?). Mais d’un point de vue laïc, c’est-à-dire qui ne se prononce pas sur l’existence de Dieu, cela apparaît comme une simple auto-contrainte. Tout est dès lors réductible à une question de point de vue.

Crédits : « Dictionnaire des bateaux », Editions Milan

La pudeur est sujet annexe très important quand il est question du voile. Dans une tribune publiée sur francetvinfo.fr, une étudiante en science politique écrit ceci :

Pour ma part, [le voile] est avant tout un vêtement qui m’habille et pas seulement un tissu recouvrant mes cheveux. Pour moi, c’est le rappel d’un certain idéal éthique. Nous sommes des êtres sexués par nature, alors je trouve rationnel de ne pas mettre en avant ce qui peut être objet de désir. Mon foulard représente le respect et la dignité du corps, et il rappelle que mon corps n’est pas un produit qu’on marchande.

Le problème avec ce genre d’argument, c’est qu’il renvoie une bien curieuse image des femmes qui ne se voilent pas, puisqu’en ne se voilant pas elles « mettent en avant ce qui peut être objet de désir » (en l’occurrence les cheveux). Entre « ne pas cacher » et « mettre en avant », la différence sémantique n’est pas mince, et ne pas se voiler n’est pas faire preuve d’exhibition. Si la notion de pudeur peut intrinsèquement entretenir cette confusion, il n’y a aucun problème à montrer une certaine retenue, discrétion ou réserve vis-à-vis de son corps, mais il faut dans ce cas faire également attention aux sous-entendus que peut faire jaillir ce genre de discours sur le reste de la société. Esther Benbassa, sénatrice écologiste, publiait elle une tribune dans Libération où elle exprimait l’idée qu’en France, on estime le degré d’émancipation des femmes à leur degré de nudité (faisant de la minijupe par exemple un vêtement plus émancipateur que le voile ce qui n’est pas le cas à ses yeux). En Occident, les évolutions vestimentaires féminines, comme la minijupe de Mary Quant et d’André Courrèges, se sont faites en opposition à une mode peu audacieuse et trop étriquée, avec pour revendication de pouvoir porter les vêtements que l’on veut, en dehors de toute convention sociale, à la fois pour leur aspect pratique et esthétique, en évitant si possible sifflets et remarques inappropriées. Mais il n’a jamais été question d’affirmer que la minijupe était absolument préférable au pantalon et le pantalon à la jupe longue : il faut simplement avoir le choix. Ici, la perspective est retournée puisque le voile apparaît comme un objet de réappropriation de son corps face aux injonctions d’indécence. S’il est déplorable que la publicité et les marques de mode entre autres tentent d’imposer un modèle unique de beauté, de minceur et de jeunesse dans lequel toutes les femmes devraient se fondre, il est très injuste d’assimiler Laurence Rossignol ou Elisabeth Badinter à ce moule sous prétexte qu’elle sont blanches et non-voilées, et qu’elle font donc partie d’une sorte de « classe dominante » qui mettrait en avant ce modèle (on se permet ici de supposer que ces dernières n’ont pas un avis très favorable à la tendance contemporaine à objectiver le corps des femmes). Rappelons tout de même, à toutes fins utiles qu’en matière d’habillement, il existe quelques nuances entre la brassière et le voile (un bon pull à col roulé par exemple, ça gratte mais c’est très pudique). Enfin, demander à la religion de ne pas porter un message de pudeur (pour l’homme comme pour la femme, même si la thématique de la femme corruptrice revient assez souvent dans les monothéismes), c’est un peu comme demander à Thomas Thévenoud de payer ses factures en temps et en heure : ça peut toujours marcher, mais c’est un peu contre-nature.

