Les lettres aux Français de Nicolas Lebourg [critique]

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A travers son ouvrage Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême-droite remettraient la France debout [1], Nicolas Lebourg, historien du Front National, entreprend la démarche originale de traiter du parti de Marine Le Pen en s’adressant à une dizaine de portraits-types d’électeurs frontistes. Sont ainsi interpellés un professeur d’Histoire-Géographie d’Albi, une senior de Janville, un ouvrier agricole de Senlis, une caissière de Perpignan, un plombier juif de Vénissieux, un gendarme catholique de Nantes, un médecin d’Aix-en-Provence, une précaire d’Hénin-Beaumont, un étudiant gay néoparisien et pour finir une lepéniste dubitatif (de la fille, pas du père). Nicolas Lebourg y mène un appréciable travail de recontextualisation du FN, tant historique que sociologique, en expliquant aussi bien le rapport du FN avec les autres partis, les stratégies du parti envers les différents segments de l’électorat que sa pénétration au sein de ces segments. Son objectif n’est ni d’infantiliser les électeurs frontistes (au point parfois de les abreuver de termes sociologiques qui freineront la compréhension des non-initiés), ni de leur faire la leçon, mais plutôt d’agir comme un miroir tendu vers eux.

C’est là qu’intervient le problème du livre. Quel est son but et à qui s’adresse-t-il ? Que cherche-t-il à provoquer chez les électeurs FN avec ce miroir tendu ? Au mieux peut-il espérer qu’ils approuvent ses constats et se sentent concernés par un ou plusieurs portraits. On comprend bien que chacun doit pouvoir retrouver un bout de ce qui le conduit à porter ses espoirs en Marine Le Pen dans chaque portrait, et que très peu de gens ne se reconnaîtront que dans un seul (tant on imagine qu’il n’y a pas des milliers de plombiers juifs à Vénissieux). Ainsi, Catherine [2], principale de collège de ZEP dans la région lyonnaise, homosexuelle et ayant quitté son quartier en raison de la forte présence maghrébine [3],  que Sylvain Crépon racontait dans son ouvrage sur le nouveau Front National, pourrait se reconnaître dans au moins deux portraits. Le risque étant que l’on peut avoir du mal à recoller les morceaux, certains sujets comme l’immigration étant répartis confusément dans tous les portraits.

Chaque portrait peut par ailleurs être peu concernant, tant l’auteur est capable de passer du coq à l’âne d’une page à l’autre. C’est ainsi que l’on peut passer de la place des médecins dans le FN au mythe unitaire de la IIIe République, ou que la senior de Janville se voit entretenir du vote frontiste chez les bourgeois de Neuilly dans les années 1980 (ce qui n’est pas très parlant, à moins que l’on ne s’adresse à la baronne de Janville). Les personnages décrits dans les portraits sont très vindicatifs, ce qui n’est pas étonnant vu leur lien avec un parti antisystème, mais l’affirmation et la certitude que leur prête Nicolas Lebourg relèvent parfois moins du simple électeur frontiste que du militant à la fête de Jeanne d’Arc, ce qui nous interroge sur le caractère empirique de ces portraits : l’auteur décrit-il des réactions-types qu’il a souvent constatées sur le terrain, ou se contente-t-il d’extrapoler à partir de portraits médiatiques et militants ?

