Quand la colère nous aveugle

Les moments les plus insouciants sont ceux où intervient ce qu’il y a de plus tragique. C’est au début de l’été, à Nice, sur la promenade des Anglais, alors que les familles et les amis se réunissaient en ce jour de festivités, que l’impossible s’est produit, comme pour nous rappeler l’obscure chape de plomb qui reste en suspens au-dessus de nous. Dans la nuit du 14 au 15 Juillet, le terrorisme a fait plus de 80 victimes. Face à la barbarie, nous sommes et nous devons être tous unis, solidaires, et surtout indivisibles. Le mot fraternité prend tout son sens quand nous sommes touchés de plein fouet par la terreur, en ce jour de fête nationale qui célèbre, ne l’oublions pas, l’avènement des Lumières sur l’obscurantisme religieux.

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Hommage aux victimes des attentats de Nice (Source : Le Monde)

Face à ces événements funestes, les réactions se sont enchaînées, à un rythme malheureusement connu de tous. L’émotion, vive, prend le pas sur la réflexion, et ce, au sein même de la classe politique. Tous condamnent cet acte et les amalgames qui pourraient ressortir. Trois jours de deuil national seront respectés. Des hommages sont rendus aux forces de l’ordre. La communion est réelle, mais elle n’échappe pas à ce qu’il y a de plus dangereux pour notre avenir : le basculement rapide dans des idées et propositions précipitées, voire simplistes, relevant d’une surenchère de prêt-à-penser.

L’union politique se fait majoritairement autour de mesures devant supposément renforcer notre sécurité : augmentation des effectifs de police et de gendarmerie, extension des pouvoirs policiers, renforcement de la surveillance, et fermeture des frontières. Il paraît évident et même nécessaire que pour éviter de tels massacres, ces mesures pourtant simples devraient être adoptées, coûte que coûte, au prix de notre liberté, oubliée au profit d’un sentiment de sécurité plus que d’une sécurité réelle. Pourtant, de telles mesures ont bien été promulguées depuis les attentats de Janvier 2015 : la loi de renseignement, en juillet 2015, l’état d’urgence, une semaine après les attentats de Novembre et encore en vigueur à la vielle de l’attaque niçoise, sont les principaux textes de loi incarnant cet état d’esprit. Avec les résultats que nous connaissons aujourd’hui.

Il est indéniable que de nombreuses tentatives d’attentats ont été déjoués en un an et demi désormais : l’organisation de l’Euro 2016 n’a connu aucune faille en termes de sécurité. Néanmoins, l’accumulation brute de mesures allant dans le sens de ce qui fait au lendemain du 11 Septembre 2001, dont l’héritage est aujourd’hui de plus en plus contesté aux Etats-Unis pour une efficacité moindre, n’est pas un facteur de réussite. Il y a une méconnaissance initiale des problèmes sous-jacents, ou une forme de complaisance à l’égard d’une opinion publique spontanée, qui a pour conséquence des mesures inadaptées qui empêche d’instaurer l’essentiel : une surveillance ciblée avec des moyens judiciaires plus que proprement technologiques.

Le contexte dans lesquel se développe le terrorisme islamiste (djihadiste serait un terme plus exact) est analysé qu’hâtivement. Malgré les progrès de la prise de consciences des recherches effectués par certains spécialistes et non des pseudo-experts tels que Gilles Kepel ou Olivier Roy, les raccourcis demeurent majoritaires dans la description des situations. Une des mesures les plus énoncées, qu’on pourrait croire réservée à une minorité certes importante des Français et pourtant largement répandue dans l’opinion publique, consiste en une fermeture des frontières. Certes, il y a des nuances entre une fermeture absolue ou partielle de ces frontières, entre les frontières entre pays européens ou avec les pays du bassin méditerranéens, qui sont très souvent omises par les concepteurs de sondages destinés à des médias en proie à une certaine exagération. D’après un sondage Elab réalisé pour l’Opinion en Septembre 2015, qui n’échappe pas à ces défauts de conception certes, 80% des Français seraient favorable à un « retour des contrôles aux frontières ». Pourtant, ceux qui commettent les attentats les plus médiatisés ont la nationalité française : Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche, ou Salah Abdeslam ont des origines nord-africaines mais demeurent français. C’est d’ailleurs le cas des milliers de jeunes influencés par une idéologie qui parle aux plus marginalisés au sein de nos sociétés. Il est vrai qu’un plus grand contrôle peut être efficace en ce qui concerne les transports d’armes et de matériel.  Mais il faut rappeler que le contrôle lié aux circulations de personnes est déjà fort, avec notamment des critères d’obtention de visas bien renforcés, quand bien même le contrôle pourrait être accru concernant les déplacements vers les pays au cœur du système djihadiste. Jamais la fermeture des frontières n’arrêtera la circulation des images, des textes, des idées, qui sont au cœur du processus de radicalisation. Il n’y a pas besoin d’une interdiction de la circulation d’individus pour former les terreaux de la radicalité, avec déjà des ambassadeurs idéologiques bien implantés dans les zones plus sensibles au phénomène. A contrario, une telle décision conduirait à renforcer les sentiments d’exclusion et de marginalisation, propres à nourrir un mécanisme conduisant à l’adhésion à la violence.

