Grabuge à Sciences Po

A droite, une étudiante de Sciences Po qui porte le voile tous les jours. A gauche, une autre qui en a revêtu un en solidarité, lors du Hijab Day, le 20 avril.

Hijab Day mercredi 20 Avril à Sciences Po Paris. Crédits : Elvire Camus pour Le Monde

Que se passe-t-il pour que l’on parle tant de Sciences Po cette année ? Cela a commencé à la rentrée, où le FN retrouvait une place institutionnelle à Sciences Po après 25 ans d’absence, avant que la section ne se donne le nom en Mars dernier de « Jean Moulin ». Le 20 Avril dernier, un collectif d’étudiantes organisait un « Hijab Day » à Sciences Po, initiative qui ne pouvait évidemment que faire parler d’elle et qui fit en effet parler d’elle jusqu’au Parlement. Le même jour, l’association Sciences Po-Paris IV invitait pour une conférence Alain de Benoist, idéologue de l’extrême-droite (ou de la droite extrême, pour parler poliment). D’où cette question : Sciences Po serait-elle en train de perdre la tête ?

Commençons par la polémique la plus fraîche. Le mercredi 20 Avril, un mystérieux collectif d’étudiantes a lancé, avec l’autorisation de la direction de Sciences Po mais sans son soutien, un « hijab day » (littéralement « jour du voile islamique ») sur le modèle du World Hijab Day organisé depuis 2013 dans de nombreux pays et qui consiste à proposer à toute personne intéressée de porter le voile en solidarité avec les femmes musulmanes voilées qui subissent stigmatisation et violence. On ne sait pas exactement qui sont les organisatrices de cet évènement, qui souhaitait surtout créer un dialogue suite aux propos jugés méprisants de Laurence Rossignol et Manuel Valls.  Nous ne nous étendront pas sur l’aspect éthique/moral du voile – nous avons récemment commis un article plus complet sur la question – mais force est de constater qu’il ne s’agissait pas là d’une entreprise prosélyte, comme a pu le suggérer sur les bancs de l’Assemblée Nationale mercredi dernier, mais davantage d’une entreprise politique qui soulève des questions intéressantes sur le libre-arbitre des femmes voilées et leur stigmatisation, en tentant d’écarter les œillères des plus obtus, les réactions politiques venues de la droite et de l’extrême-droite ne les ayant sûrement pas fait douter de la légitimité de leur action. Ce qui est plus dérangeant, c’est que Sciences Po est l’école de la future élite, tant française qu’étrangère, élite qui n’est donc sans doute pas la plus encline à porter le voile par incitation/obligation. Elle masque par son action celles qui se voient imposer de le porter, voire même néglige cette oppression parfois bien réelle en proposant à quelques étudiants de passage de porter le voile comme on porterait un carré Hermès. Tout ça pour peu de résultats, mais un coup médiatique bien senti.

Il est peu dire que certains n’ont pas apprécié cette journée du voile à Sciences Po. Le FN Sciences Po a publié un communiqué où il qualifie l’initiative d’anti-laïque et de communautariste, provenant d’une « bourgeoisie parisienne déconnectée des réalités sociales ». La naissance de cette association était déjà en soi un évènement médiatique et a paru en étonner ou en alarmer beaucoup, d’autant plus que Marine Le Pen a qualifié le FN de « 2e force politique à Sciences Po devant le PS », censé être le signe de la normalisation inarrêtable du Front National. Il est pourtant davantage étonnant que le FN ait disparu si longtemps de la scène SciencesPiste. En effet, lors de la procédure de reconnaissance des associations (qui leur donne droit à un statut institutionnel et des moyens matériels et financiers), chacun des 13.000 élèves dispose de deux voix, et une association est reconnue si elle obtient 120 voix sur les deux jours de vote. Cette procédure n’est donc aucunement une élection ou un sondage politique auprès des élèves, dont seule une minorité généralement vote. Le décompte des voix s’arrête aux 120 voix (il ne dit donc rien du nombre de personnes qui auraient voté pour l’association) et en effet, à 13h30 le premier jour, le FN avait atteint le nombre de voix requis alors qu’il en manquait quelques-unes au Parti Socialiste et au Front de Gauche (les Républicains étant toujours reconnus en premier). Cela n’a absolument rien d’étonnant quand on sait que le parti a été officiellement absent de l’école durant 25 ans, et qu’il y avait donc une sorte d’obligation pour ses sympathisants de voter pour sa reconnaissance, quand ceux des autres partis savaient que leur voix n’était pas indispensable. Surtout, est-il étonnant de constater qu’au minimum 1% des élèves a voté pour un parti qui recueille environ 30% des voix des très jeunes votants (les élèves de Sciences Po étant plutôt du genre à voter) ? Sciences Po pouvait-elle rester longtemps préservée de ce phénomène ?