Que doit-il advenir après que les lecteurs ont vu la ressemblance avec leur propre expérience ? Le titre même du livre (dont on suppose qu’il n’a pas été imposé par l’éditeur vu sa longueur) suggère que l’auteur n’est pas particulièrement convaincu par les thèses frontistes. On a bien compris que Nicolas Lebourg ne souhaitait pas se livrer à des condamnations et à des anathèmes, mais les réserves qu’il émet sur le parti à chaque toute fin de chapitre sont à peine susceptibles de susciter le doute chez ses lecteurs frontistes. Pour le cas de l’ouvrier agricole de Senlis, il se fend de deux phrases pour expliquer le FN mange un peu à tous les râteliers et que ce n’est pas très sérieux. Pour le gendarme catholique de Nantes, aucune opinion n’est formulée. Pour la précaire d’Hénin-Beaumont, l’ironie est de mise puisqu’il explique que Steeve Briois, le maire, se fait dépasser par la droite (l’ironie valant aussi pour le lepéniste dubitatif, qu’on rassure sur le fait que le FN n’a que peu changé avec Marine). A la caissière de Perpignan, il explique qu’il est question de changer son quotidien et pas de l’interpréter (remarque forte de sens, mais dont la subtilité mériterait sans doute quelques explications de plus). Quant à la senior de Janville qui trouvait que c’était quand même bien mieux avec De Gaulle, il lui explique « qu’être fidèle à [ses] idées, ce serait somme toute moins de passer à l’extrême-droite que de penser la droite » (la pauvre senior de Janville a encore du boulot devant elle).

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Crédits : Photo H. J pour lindependant.fr (Perpignan)

On sent que la simple description, voire décryptage, du phénomène frontiste, n’est pas le but de l’ouvrage, et qu’il s’agit pour l’auteur de partager ses opinions. On ne lui demande pas de sortir l’artillerie lourde, d’expliquer que le programme frontiste est nul, incohérent et irréaliste et que Marine Le Pen est l’Antéchrist (d’autres, comme Maël de Calan, le font très bien sur leur propre électorat). Mais à vouloir ne pas faire la leçon, n’entre-t-on pas dans une tiédeur, voire une quasi-fraîcheur ? Surtout quand la leçon est parfois faite de manière détournée, comme quand il explique mine de rien au professeur d’Histoire qu’il fait un peu honte à sa profession et au médecin qu’il ne devrait pas trop se plaindre dans son ghetto de riches Blancs. La véritable critique porte sur le reste du système partisan, où il explique grosso modo que le PS était mieux quand il se préoccupait de social et de changer la vie et la droite quand elle n’avait pas abandonné la valeur-travail (même si Sarkozy nous l’a bien rappelée). Si on devait absolument le comparer à une autre figure médiatique, on y verrait presque du Onfray, dans sa manière de dire que les partis, c’était mieux il y a quarante ans, et que malheureusement le tournant austérito-soixante-huitard est passé par là.

Il en vient indirectement à justifier les choix des électeurs FN, en leur démontrant à quel point ils ont raison de se détourner des partis de gouvernement (ce qui encore une fois n’est un problème que vis-à-vis de l’objectif flou de l’ouvrage). Tout en critiquant un parti attrape-tout, il réalise lui-même une critique attrape-tout, où il met en lumière chaque tare des partis de gouvernement conformément aux attentes des électeurs déçus (tantôt trop libéral, tant libéral ça va mais occidentaliste, tantôt trop culturel et pas assez économique). L’analyse des problèmes de la société en devient assez superficielle, à l’exemple de ce qu’il appelle son « atomisation », bien trop vague et indéterminée : il aurait été plus intéressant de creuser les implications des jugements des électeurs frontistes. Ce livre nous montre qu’il est possible de parler à et des électeurs frontistes sans leur faire la leçon. Mais est-ce pour autant possible sans faire la leçon au reste du système ?

Scipion

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[1] Lettre aux Français qui croient que 5 ans d’extrême droite remettraient la France debout de Nicolas Lebourg, Éditions les Échappés, 25/08/2016, 132 pages, 13,90 euros.

[2] Enquête au cœur du nouveau Front National de Sylvain Crépon, Nouveau Monde Éditions , 15/03/2012, 300 pages, 19,90 euros. Le prénom a été changé (par Sylvain Crépon).

[3] Même si dans le cas présent, la discrimination sur son orientation a davantage été le fait de ses camarades de parti que des habitants de son quartier.

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