Génération iTélé ?

Les salariés en grève le 25 octobre

Les salariés en grève le 25 octobre

 Je me souviens des débuts d’iTélé. C’était avant la TNT, avant le numérique, à l’époque où seuls les câblés pouvaient assouvir leur passion pour l’information à outrance. Abonnée Noos à l’époque, je me réjouissais des directs nocturnes où des reporters frigorifiés attendaient devant un hôpital, débitant chaque demi-heure les mêmes phrases vides de sens. Abdelaziz Bouteflika était-il mourant ? Suspense intenable. Je m’amusais de leur décomposition progressive face caméra, de l’apparition subreptice d’un excité un peu trop alcoolisé qui hurlait en plein direct. Pour moi, iTélé, c’était de l’information certes, mais surtout c’était France Info avec les images, donc beaucoup plus divertissant dans la répétition. Sans compter l’observation des bandeaux d’information qui défilaient et où tout téléspectateur un peu obsessionnel guettait les erreurs, les fautes d’orthographe, les citations tronquées (attribuées à chaque fois au célèbre et anonyme « stagiaire d’iTélé »).

  Mais je caricature : iTélé, c’était aussi de longues soirées passées à pester contre Eric Zemmour alors que Nicolas Domenach tentait de répondre quelque chose de sensé au « polémiste » (à l’époque, on avait aussi Buisson contre Olivier Duhamel sur LCI et là, ça castagnait sec quand Buisson évoquait les « bandes ethniques » lors des émeutes de 2005). ITélé, c’était aussi Olivier Ravanello qui passait son temps à évoquer des drames terribles, à analyser toutes les atrocités possibles dans le monde, l’air de trouver cela presque normal et terminant toujours par une petite remarque qui flottait dans l’air (« et ce n’est pas gagné », « on n’est pas obligé de le croire », and so on) qui rivalisait presque avec le célèbre « ainsi va le monde » de Vincent Hervouët sur LCI. Pour les drogués de l’information et de l’analyse, iTélé était donc un petit paradis, où l’on trouvait toujours des débats, des analyses, des reportages même, fouillés, agaçants, intéressants, originaux.

Olivier Ravanello, le spécialiste des mauvaises nouvelles d'iTélé

Olivier Ravanello, le spécialiste des mauvaises nouvelles d’iTélé

 Et puis tout a changé. LCI est devenue payante, BFM-TV est arrivée en fanfare, iTélé s’est transformée en chaîne de sport. J’exagère, évidemment : on trouvait toujours Michaël Darmon le soir au coin du feu, qui doit parler politique dans son sommeil mais pour le reste, on avait l’impression de se trouver sur Canal à quelques minutes d’un match. Et, quand le football n’est pas une passion absolue, cela finit par peser. Au bout d’un moment, on se dit qu’on va finir sur Public Sénat ou sur LCP pour ne pas écouter Pascal Praud et Pierre Ménès pendant deux heures. On finit même, parfois, par aller sur BFM, la télécommande tremblante, l’air pas très fier, un peu comme si on trahissait son camp, franchissait le Rubicon, comme si l’on votait soudainement pour Nicolas Sarkozy après avoir voté Besancenot. Un peu, seulement.

 Et puis ce fut le moment Bolloré, cette incroyable prise de pouvoir de l’ami de Nicolas Sarkozy sur l’ensemble du groupe Canal +, les grèves successives à iTélé qui ont abouti à ce mois sans antenne, en octobre. Les fidèles de la chaîne ont commencé à en connaître les arcanes, à se renseigner sur Serge Nedjar ou Guillaume Zeller, leurs méthodes et leur pedigree. Il faut, si l’on s’intéresse à la mainmise des grands patrons sur la majorité des médias français, lire l’ « obsession » des Garriberts dans LesJours : Bolloré, l’empire qui se décline également en livre .

  C’est alors qu’on se rend compte que l’on se sent étrangement solidaire de ces journalistes qui se battent alors qu’on ne fait rien, pour défendre leur travail bien sûr, mais aussi une éthique de travail, une indépendance. Un combat noble, digne, et en partie vain. Où l’on admire Antoine Genton (que l’on aimait bien, déjà), après avoir lu son remarquable portrait . On fulmine en lisant le tweet et l’édito d’Yves de Kerdrel de Valeurs Actuelles sur iTélé évidemment « bobo-écolo » et bon débarras. A force de les voir, de les lire, on se sent un peu iTélé, comme un antique lecteur de la presse papier parlait de « son » journal, on se dit que c’est « sa » chaîne, alors qu’il y en a tant d’autres et qu’on ne regarde presque pas (ou plus) la télévision.

  On se sent un peu orphelin, et un peu vieux aussi. Oui, c’est ça : quand on a grandi avec iTélé, on a le sentiment qu’une page se tourne, qu’il faut peut-être devenir responsable, arrêter de s’intéresser à ce point à l’actualité, s’occuper de sa carrière, de sa famille à la place. Mais on n’a pas envie, au fond. Quand j’étais bien jeune, encore enfant, je me souviens que mes parents m’avaient offert un badge « Génération Mitterrand ». C’était terriblement kitsch, c’est évidemment devenu collector. Alors allumons un petit cierge pour la « Génération iTélé », tout en gardant espoir. Julia Cagé a beau nous répéter, à raison, que les médias français fonctionnent selon un système antidémocratique et potentiellement dangereux, il existe heureusement d’autres moyens de vivre et d’être lu, écouté, en toute indépendance. Mais cela ne s’applique pas aux chaîne de télévision, plutôt aux pure players comme Mediapart, LesJours ou Arrêtsurimages. Ceux qui ne sont pas détenus par Drahi, Dassault, Niel ou Bolloré, en somme.

  J’ai envie de continuer à regarder iTélé, mais je ne suis pas certaine d’y parvenir. J’ai seulement envie d’avoir le choix, et de pouvoir la regarder. De m’agacer, de me passionner, de la regarder en faisant autre chose, en écrivant cet article, en repassant ou en caressant mon chat, peu importe. Le sentiment n’a pas sa place dans le monde médiatique, je le sais bien. Alors, comme les anciens de l’ancien temps, je parlerai d’iTélé à mes petits-enfants, au coin du feu ou du poêle à granulés, comme d’une histoire de courage et de désespoir, de larmes et d’ogre impitoyable, de spadassins sans pitié, de défaite qui a le goût de victoire. Et ce sera un hommage comme un autre, même s’il n’en reste plus rien.

Agrippine

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s