La série de l’été 2016 : La journée de Bruno Le Maire [fiction]

BLM Superman

Crédits : Stéphane Bozon / AFP. Bruno Le Maire à Vesoul le 23 Février 2016. Le vrai BLM est à droite.

Alors que l’été avance doucement ses cartes, que la France a reçu une énorme cargaison de sel en provenance du Portugal et que Manuel Valls a fait passer plus ou moins facilement sa loi Travail (parce que la Constitution a dit qu’il en avait le droit, c’est comme ça, faut s’y faire), Démosthène 2012 a décidé de vous faire partager quelques pages des carnets de vacances de nos chers politiques, glanées çà et là à la sueur de son front pas du tout national. Au programme d’aujourd’hui, la journée d’un homme ordinaire qui ne prend pas de vacances dans sa course à la présidentielle : le très mal nommé Bruno Le Maire (puisqu’il n’est pas maire, NDLR).

N.B. Toute ressemblance avec la réalité, bien que très rigolote, serait malheureusement fortuite.

8h : Lever du roi. Comme chaque jour, je me lève avant Pauline, car je sais que sinon, elle serait absorbée par une vision enchanteresse. Comme je la comprends. Je me rappelle avoir moi-même fait desceller tous les miroirs de la maison pour ne pas arriver en retard au travail.

8h15 : Petit-déjeuner. Au programme : deux œufs au plat, une tartine de beurre salée et un poème de Lamartine. N’est-ce pas une délicieuse façon de commencer sa journée ?

8h45 : J’emmène mon cadet à l’école. Je lui fais une interrogation surprise dans la voiture sur la poignée de porte chez Marcel Proust. J’ai un peu de mal à écrire au stylo rouge sur les boulevards, mais je parviens quand même à lui mettre la note correcte de 6/20. Je doute qu’il ait lu hier ses cent pages de Proust quotidiennes. La discipline que je lui impose est un peu dure, mais elle est nécessaire pour qu’il puisse un jour bénéficier de l’ascenseur social. Je le dépose devant le collège Saint-Adjutor de Vernon. Je l’aurais bien placé au collège Pablo Neruda, mais ils ne proposaient pas Latin LV1.

9h20 : Je fais mon courrier et constate avec agacement que je n’ai toujours pas de réponse suite à ma demande de candidature à l’Académie Française. De même, toujours aucun Immortel n’a accepté de me recevoir pour me faire visiter les lieux et appuyer ma candidature. J’espère que ce n’est pas cet écrivaillon d’Emmanuel Carrère qui va l’avoir.

9h45 : Je n’ai pu m’empêcher de repenser cette nuit à la question de Laurent Lafitte, que j’avais croisé à l’anniversaire de Gisèle Casadesus, et qui pourrait d’ailleurs très bien jouer mon rôle dans quelques années (Laurent Lafitte, pas Gisèle Casadesus). Ce jour-là, je n’avais pas su lui dire quels étaient mes films français préférés. J’ai donc décidé de coucher par écrit mes dix meilleurs films français, pour une prochaine fois :

  1. OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, de Michel Hazanavicius
  2. OSS 117 : Rio ne répond plus, de Michel Hazanavicius
  3. La Vérité si je mens !, de Thomas Gilou
  4. Les Visiteurs en Amérique, de Jean-Marie Poiré
  5. Cinéman, de Yann Moix
  6. Mon curé chez les Thaïlandaises, de Robert Thomas
  7. Prends ton passe-montagne, on va à la plage, d’Eddy Matalon
  8. Voulez-vous un bébé Nobel ?, de Robert Pouret
  9. Violetta la reine de la moto, de Guy Jacques
  10. Le jour et la nuit, de Bernard-Henri Lévy

10h10 : En rangeant mes albums photo d’autoportraits, j’ai retrouvé un vieux carnet à spirales contenant mes poèmes d’ado, et je dois avouer que j’étais déjà très inspiré à l’époque. Je vais contacter le directeur de la collection La Pléiade pour voir s’il peut en faire quelque chose. Mais je sais qu’il trouvera (par jalousie sans doute) le prétexte futile que la collection n’accueille pas les premières éditions pour en refuser la publication. Ce n’est pas grave, je me contenterais de la collection Blanche, Antoine Gallimard ne peut pas me refuser ça.

10h25 : Saisi par la nostalgie des frissons passés, je ne peux que constater que dans mon logis, la lassitude et la routine se sont installées. Sans espoir aucun, je jette de nouveau un coup d’œil au site de rencontre extra-conjugal OSS Dating. Mais ni CotyCoton, ni BlanquetteCoquette, ni HubertBonasse ne semblent avoir un profil à la hauteur du mien (Biscottebeureedu27).

