Pays Basque, la paix impossible ?

Manifestation de soutien aux militants interpellés, le 17 décembre à Bayonne (Sud Ouest).

Manifestation de soutien aux militants interpellés, le 17 décembre à Bayonne (Sud Ouest).

Vendredi 16 décembre 2016, dans le petit village de Louhoussoa (pays basque français), des forces spéciales antiterroristes franco-espagnoles sont intervenues pour interpeller cinq personnes. Grand classique, se dit-on d’abord en écoutant la radio de bon matin. Il doit s’agir de membres d’ETA encore en fuite. Tout le monde se félicite pour ce « coup porté à l’ETA » (Bruno Le Roux, le nouveau ministre de l’Intérieur). Et puis, en quelques heures, la belle histoire du coup de filet se délite. Le président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, Michel Tubiana, aurait dû se trouver sur place et se met à dénoncer l’attitude de la France dans les médias. Il s’avère qu’il ne s’agissait pas de militants d’ETA mais de membres de la société civile basque engagés dans le processus de paix.

Retour en arrière. Euskadi Ta Askatasuna (Pays Basque et Liberté) est une organisation armée composée de Basques, surtout côté espagnol, qui lutte pour l’instauration d’un Pays basque indépendant et transfrontalier depuis les années 1970, par la violence, soutenue par une partie minoritaire de la société basque (ceux que l’on nomme les « abertzale », les « patriotes »). Cette organisation a d’abord été défendue par une partie de la gauche française, lorsque celle-ci luttait contre le régime franquiste. Au cours des années 1980, cependant, avec la démocratisation de l’Espagne et la naissance des « communautés autonomes », ETA a perdu une partie de son soutien et les autorités françaises se sont alignées sur celles de l’Espagne, accentuant la répression contre les Basques parfois réfugiés du côté français de la frontière, au point de fermer les yeux sur la « sale guerre » menée contre les militants basques avec tortures, exécutions sommaires des GAL, les « Groupes Antiterroristes de Libération ». ETA a continué les assassinats ciblés et les attentats contre tous ceux suspectés de soutenir la cause « espagnoliste », dans une logique de plus en plus radicale.

Historiquement, ETA est plutôt une organisation soutenue par la gauche radicale et autonome. Mais depuis 2011, ETA a décrété un cessez-le-feu unilatéral et permanent. Il n’y a donc plus d’actions armées, les commandos sont en sommeil, la majorité des clandestins sont désormais en prison, quelques-uns encore en fuite. Le combat nationaliste basque est uniquement politique, représenté par la « gauche abertzale » aux élections locales, côté espagnol avec la coalition abertzale Sortu, et par quelques petits groupes côté français comme Abertzaleen Batasuna, mais aussi par des partis bien loin de la gauche radicale comme le Parti Nationaliste Basque.

L’Etat espagnol a non seulement lutté contre ETA mais aussi contre toutes les coalitions issues de la gauche radicale basque, interdisant tour à tour leurs journaux, leurs partis, emprisonnant les dirigeants successifs, à l’image d’Arnaldo Otegi. En France, Aurore Martin est devenue le symbole de la « coopération » franco-espagnole qui vise des militants non violents, simplement accusés d’une vague « complicité » avec ETA: la militante basque a été extradée vers l’Espagne pour « terrorisme » car elle avait participé à des réunions politiques interdites et adhéré au collectif Batasuna.- elle a depuis été libérée. La France a donc cautionné les restrictions imposées par l’Espagne à la liberté d’expression au point d’extrader une ressortissante française. La France n’est plus un sanctuaire pour les militants basques, elle accepte leur criminalisation croissante.

Ce qui s’est produit le 16 décembre ne constitue donc pas une si grande surprise. Seulement, cette fois, la ficelle paraît un peu grosse. Depuis 2011, officiellement, tout se passe comme si ETA n’avait pas déposé les armes. La France et l’Espagne continuent à arrêter des membres d’ETA, de criminaliser les militants, la rhétorique antiterroriste n’a absolument pas changé. Sur place, un processus de paix est pourtant sur les rails, soutenu par la gauche abertzale mais pas seulement : l’ancien conseiller à Matignon et à l’Elysée Louis Joinet, l’ex-ministre de l’Intérieur Pierre Joxe, des élus centristes, socialistes, écologistes et UMP étaient également présents lors de la conférence pour la paix qui s’est tenue à l’Assemblée nationale en juin 2015. Le collectif Bake Bidea [voir notre entretien avec Maitena Thicoipe publié en avril 2014], qui comprend en son sein d’anciens prisonniers basques comme Gabriel Mouesca (ancien président de l’Obervatoire International des Prisons) ou encore le maire centriste de Bayonne, Jean-René Etchegaray, poussent à la résolution du conflit. Il s’agit de trouver une solution pour les prisonniers basques incarcérés (plusieurs centaines), qui passe par exemple par un rapprochement de ces prisonniers de leurs familles, et de détruire l’arsenal d’ETA, toujours en « sommeil ». Mais rien ne bouge du côté des autorités françaises et espagnoles, qui font la sourde oreille et considèrent qu’ETA devrait s’autodissoudre et que ses militants n’ont d’autre choix que de se rendre à la gendamerie ou à la Guarda Civil, avec leurs armes. Le processus de paix basque est beaucoup moins médiatisé que celui d’Irlande du Nord, par exemple, qui avait permis le cessez-le-feu permanent de l’Armée Républicaine Irlandaise et la signature d’un véritable accord de paix dit du « Vendredi saint » entre toutes les parties, sous l’égide de l’ONU, en 1998.