Une fois reconnu, le FN Sciences Po a affiché une ligne très philippotesque (peut-être n’est-ce pas là le terme officiel) : pas question de taper sur les immigrés/étrangers/musulmans (gentils) à tout bout de champ, mais plutôt une grande insistance sur les questions de souveraineté/d’Europe, de système politico-médiatique, de mondialisation et d’Etat-Providence, en toute laïcité, en tout républicanisme et bien sûr en tout patriotisme. Son Président, Thomas Laval (ça ne s’invente pas), est dans la droite lignée des graines d’apparatchiks frontistes qui prennent bien la lumière : assistant parlementaire de la députée européenne Sophie Montel, conseiller régional en Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, il souhaite défendre les pauvres et les chômeurs tout en terminant tranquillement son master Finance & Stratégie. Le FN Sciences Po avait déjà fait parler de lui pour une image postée sur Twitter de Léon Blum, sous-titrée « Congés payés, réduction du temps de travail, dialogue social, Léon Blum voterait Front National ». On se permet par ailleurs de leur suggérer dans la même veine « Travail, Famille, Patrie, Léon Blum trouvait Pétain très sympathique ». Outre que le FN n’a jamais souhaité ni plus de congés payés, ni moins de temps de travail, ni plus de dialogue social, reprendre à son compte une référence qui a voté contre les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain quand on provient d’un parti fondé par des pétainistes et d’anciens collaborateurs de l’Allemagne nazie, c’est assez culotté (et c’est même à ça qu’on les reconnait). Et comme le FN n’est pas à une énormité près, la section du FN présidée par Thomas Laval se nomme donc « Jean Moulin » (et a même adopté une version stylisée de son portrait comme logo), puisque Jean Moulin s’est sacrifié pour la France, tout en étant quand même plus proche du radical-socialisme que de l’extrême-droite. On reste déjà bouche bée face à l’instrumentalisation d’une référence historique qui n’appartient donc à personne, mais quand on y ajoute par ailleurs les affiches rose bonbon placardées sur les murs de Sciences Po, « les droits des femmes, c’est Marine », on se dit que ce FN-là a un petit côté Léon Zitrone : « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ».

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Toujours sur le sujet de l’extrême-droite (pardon Marine), l’association SPIV (Sciences Po-Paris Sorbonne) a invité pour une conférence Alain de Benoist dans l’enceinte de Sciences Po. Alain de Benoist est un « journaliste politique » publiant dans des revues très « underground » dirons-nous. Il est l’un des fondateurs du GRECE (Groupement de Recherche et d’Etudes pour la Civilisation Européenne) et est une figure de la nébuleuse politique appelée « Nouvelle Droite ». La Nouvelle Droite et le GRECE s’intéressent à la question de l’identité collective européenne et promeuvent une idéologie ethno-différentialiste, qui insiste sur le « droit à la différence » et refuse une supposée idéologie égalitariste et uniformisante qui viserait à gommer les différences entre les individus. Ils se différencient des nationalistes xénophobes en préférant une identité européenne à une identité nationale. Par la suite, Alain de Benoist a été accusé de brouiller les pistes en affirmant que son positionnement extrême-droitier relevait du passé (il avait notamment soutenu l’Algérie française et le régime sud-africain à la même époque) et en adoptant un discours très anti-libéral, anti-américain, anti-mondialisation, anti-individualiste, anti-impérialiste, anticapitaliste et tiers-mondiste qui a apparemment plu à des intellectuels de gauche comme Michel Onfray ou Jacques Julliard. Ce positionnement n’est néanmoins pas totalement étranger à celui du Front National, et il est même permis de penser que le GRECE a permis l’essor d’une extrême-droite nouvelle incarnée d’une certaine manière par le parti lepéniste, que ce soit avec l’abandon d’un racisme ethnique et biologique en faveur d’un racisme plus culturel dans les années 80, ou avec la drague gauchiste, l’obsession de la respectabilité et la passion du flou et du brouillage de piste qui le caractérise dans les années 2000. Alain de Benoist est donc loin d’être un simple penseur anticonformiste. Le problème intervient quand une association de Sciences Po l’invite pour une conférence intitulée « Modernité, libéralisme et pensée unique », en le présentant comme un antilibéral « ostracisé » et critique de la modernité, en justifiant sa présence par un « besoin de fond » et en l’applaudissant généreusement à la fin. Le problème intervient quand une association de deux universités d’excellence considèrent un penseur plus que limite au mieux comme une sorte de Natacha Polony peu médiatique, au pire comme l’érudit qui gueule un peu fort au fond du PMU.

Finalement, pourquoi tant de bruit pour de si petits évènements (à peine 15 membres pour le FN Sciences Po, un hijab day qui a attiré bien plus de journalistes que d’étudiants) ? Il pourrait s’agit de reprocher encore à Sciences Po de se comporter comme l’école de l’élite : la parole des femmes voilées de Sciences Po n’est-elle pas celle de l’élite des femmes voilées, le discours du FN Sciences Po n’est-il pas un discours formaté pour l’élite et Alain de Benoist ne reste-t-il pas une référence universitaire/intellectuelle et très peu populaire ? Paradoxalement, ce qu’on reproche à Sciences Po, c’est de ne pas se comporter comme l’école de l’élite, de ne pas être la parfaite continuation de l’école républicaine idéalisée, de ne pas être une bulle d’excellence méritocratique et d’acuité de la pensée qui la préserverait de la religion, de l’extrême-droite et des intellectuels douteux. Comme si l’élite intellectuelle et médiatique découvrait que la génération qui la remplacera un jour pouvait être sensible au flux des croyances et des opinions et pouvait ne pas être à sa hauteur. On peut juger que le hijab day est une initiative inutile voire dangereuse, que le FN est néfaste et doit être contenu autant que possible, et qu’on n’invite pas Alain de Benoist quand on a deux neurones connectés. Mais peut-on vraiment reprocher à Sciences Po de démontrer un certain pluralisme, même si c’est un « mauvais pluralisme » ? Surtout, peut-on infiniment plus s’alarmer de voir quelques voiles dans le hall de Sciences Po et un parti qui se dit le premier de France être reconnu au même titre que tout le autres, que de voir un penseur d’extrême-droite répandre ses idées dans l’indifférence la plus totale, quand ce n’est l’enthousiasme ? A vous de voir, mercredi 20 Avril, de quel côté était le prosélytisme.

Scipion

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