Ce débat sur l’habillement féminin en France a pour particularité de rappeler que ce pays se considère comme éminemment égalitaire et fait de l’égalité homme-femme une de ses valeurs cardinales (parfois pour signifier que l’islam ne peut satisfaire à ses valeurs). Pourtant, la « pudeur » était encore une norme sociale dans les années 1950 et que la situation en matière d’égalité est loin d’être parfaite, de même la France était un pays structuré par la religion il y a encore un siècle de cela (et que les taux de tolérance affichés par les enquêtes d’opinion par les musulmans français, bien plus bas que pour le reste de la population actuelle, sont équivalents à ceux de la population française il y a trente ans). De tels systèmes de mœurs nous paraissent donc étrangement exotiques, alors que la France y était encore confrontée il y a de cela quelques décennies et ne s’en est peut-être pas totalement débarrassé. Peut-être l’islam de France renvoie-t-il à son pays l’image de ce qu’il fut et le contexte particulièrement conflictuel dans lequel fut adoptée la laïcité. Les pourfendeurs du voile agiraient-ils alors, comme l’affirment certains, par (in)conscient raciste, ou par zèle séculariste (c’est-à-dire qu’ils considèrent que toute religion est par essence dangereuse pour la société et particulièrement pour les femmes) ? Ce qui est certain, c’est que dénoncer l’islam comme religion consubstantiellement misogyne (ou en tout cas plus misogyne par exemple que les religions catholique et juive), voire menant naturellement au terrorisme et au salafisme (voir le dessin de Plantu qui établit un lien douteux entre mode islamique et terrorisme), ne résoudra pas grand-chose, et qu’il est préférable de lutter pour l’émergence d’un islam républicain à vocation hégémonique, car il n’y a pas de raison que l’on rate avec les musulmans ce que la France a globalement réussi avec les catholiques (même si la comparaison entre catholicisme du début du XXe siècle et islam du début du XXIe en France met en lumière de nombreuses différences). La question est à double tranchant : comme faire accepter une société à des femmes que la société elle-même rejette ou marginalise ? Car les femmes voilées semblent, quand il n’est pas question de débattre de leur habillement, en dehors de tout radar, quasiment invisibles par exemple dans les médias grand public (en tant que participantes ou interviewées) ou dans le sport par exemple (après tout, rien n’interdit de porter le voile dans un sport dont la pratique n’en est pas ainsi gênée). Dans les entreprises, les femmes voilées sont victimes de beaucoup de jugement a priori, de conflits avec leurs collègues et de remarque du genre « dommage qu’elle soit voilée ». Dans la société française, le voile de ces femmes semble être la première porte d’entrée à leur personnalité, avec une incapacité à passer outre, ce qui peut aussi être considéré comme une forme d’objectivation, toute la personne étant réduite à son voile.

Crédits : © Sarah Leduc, France 24 | Le collectif des « Femmes sans voile », à Aubervilliers

Sachant cela, qu’est-il souhaitable de demander au gouvernement ? Aujourd’hui, un discours normatif de sa part semble totalement inaudible en raison du rejet total de toute autorité publique dans certains quartiers. L’interdiction du voile, en plus d’être complètement absurde (il faudrait en plus interdire kippas, turbans et grandes croix partout), ne règlerait pas non plus le problème de fond de l’égalité des hommes et des femmes, et de leur intégration. Le principal problème réside dans le fait qu’il semble non seulement impossible, mais qui plus est peu souhaitable de légiférer davantage, qu’il n’y a pas de formule magique. Le gouvernement a réussi à légiférer en 2010 sur la question vestimentaire avec la burqa (dont il est hypocrite de dire que c’était uniquement par souci de sécurité), mais cela avait fonctionné car peu de personnes étaient concernées et qu’il s’agissait d’une tenue bien plus limite que le voile. Tout en restant ferme sur les limites à ne pas franchir (c’est-à-dire quand on tente explicitement d’imposer les lois de Dieu sur les lois de la République), il faut mener une politique plus « soft » au sein de ces limites, une politique sociale, sociétale et culturelle qui sera compliquée par ces temps où le combat antiraciste et égalitaire est de plus en plus éclipsé par la prise de conscience du risque terroriste. Pourtant, le délitement social semble la chose la plus à craindre pour la propagation du fondamentalisme et du terrorisme (qui bien sûr, ne prospèrent pas tout seuls, mais à cause de l’action de prédicateurs, de salafiste et de djihadistes qu’il faut combattre âprement). Il faudra pour cela associer les médiateurs culturels et sociaux, les écoles et associations de quartier pour faire émerger un discours positif sur l’égalité homme-femme et l’émancipation des femmes (valable pas seulement pour les zones sensibles évidemment), ainsi que les autorités musulmanes sur la problématique bien plus spécifique du choix de porter le voile (s’allier par exemple avec le CFCM qui est assez enclin à porter une parole tolérante et d’accommodement avec la République), qui soit à l’adresse des femmes comme des hommes, des jeunes que des parents. Toute propagande officielle ou officieuse de la part du gouvernement sera automatiquement rejetée par les jeunes et c’est pour cela que Laurence Rossignol a eu tort d’être aussi définitive sur la question du voile, pas en tant que femme ou en tant qu’ancienne responsable associative, mais en tant que membre du gouvernement. Il faudra beaucoup de pédagogie, car la laïcité peut paraître très abstraite pour de nombreuses personnes (comme par exemple la nécessité de faire de l’école un « espace neutre » en considérant les vêtements ostensibles comme bien plus que des vêtements). Beaucoup de musulmans n’ont pas la théorie derrière la laïcité, ne la comprennent pas comme une libération ni un besoin, n’en perçoivent parfois simplement pas le besoin dans un pays de plus en plus sécularisé et c’est pour cela que beaucoup de pédagogie, d’information, d’enseignements et de discussions seront nécessaires pour ce travail dont on ne verra peut-être les fruits que pour la génération suivante. Le combat féministe a surtout progressé grâce à la société civile, qui a par la suite forcé le gouvernement à agir. Le contraire est plus délicat car il faut que la société ressente le besoin d’évoluer. Il faut donc donner des coups de pouce bien pensés et bien mesurés, comme en incitant les imams libéraux à investir davantage internet, où les musulmans isolés, et donc souvent des femmes, viennent y trouver des réponses souvent rigoristes à leurs questions.

