Ségrégation scolaire à Paris : Piketty entre en guerre

Le collège Maurice Utrillo, Paris 18ème
Le collège Maurice Utrillo, Paris 18ème

Thomas Piketty jette un pavé dans la mare dans son entretien au « Monde », intitulé « La ségrégation sociale dans les collèges atteint des sommets inacceptables ». Et la ministre de l’Education de lui répondre le lendemain, dans ces mêmes colonnes, pour expliquer, en résumé, que ce n’est pas tout à fait vrai et qu’on ne peut, de toute manière, pas changer les choses d’un coup de baguette magique.

Vraiment, la ségrégation scolaire existe-t-elle ? A Paris ? La question a de quoi surprendre tant la réponse est évidente.

N’importe quelle famille parisienne le sait, tous les enfants et les adolescents la vivent ou la subissent et les choses ne vont pas en s’améliorant. De nombreux parents font le choix du privé, surtout dans les quartiers plus populaires de la capitale, pour « éviter » le collège du coin, parfois classé ZEP voire ECLAIR. Car il y a des ZEP à Paris, de nombreuses même, il suffit pour en avoir une idée précise de lire l’excellente « obsession » du journal en ligne LesJours intitulée « Les années collège » : Alice Géraud y a suivi le quotidien de la classe mais aussi la recherche de nouveaux élèves par le principal du collège dans l’épisode intitulé « La carte scolaire ». Une élue parisienne y avouait que la question se pose également chez les socialistes (on s’en doutait) : C’est un sujet compliqué. Qui ne s’est pas posé la question quand il s’agit de son enfant ? J’ai des tas d’amis qui ont fait ce choix. Des amis qui sont par ailleurs engagés, y compris au Parti socialiste ». Et de détailler les fraudes, les stratégies d’évitement, les questions de « réputation ». A Paris, on le sait, de nombreux responsables politiques inscrivent leur enfants à l’ Alsacienne (s’ils sont de gauche) ou à Stan (s’ils sont de droite, le plus souvent) ou dans d’autres établissements privés plus ou moins élitistes, voire hors de prix (parfois plus de 6000 € par an!). Plus du tiers des enfants Parisiens sont inscrits dans un établissement privé. Tout cela n’est même plus un secret et l’on croise quantité de professeurs de l’Education nationale qui ont inscrit leurs enfants dans le privé. Certains assument (leur enfant n’était pas très doué et le collège du quartier était peu « encadrant »), d’autres tentent des explications plus ou moins farfelues (l’école était plus près, par exemple).

A Paris peut-être plus qu’ailleurs, la réputation d’un établissement ne tient qu’à un fil. Il suffit qu’un collège soit « mal tenu », que des rumeurs de deal arrivent aux oreilles des parents, qu’on y croise parfois des affaires de bagarres ou de harcèlement, et ledit collège perd l’année suivante des élèves. Il est très difficile de se sortir d’une « mauvaise réputation ». Ceux qui ne peuvent faire autrement ou ne possèdent ni les codes, ni les réseaux, y inscrivent tout de même leurs enfants, renforçant sans le vouloir la ségrégation à l’oeuvre. Dans le pire des cas, le collège devient un ghetto évité par tous ceux qui le peuvent : le collège Maurice Utrillo, porte de Clignancourt à Paris, en a longtemps été la triste illustration. C’est un peu moins le cas au lycée mais pour une raison simple : à Paris, la sectorisation est facilement contournable à partir de la seconde, les élèves peuvent se porter candidats à Henri IV ou Louis-le-Grand, par exemple, si leur dossier scolaire est excellent et même s’ils n’habitent pas aux alentours du Panthéon. L’auteur de ces lignes se souvient de la tentative désespérée des enseignants et du proviseur du lycée voisin d’un collège du 14è arrondissement de Paris, il y a de nombreuses années de cela, venant faire l’article pour éviter que tous les élèves partent dans le centre de Paris ou dans le privé. Ils vantaient des dispositifs innovants, les classes européennes, les cours de culture générale et tentaient (vainement, le plus souvent) de présenter leur lycée comme bien plus accueillant et agréable qu’imaginé. Le collège lui-même avait auparavant lancé l’équivalent de classes bilangues pour accueillir des élèves issus de milieux plus favorisés. C’était dans les années 1990, et l’on ne vivait pas dans le Nord-Est de Paris…