Comme le dit Gabi Mouesca, « la paix, ce n’est pas très sexy », les attentats ont cessé, circulez, il ne se passe plus rien au Pays basque. L’ETA est datée, finie, le terrorisme est islamiste ou n’existe plus, les revendications autonomistes sont de vieilles antiennes, la gauche abertzale est une survivance de l’antifranquisme qui n’attire plus que quelques jeunes radicaux, la France jacobine est de retour. Et puis ETA n’a ni compte Twitter, ni chaîne Telegram. Même pas de kamikazes. Fermez le ban.

Un palier semble avoir été franchi avec l’action conjointe franco-espagnole du 16 décembre : ce sont des militants pacifistes qui ont été arrêtés et présentés comme des terroristes. Il s’agit d’acteurs locaux pour la paix qui ont souhaité « enclencher le processus de désarmement de l’organisation et procéder à la destruction d’un premier stock d’armes », qui correspond, disent-ils, « à environ 15 % de l’arsenal » d’ETA afin de « contribuer à un avenir sans violence et démocratique pour le Pays basque ». Ils n’ont absolument pas le profil de commandos d’ETA, c’est le moins que l’on puisse dire : deux sont sexagénaires, engagés dans le développement économique du pays basque, Txex Etcheverry est un écologiste pacifiste.

Txetx Etcheverry, pour son portrait dans Libération en avril 2014

Txetx Etcheverry, pour son portrait dans Libération en avril 2014

Dans cette affaire, les gouvernements français et espagnol ont surtout réussi à apparaître comme parfaitement ridicules dans leurs déclarations et à provoquer une réaction immédiate de pans entiers de la société basque, bien au-delà des cercles militants de la gauche abertzale. De 2000 à 4000 personnes ont manifesté à Bayonne samedi 17 décembre pour défendre les « artisans de la paix » au pays Basque et exiger leur libération. Des militants de la CGT ont défilé aux côtés d’élus de droite, la réconciliation nationale semble en marche…mais seulement pour dénoncer l’absurdité de ces interpellations et des déclarations des autorités. La logique des Etats, nous disait déjà Maitena Thicoipe lors de notre entretien d’avril 2014, est celle de la négation de la nécessité d’un processus de paix car « reconnaître la fonction de la commission internationale reviendrait à reconnaître la légitimité même du processus de paix, et ils devraient alors considérer, d’une part que l’organisation armée ETA est un acteur du conflit comme de sa résolution, et d’autre part, ils devraient reconnaître qu’ils sont eux-mêmes acteurs d’un conflit politique dont ils nient l’existence depuis des décennies ». Rien ne semble avoir changé depuis, ou plutôt si : Manuel Valls a imposé une politique de coopération systématique avec les autorités espagnoles, sans examen spécifique des demandes de celles-ci. La position des gouvernements, pour Arnaldo Otegi, est de « boycotter la paix » (entretien au « Monde » du 19 décembre).

Certes, mardi 20 décembre, les cinq militants ont été libérés sous contrôle judiciaire, mais ils restent mis en examen. S’ils devaient être poursuivis pour des faits de terrorisme, cela constituerait un signal clair et inquiétant : il signifierait que le processus de paix au pays basque ne sera jamais soutenu par les Etats concernés et que tous ceux qui oeuvrent pour une paix définitive sont considérés comme des complices des « terroristes ». Ceux qui, depuis 2011, oeuvrent, souvent dans l’ombre, à la réconciliation et à la sortie du conflit, ont des raisons d’être inquiets. On ne résoud par un conflit en humiliant les combattants, en criminalisant les faiseurs de paix. Que ce soit un gouvernement de gauche qui se livre à ces gesticulations est particulièrement grave- en Espagne, le gouvernement Rajoy fait preuve d’une position intransigeante fidèle à la tradition du Parti Populaire (PP), héritier du franquisme « modéré ». Michel Rocard doit se retourner dans sa tombe, lui qui a permis une transition pacifique en Nouvelle-Calédonie et qui soutenait une solution négociée en Corse.

Il est encore temps pour le gouvernement français de reconnaître son erreur sans perdre la face et de cesser de suivre sans réfléchir tout ce que demande le gouvernement espagnol sur le sujet. C’est une question d’honneur politique, de courage autant que de crédibilité. Maurice Thorez disait en 1936 qu’ « il faut savoir terminer une grève » : il faut aussi, parfois, savoir terminer une guerre, en reconnaissant le combat de son ennemi. C’est à cette seule condition qu’il peut devenir un banal adversaire politique.

Agrippine

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