Il faut donc apprendre à susciter un besoin, à ne pas chercher à émanciper les autres mais à leur faire sentir le besoin de s’émanciper eux-mêmes. Pour cela, il faut s’appuyer sur des « insiders », sur des associations déjà implantées dans les quartiers, comme le Collectif des femmes sans voile d’Aubervilliers ou la Brigade des mères, et mettre en exergue des exemples de femmes musulmanes qui ont choisi de ne pas se voiler, car les jeunes musulmanes en questionnement ne peuvent réussir à s’identifier aussi bien à des femmes non-musulmanes. Il faut surtout apprendre à intégrer dans les combats féministes, laïcs et antiracistes les points de vue internes, ceux des femmes voilées notamment, et pas seulement ceux de celles qui osent prendre la parole. Le combat républicain doit aussi prendre en compte les dissensions, les évolutions et les progressismes qui veinent l’islam, apprendre à le connaître dans toute sa complexité. L’aspect purement théologique de la chose, à savoir si la voile est une obligation divine, ne peut être discuté qu’entre les savants de l’islam et éventuellement islamologues extérieurs à l’islam. Quant à savoir si le voile demeure un asservissement malgré le choix bien réel qu’ont fait certaines de le porter, le débat ne peut être mené qu’au sein de la société civile, avec les intellectuels et les associations mais pas le gouvernement dont ce n’est pas le rôle, et ce en évitant les conclusions trop moralisatrices dont se repaissent les intégristes. Le gouvernement ne peut et ne doit que s’assurer que toutes les femmes de ce pays sont réellement libres de leurs choix, pour le voile comme pour le reste (et notamment l’occupation de l’espace public), et ce même si ces choix ne sont pas en conformité avec son idéal d’émancipation : un discours positif, un discours de liberté, un discours d’émancipation plutôt qu’un discours d’interdiction.

Campagne italienne contre le terrorisme et la discrimination

Campagne italienne contre le terrorisme et la discrimination

En parallèle, le gouvernement doit mener une véritable campagne de tolérance et d’acceptation pour contrer les tensions culturelles alimentées aussi bien par l’intégrisme, l’islamisme et le salafisme que par la droite extrême et l’extrême-droite, afin d’intégrer complètement les musulmans et fils et filles d’immigrés, pour qu’ils ne soient plus rejetés par la société vers d’autres bras moins bien intentionnés. En somme, une société qui les invite à vivre tranquillement, sans revendications trop affirmées, leurs différences au sein de leurs semblables et égaux. Ce combat, déjà commencé et loin d’être terminé, s’annonce gargantuesque tant le voile a pris une importance démesurée au sein du débat public et concentre toutes les tensions entre Orient et Occident, entre religion et laïcité, dans une société inquiète où la religion devient un refuge, un entre-soi. La difficulté est à la mesure de la fracture qui se creuse entre Blancs et non-Blancs, entre musulmans et non-musulmans, mais aussi entre les différents courants du combat féministe et antiraciste. Il faut pourtant avancer, avancer pour ne pas laisser pourrir la situation, tant sur le plan du communautarisme que de l’islamisme et de l’extrême-droite, ces deux radicalismes qui se répondent l’un à l’autre, progressent en même temps et participent au flétrissement de deux mondes. Avancer en tranchant une bonne fois pour toutes dans ce débat qui ne peut faire plus de mal qu’en continuant de traîner en longueur, sans cesse réactivé par des polémiques sans fin sur le voile, la taille des jupes, les prières de rue, la viande hallal, la construction de mosquées, les horaires de piscine et les attentats. Qu’on soit pour une laïcité « de combat » ou « d’accommodement », l’interdiction du voile à l’université ou pour les mères accompagnatrices des sorties scolaires semble loin, très loin d’être la priorité dans un contexte tendu et écrasé par les polémiques et la haine. Comme dirait Nicolas Lebourg, historien du FN : « Les femmes sont celles qui ont le plus bas revenu, le plus de temps partiel subi et sont le plus concernées par la monoparentalité. Quand la gauche arrêtera de s’occuper du voile des accompagnatrices de sortie scolaire, elle pourra peut-être espérer remporter à nouveau des élections ».

Scipion

[1] Derrière le voile de Nahida Nakad, Don Quichotte, 2013, 235 pages

[2] Fichu voile ! : petit argumentaire laïque, féministe et antiraciste de Nadia Geerts (préface de Claude Javeau, postface de Caroline Fourest), Renaissance du livre, 2010, 254 pages

 

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