11h05 : Cela fait une demi-heure que j’essaie de comprendre les fiches techniques que m’a pondues Robin Rivaton, mais c’est peine perdue. Qu’est-ce que veulent dire « augmentation inversement proportionnelle du déficit structurel », « élargissement de l’assiette d’assujettissement » ou « 2% d’inflation » ? Les Français ne comprennent pas tout ça, il leur faut des mots simples, de moins de trois syllabes, qui leur parlent de leur quotidien, du genre « le prix du menu Flunch ne va pas augmenter ». « Identité », c’est déjà trop long, parlons leur plutôt de « culture ». Si moi-même je ne comprends pas, je ne vois pas qui pourrait comprendre.

11h35 : Je songe de plus en plus à faire mettre une particule à mon nom de famille. « Bruno de Le Maire », cela reflèterait mieux mon lignage aristocratique. Mais ce serait purement artificiel, je n’ai pas besoin de ça. Le prince de Monaco s’appelle-t-il « Albert de Grimaldi » ? Ou alors, je pourrais ajouter le nom de ma mère et celui de ma femme. « Bruno Le Maire Fradin de Belâbre Doussau de Bazignan », ça claque, quand même.

BLM Juppé Salon de l'Agriculture

Crédits : Sipa Press. Alain Juppé et Bruno Le Maire au Salon de l’Agriculture 2015. BLM est toujours à droite.

11h50 : Depuis mon entretien avec Roberto Alagna dans l’Express, je croule sous les propositions de magazines et je dis oui à bon nombre d’entre elles, car ces discussions avec des artistes me permettent d’exprimer pleinement ma conception de l’art, de l’allier à ma vision sacrificielle de la politique, et de sublimer le tout dans une transcendance qui me rapproche un peu plus du monde des Idées. C’est ce genre de perspective heureuse qui m’a amené à accepter l’entretien de demain avec Annie Cordy pour Notre Temps

12h30 : Déjeuner avec Nathalie. Entre la terrine de saumon et la souris d’agneau, j’essaie de lui expliquer pourquoi elle devrait se rallier à moi plutôt que de perdre son temps dans une candidature inutile, alors même que je lui propose le poste de Premier Ministre. Mais elle persiste et signe. Avec elle, c’est tout le temps « moi  je » : « moi je suis la parfaite incarnation de la nouvelle génération », « moi je serais la première femme Présidente de la République », « moi je réglerai le problème du chômage », etc etc. Elle ne parvient pas à voir que c’est mon moment à moi. Une élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme et d’un peuple. Et cet homme, ce n’est pas elle.

14h50 : Juste avant de partir pour mon meeting dans l’Eure, je reçois un coup de fil de Philosophie Magazine, qui souhaite me faire participer à un entretien avec Francis Lalanne jeudi après-midi. Cela m’ennuie beaucoup, car je devrais pour cela annuler l’entretien avec Jean Roucas pour Valeurs Actuelles. A moins que je ne le décale au lendemain, mais dans ce cas, je devrais renoncer à celui avec Graziella de Michele pour Télérama. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas rater cette occasion d’exprimer ma fibre écologiste profonde.

15h : Je prends ma toute nouvelle voiture, une Volkswagen Passat 2.0 TDI 150 Confortline. Direction Evreux, pour me ressourcer sur mes terres électorales. Je m’en réjouis d’avance, et les Ebroïciens aussi. Voir et parler à Bruno Le Maire est un plaisir que je ne pourrai jamais vraiment connaître.

15h15 : Je mets mes lunettes de soleil pour que les automobilistes en sens inverse ne se déconcentrent pas. A l’entrée du périphérique, un loqueteux fait la manche à un feu rouge. Visiblement autiste, malvoyant et sourd-muet, il étend son bras malingre, de la blancheur sombre des malheureux à l’orée de la mort, dans l’espoir de quelque piécette pour assurer sa subsistance. Sans doute n’a-t-il eu jamais accès à un établissement spécialisé pour autistes lors de son parcours scolaire. La faute au tragique manque de courage de tous les gouvernements de la France depuis 40 ans. Ou peut-être aux syndicats enseignants …

15h50 : Dans la voiture, j’écoute France Culture, pour me changer un peu de Radio Classique. Aujourd’hui, c’est Jacques Weber qui lit un extrait d’Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras. Je dois m’arrêter sur l’aire de Morainvilliers pour pleurer à chaudes larmes. Parfois, je me dis qu’on serait plus vite transporté avec une page de Marguerite Duras qu’avec le plus rapide des TGV. Mais ce que je dis là est trop beau, il faut que j’arrête, sinon je vais me faire pleurer à nouveau.