Reste alors la question de la surveillance, qui là aussi, nous interpelle. Deux cas de figure se présentent une fois que les auteurs des attaques sont identifiés : soit il s’agit d’un ancien « fiché S » répertorié par les services de renseignement, tel est le cas pour Mohammed Merah, soit il s’agit d’un individu non répertorié ou connu des services de police pour des faits mineurs, à l’image de Mohamed Lahouaiej Bouhlel. Dans le premier cas, la situation est plus que paradoxale : l’efficacité des systèmes de surveillance n’est pas remise en cause, mais cette situation invraisemblable remet en réalité en cause les capacités d’action de ces derniers. La raison implicite de ces lacunes réside dans la déconnexion structurelle entre le système de surveillance et l’outil judiciaire, deux entités sans aucun lien. La DGSI et la DGSE, deux des agences les plus importantes, sont respectivement reliés au ministère de l’Intérieur et au ministère de la Défense. On assiste alors à une extension des pouvoirs de surveillance alloués aux agences par la loi de surveillance (qui consiste en réalité à une formalisation de pouvoirs auparavant officieux, comme cela est énoncé dans cette même loi) ou par l’Etat d’urgence, mais la réalité demeure inchangée : il n’y a aucun moyen d’action en cas d’identification de terroriste potentiel. Cela résulte d’une institution judiciaire difficile à contrôler par l’Etat, et du manque de motif pour entraîner des recours en justice. En outre, la réforme du renseignement de 2008, à l’origine de la fin des Renseignements Généraux a eu deux conséquences responsables d’un allongement des délais : une nationalisation de la surveillance avec la disparition implicite des agents de territoires (officiellement présent dans les services de police), et la création de deux agences liées au renseignement (DGSI et SRCT) qui ralentissent considérablement les délais de transmission des dossiers. Mais ce n’est qu’en prenant un futur attentat de court qu’il sera possible de le déjouer. A cet égard, une agence unique devrait être envisagée, mais c’est sans compter les querelles de chefferie et de privilèges.

Le cas de figure, plus rare, des individus non « fichés S » recourant à une « terreur rudimentaire » pour reprendre l’expression de Marc Briskey dans le journal britannique The Conversation est plus délicat. C’est celui qui s’est présenté à Nice, dans la mesure où Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’était connu des services de police que pour des faits de violence qui n’ont pas donné lieu à des suites judiciaires. Individus souvent isolés, leurs modes opératoires, mais c’est aussi le cas pour certains repérés par les services de renseignement, est d’une simplicité frappante, s’apparentant à de l’amateurisme : on peut citer les frères Kouachi oubliant leurs cartes d’identité en pleine course-poursuite, ou toujours Mohamed Lahouaiej Bouhlel utilisant un véhicule de la vie quotidienne. Il est plus difficile de repérer de tels individus, qui peuvent céder à l’irréparable dans une période très courte. La logique prédominante est d’instaurer une surveillance de masse pour réussir à distinguer les personnes capables de procéder à ces actes. Cependant, cette logique fait face à deux obstacles : d’une part, une surveillance de masse induit une dispersion des moyens qui réduit l’efficacité des services, et d’autre part, les actes de ce type de terroriste ne sont pas prémédités sur de longs délais et ne repose pas sur un réseau de complices vaste. Ils sont parfois isolés, sans être reliés officiellement à une mouvance djihadiste tout en se réclamant, de près ou de loin, de la doctrine qu’elle incarnerait. De telles attaques sont, étonnamment, bien plus difficile à prévenir, et la surveillance de masse n’y ferait pas grand-chose. L’espoir d’arrêter de telles atrocités spontanées relève de leurs modes opératoires : face à des actes aussi basiques dans leur organisation, il conviendrait de renforcer les bases des politiques sécuritaires. Il est quand même consternant qu’un camion ait pu tracer sa route à proximité un événement public dans une grande ville, sans passer par des barrières ou du personnel empêchant son passage Bien d’autres mesures spontanées reviennent après chaque événement du même type, faciles à comprendre sans être efficaces. On peut aussi penser à la déchéance de nationalité, qui, comme la peine de mort, n’instaurerait aucune dissuasion dans l’esprit des terroristes : pour reprendre les mots de Robert Badinter, « il existe entre la mort et le terrorisme un rapport secret, une alliance névrotique ». Tant et si bien que l’attachement à la nation et la mort ne sont que des symboles creux et aucunement des obstacles pour le passage à l’action. Un principe se dégage du moins en allant à contre-courant de la tempête médiatique : la question du terrorisme, et de la surveillance qui est liée, est compréhensive. On ne peut isoler les violences, la surveillance, le djihadisme, l’Islam, qui sont autant de notions qui entretiennent des liens plus ou moins diffus. Le profil type des terroristes qui ont touché notre pays est celui d’un Français, qui a perdu foi aux valeurs incarnées par la République et échouant une intégration dans ce qui devait être sa nation, dans beaucoup de cas la seule nation qu’il n’est jamais vraiment connue. Augmenter les pouvoirs de surveillance, maintenir l’Etat d’urgence : ce ne sont que des solutions de court-terme qui ne s’appliquent en aucun cas à la racine du drame. L’Islam, religion de paix, peut bénéficier de l’aide européenne pour mieux rejeter ce que sa religion condamne : encourager la formation européenne d’Imams, comme c’est le cas en Allemagne, structurer celle-ci et mieux la hiérarchiser, ou empêcher le financement par certains organismes permettront de dissocier clairement religion et actes barbares. Cela priverait de justification de jeunes marginalisés qui se tournent vers une radicalité islamisée et non un islam radical, comme le dit justement Olivier Roy. Déconstruire le lien social qui nous unit comme le font bêtement certains politiciens en s’attaquant en des broutilles comme des repas de cantine, ce n’est pas résoudre le problème. C’est essayer de s’accaparer l’opinion publique déjà trompés par de faux débats, des fausses solutions faciles ou par la surenchère politique et médiatique. Et en des temps aussi graves, alors que des vies sont défaites et d’autres mises en danger, la réflexion et l’approfondissement de l’analyse doivent remplacer ce qui relève du prêt-à-penser trompeur, et finalement, dangereux.

Rocigre

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