Éternelle terre d’avenir ?

Les récentes mobilisations et manifestations dans les grandes villes brésiliennes n’ont pas tardé à susciter les inquiétudes dans les médias français et européens. Certains évoquent une crise politique (et même économique) sans précédent, ce qui plus largement laisse supposer que le Brésil n’est finalement pas sorti de l’ère des troubles politiques, restant incapable de relever le défi démocratique. Mais derrière les prismes déformants et parfois simplistes des médias et de l’Occident se cache une réalité bien plus complexe. A l’image d’un Stefan Zweig qui, dans Le Brésil, terre d’avenir (1942), se distançait déjà des idées reçus subsistant en Europe concernant ce pays, c’est avec rigueur qu’il faut comprendre les événements actuels secouant le pays. Et qui, finalement, questionnent le statut de terre d’avenir.

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Dilma Roussef, perplexe face aux scandales de corruption (source AFP).

Le Brésil est aujourd’hui empêtré dans une crise absconse mêlant deux aspects, dont les limites ne sont pas forcément clairement définies : politique et économique. La crise politique consiste principalement en des accusations de maquillage de comptes publics orchestré par l’actuelle présidente Dilma Roussef pour minimiser l’ampleur du déficit. Cette crise politique concerne également le scandale de corruption avec la compagnie pétrolière Petrobras et des compagnies de BTP, avec laquelle des membres du gouvernement entretenait des liaisons dangereuses, à commencer par l’ancien président Lula da Silva. La crise économique serait quant à elle justifiée par la récession et la baisse du pouvoir d’achat depuis 2010 et l’arrivée de Dilma Roussef au pouvoir, alors que le Brésil était considéré, en tant que membre du groupe prometteur mais finalement incohérent des BRICS, comme une puissance émergente.

Certains analystes ont immédiatement perçu la récession brésilienne comme un exemple classique d’une économie faussement prometteuse. Selon ce raisonnement, l’économie brésilienne reposait essentiellement sur les matières premières et en particulier le pétrole, mais la chute des cours amorcée en 2010 a sapé ces fondements et est à l’origine de la crise économique. En parallèle, le gouvernement aurait réinvesti les bénéfices des matières premières dans des programmes sociaux plus conjoncturels que structurels, qui n’auraient été qu’un ensemble de mesures superficielles insuffisantes pour consolider le pouvoir d’achat. Quand bien même de tels mécanismes ont effectivement pu intervenir dans les difficultés actuelles, il serait insuffisant de les tenir pour seuls facteurs de celles-ci (sans quoi le Brésil ne serait, de manière absurde, qu’une simple réplique du Venezuela). L’économie brésilienne a montré de réels progrès dans d’autres secteurs de l’économie tels que l’agriculture ou l’industrie (et notamment, ironie économique, dans le BTP …), témoignant d’une diversification plus poussée. Ce raisonnement omet de plus tout l’aspect politique du problème, étroitement lié à l’économie. Les racines de la crise  sont en réalité plus profondes.

Économie et politique entretiennent en effet des liens particuliers au Brésil. Chaque cycle économique, qu’il soit favorable ou non, coïncide avec un régime politique particulier, sans équivalent européen ou occidental. Dans l’Histoire brésilienne, les meilleurs compromis entre émancipation politique et réussite économique consistent en une forme de populisme démocratique avec un leader influent. L’exemple le plus frappant est le régime de Vargas entre 1930 et 1945 : quand bien même il faut bien sûr souligner les dérives politiques et liberticides de l’Estado Nuevo, Vargas a laissé un héritage essentiel dans les pratiques politiques et économiques brésiliennes par un volontarisme encourageant l’industrialisation du pays et une proximité (certes ici jouée) entre le peuple et le leader. A l’inverse, les régimes plus libéraux en termes économiques, et plus distants du peuple, ont conduit à des années de plomb, notamment durant les années 1970 sous la présidence du général Medici. C’était aussi le cas des dictatures successives des années 1920. Le point commun de ces régimes est le fait de se reposer sur une manne importante de matières premières sans développer les autres secteurs de l’économie.

Or, l’émergence récente du Brésil s’est effectuée sous la présidence de Lula da Silva durant les années 2000. Tout en étant bien plus démocratique que les précédents populismes socialistes, ce dernier a repris une partie de l’héritage de ces régimes, qui gardent une bonne image dans l’inconscient brésilien. Ancien ouvrier syndicaliste et dirigeant du parti des travailleurs, il revendique lui aussi une proximité avec le peuple, qui passe également par les programmes sociaux. Ayant la volonté d’exploiter tout le potentiel brésilien, c’est aussi lui qui s’est engagé dans la voie de l’industrialisation et du développement des services brésiliens en pleine mondialisation économique qui aurait plutôt conduit le Brésil à se concentrer sur la production de matières premières. Lula a remis au goût du jour un régime politique propre aux cycles économiques favorables.

Dilma Roussef, remplaçant Lula à la fin de son mandat, présente un profil très différent. Issue de la classe moyenne supérieure, elle incarne plus la fibre social-démocrate propre à la gauche européenne que le populisme brésilien. Les scandales de corruption, où certes Lula est également impliqué, creusent un écart déjà existant entre elle et le peuple. En outre, la hausse du prix des matières premières a conduit à délaisser les secteurs secondaires et tertiaires de l’économie brésilienne au profit des matières premières. Ces deux éléments font finalement écho, dans une certaine mesure, aux cycles défavorables du Brésil, aussi bien en termes économiques que politiques. Le retournement de la conjoncture économique en sa défaveur constitue l’événement déclencheur de protestations, déjà appuyées par un contexte rappelant les plus mauvaises heures de l’histoire brésilienne.

La crise actuelle au Brésil ne met pas fin à un développement  amorcé au cours des années 2000, avec des entreprises désormais matures. Elle met surtout le Brésil face à son avenir. Pour devenir une puissance d’envergure avec une société développée, et non pas simplement un pays exportateur et prometteur, un renouvellement politique et économique s’impose. Le pays doit se délivrer du seul populisme organisé autour d’un leader pour faire vivre la démocratie et le pluralisme. Ses entreprises n’ont plus besoin d’être protégées de la concurrence internationale, notamment par des politiques volontaristes : elles sont suffisamment importantes pour lui faire face et en tirer profit. Le Brésil ne met pas fin à son développement par la crise actuelle : il doit finalement le confirmer et le prolonger en y répondant par le renouvellement.

Rocigre

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