15h55 : En séchant mes larmes, j’aperçois une bande de camionneurs grévistes en train de bloquer l’accès aux pompes à essence. Comme aurait dit Ponce Pilate en voyant les disciples de Jésus : « Putain, des gauchistes ! ». Je suis sûr que c’est encore la faute de la CGT et de FO. Ou peut-être des syndicats enseignants …

meeting BLM Aubervilliers

Crédits : AFP. Bruno Le Maire à Aubervilliers le 5 Mars 2016. BLM est au centre de la photo.

16h10 : J’ai vu une famille de pauvres bougres sur le bord de la route, en train de se serrer sous une tente. J’ai commencé à ralentir pour leur proposer un peu d’aide, avant de voir qu’il ne s’agissait que de Syriens. C’est vraiment étonnant qu’il y en ait jusque dans les campagnes. Encore une conséquence de l’accord désastreux entre l’Union Européenne et la Turquie, dans lequel la France n’a pas eu son mot à dire. Mais quand je serai Président de la République, j’irai le renégocier. Et je prouverai à Sarkozy que je n’ai pas « le charisme d’un fond de tarte surgelé ». Je mettrai fin à moi tout seul à cette déferlante dont la faute revient entièrement à l’inconsistance de François Hollande. Ou peut-être aussi aux syndicats enseignants …

18h30 : Après 1h30 au maquillage, j’entre dans une salle en liesse, littéralement galvanisée par ma venue et qui me suit du regard comme un champ de tournesols. Je sais que ces habitants qui n’ont même pas accès à la Manche voient dans mes yeux un morceau de Méditerranée.

19h : La séance de questions commence. Mon discours introductif a eu son petit effet et je sens déjà la salle envoûtée. Aucun incident à déplorer pour l’instant, si ce n’est un père de famille qui s’est bloqué le dos en étant plié en deux par mes saillies drolatiques, et une mamie que l’on a dû évacuer parce qu’elle a eu un coup de chaud en me serrant la main.

19h10 : Premier incident avec un militant de Sens Commun qui a fait irruption dans la salle en me jetant des petits suisses au visage, au cri de « fossoyeur de la famille ». Je fais signe à la sécurité qui l’évacue d’être un peu plus aux aguets.

19h25 : Deuxième incident avec un collectif de paysans qui me lance des faisselles à la figure au nom de mon bilan comme Ministre de l’Agriculture. Je lance un regard noir au chef de la sécurité.

19h35 : Troisième incident avec un membre du Collectif Contre l’Islamophobie en France qui me jette du couscous royal. Je demande à la sécurité de renforcer ses effectifs.

19h50 : Pendant que je répondais à une question sur le chômage, un militant de la Nuit Debout s’est levé à droite de la salle pour me lancer du far breton. Le chef de la sécurité regarde ses chaussures.

19h50 : Alors que je me laissais aller à mon lyrisme habituel sur la grandeur de la culture française, un enseignant du SNES et un autre de la FSU ont débarqué pour m’envoyer de la blanquette de veau « avec les compliments de l’Education Nationale ». Je ne vois plus la sécurité, qui a apparemment pris sa soirée.

20h30 : Fin du meeting. Les acclamations et les olas du public ont été un peu gâchées par l’absence de sécurité. Se sont succédé : les anti-avortements avec leurs foies de volaille, les créationnistes avec leur gros rouge qui tache, les artisans-pâtissiers avec leurs tartelettes aux framboises, la LICRA avec sa panna cotta, le MEDF avec sa soupe de radis, les pétanquistes avec leur cochon à la broche, un sorcier vaudou avec son sang de poulet, Patrick Sébastien avec ses tomates bien mûres et Marcel Amont avec ses nachos au guacamole. Je commence à m’inquiéter pour la douceur de ma peau de bébé.

21h : Je dois malheureusement déjà partir de ma chère Eure. Quand je suis arrivé en 2007, ses électeurs étaient illettrés, tuberculeux et consanguins. Heureusement, c’est du passé. J’aimerais vraiment rester quelques jours pour apprendre à lire à un orphelin des favelas d’Evreux, mais le devoir et Annie Cordy m’appellent à Paris.

22h : En roulant dans la pénombre de l’A13, j’écoute les informations de Radio Classique en direction d’un sommeil bien mérité. A moitié somnolent, j’apprends qu’un chien a encore été retrouvé mort empoisonné dans le Bois de Boulogne. Sûrement le fait d’un tueur en série psychopathe. Ou peut-être des syndicats enseignants ….

Scipion

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