Que propose donc Thomas Piketty pour sortir de cette impasse ? La principale proposition est de forcer les établissements privés à entrer dans la procédure d’affectation des élèves (le célèbre « Affelnet ») puisque, dit-il, « à partir du moment où ils bénéficient d’un financement public massif, il est normal que ces établissements soient soumis à des règles communes ». Les lycées publics utilisent déjà massivement Affelnet, ce qui a permis d’augmenter la proportion de boursiers dans les établissements prestigieux et d’équilibrer les affectations (même si les professeurs du lycée Turgot, qui ont eu la surprise d’avoir 80 % de boursiers en seconde en cette rentrée, seraient peut-être d’un autre avis). Or la proposition de T. Piketty est hors-la-loi : la loi stipule en effet que les établissements privés ont le droit de choisir leurs élèves. Certes, ils sont soumis aux programmes scolaires nationaux s’ils sont sous contrat avec l’Etat. Mettre en œuvre sa proposition impliquerait donc de changer la loi, avec en filigrane une réactivation de la « guerre scolaire ». Surtout, c’est une perspective très peu probable car l’on sait le rôle de reproduction des élites que jouent ces établissements de centre-ville, privés ou publics. Surtout, imposer la carte scolaire au privé ou y « injecter » un pourcentage fixe de boursiers paraît hautement utopique, et la ministre ne s’y trompe pas, préférant parler de « concertation » et d’ « expérimentation » : des « territoires pilotes » avec application d’algorithmes « transparents » ou encore des « secteurs multicollèges » qui existent déjà. Le ministère de l’Education Nationale sait marcher sur des œufs, voire sur un nid de guêpes.

Le fond du problème, qui n’est jamais vraiment abordé, est que cette ségrégation scolaire aboutit à une ségrégation raciale. Et cela, les parents qui « évitent » les collèges de secteur ne le diront jamais clairement, ou alors à demi-mots, avec sous-entendus et sourires gênés. Dans l’enquête des Jours, c’est une évidence : au collège Aimé-Césaire, « la majorité des élèves sont noirs », ce qui n’est pas le cas en bas de la butte Montmartre, là ou l’on compte plutôt 10 à 15 % de boursiers (au lieu de plus de 50 % dans cet établissement). C’est en prenant en compte le caractère racial et social (les deux sont liés dans ce cas) que l’on peut comprendre ce qui se joue à Paris et ailleurs : un entre-soi qui exclut une majorité des familles modestes ou populaires, sachant que ces familles sont en grande majorité immigrées ou d’origine immigrée, essentiellement du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, qui subissent un autre entre-soi pour leurs enfants. La situation change au lycée général, puisque les enfants de ces familles (ceux qui ont le niveau pour passer en seconde générale) se retrouvent alors dans un environnement plus mixte et ouvert (à Paris tout du moins, un peu moins à Argenteuil ou à Sarcelles). Le trou noir, c’est le collège, en somme. Là où la ségrégation spatiale, sociale et donc raciale atteint des sommets. Ce n’est pas la réforme du collège, qui entre en vigueur en cette rentrée 2016, qui y remédiera de quelque façon. On peut davantage croire aux actions de parents d’élèves qui parviennent à convaincre que l’on peut étudier dans ces établissements, comme Maurice Utrillo, en y scolarisant ses enfants pour inverser le cercle vicieux de l’évitement : c’est le but du collectif « Apprendre ensemble ».

La société française dans son ensemble est aux prises avec cet évitement, cette ségrégation jamais clairement exprimée mais vécue par tous, qu’elle soit choisie ou subie. L’école n’en est, comme souvent, que le prisme déformant. Les solutions de T. Piketty sont sans doute utopiques, mais elles ont le mérite de montrer une réalité parfois cachée par les responsables politiques.

Agrippine

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