Primaire à gauche : sept candidats et une mauvaise blague

candidats primaire gauche

Crédits : AFP / FRANCEINFO

Une question se pose naturellement quand on en vient à parler de la primaire à gauche : comment peut fonctionner une primaire qui est dans son essence-même un foutage de gueule ? La « primaire citoyenne de 2017 » (nom qui est déjà en soi un foutage de gueule, étant donné qu’elle n’a absolument rien de citoyenne au vu des candidats en lice) s’est bâtie sur les ruines d’une primaire aux accents autrement plus ambitieux. L’appel initié par une cinquantaine de politiciens et intellectuels (dont Yannick Jadot, Thomas Piketty, Daniel Cohn-Bendit et Michel Wievorka) en Janvier 2016, avait pour vocation à rassembler tous les partis de gauche derrière une candidature commune susceptible de faire accéder la gauche au second tour de la présidentielle, et basée non pas sur le règne sans partage des individualités mais sur le débat collectif. Ce projet, essentiellement une tentative d’union transpartisane, a échoué en raison de l’effort conjoint d’une part du PS qui ne souhaitait pas voir le Président de la République battu par un (le ?) candidat de la gauche alternative, et d’autre part par la gauche alternative (EELV, PCF, Parti de Gauche) qui ne voulait pas soutenir un candidat du gouvernement et donc refusait la candidature de Hollande ou de Valls. Cette dernière requête n’était pas illégitime, quand on sait l’hypocrisie qu’aurait constituée un soutien à un candidat tant décrié au pouvoir. Néanmoins, sachant la victoire probable en cas de réel rassemblement face à un candidat très impopulaire, la probable non-candidature de Macron en ce cas, et qu’un soutien qui aurait pu se limiter le cas échéant à un silence, l’union valait bien le risque. Non pas qu’il fallait en attendre des miracles : la primaire n’aurait sans doute pas été particulièrement citoyenne ni l’occasion miraculeuse de débats approfondis. Mais c’était potentiellement le début de la reconstruction de la gauche. La primaire socialiste s’en éloigne plus que jamais.

La rhétorique de l’union a été utilisée par le Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, uniquement sur le mode du chantage. L’argument est que l’union de la gauche – autour du candidat socialiste, parce qu’à un moment, il faut arrêter les enfantillages et retourner chez papa – est nécessaire pour éviter un nouveau 21-Avril. La même argutie est utilisée pour forcer la main des électeurs de gauche : oubliées les promesses non tenues, l’absence criante de résultats économiques, les rodomontades au-dessus du vide pour expliquer que « en fait, c’est l’inversion de l’accélération du chômage sur le long terme chez les chaudronniers jurassiens entre 37 et 39 ans ». Il faut oublier, tout peut s’oublier, même le nom du Parti Socialiste, remplacé pour l’occasion par la « Belle Alliance Populaire » (no comment), usant de la maxime entretenue notamment par L’UMP avec Les Républicains et par le FN avec le Rassemblement Bleu Marine : « un changement de nom pour bluffer les cons ». Surtout quand cette alliance est à géométrie variable : on accepte dans ses rangs la candidate du PRG, Sylvia Pinel, qui avait pourtant annoncé dans un premier temps une candidature indépendante, mais on refuse le fondateur de Nouvelle Donne, Pierre Larrouturou,  sous prétexte que « c’était trop tard ». C’est sûr que « Nouvelle Donne » dans la primaire du Premier Ministre sortant, ç’aurait fait un peu désordre. En résumé, non seulement Jean-Christophe Cambadélis fait du chantage aux électeurs de gauche, en leur disant « le PS car pas la droite » – et si la droite est en mesure d’accéder au pouvoir, c’est bien malgré le PS – mais en plus ne fait même pas semblant de leur proposer la contrepartie enviable que serait une primaire inclusive et susceptible de porter un véritable changement, avec une véritable motivation (et pas juste conforter le Président sortant, motivation qui n’existe même plus à présent), bien ficelée et non organisée dans la panique à la dernière minute. La primaire sinon la défaite. Mais la gauche vaut-elle vraiment la peine d’un bulletin ?

848333-primaire

Une de Libération, 11 Janvier 2016

Il nous faut pour cela passer en rapide revue les quatre principaux candidats de la primaire – les trois autres étant a priori plus marginaux, pour le dire diplomatiquement. Il faut tout particulièrement se pencher sur les raisons invoquées par les candidats pour faire valoir leur candidature et pas une autre. Manuel Valls en a lui fait part dans son discours de candidature à Évry le 5 Décembre, enrobé dans une communication pas du tout subliminale : il-y-a-plein-d’enfants-d’immigrés-derrière-moi-donc-je-représente-la-diversité, ce qui a l’avantage (ou le désavantage) de faire parler les commentateurs, mais le léger défaut de prendre les électeurs pour des jambons. Après un blabla-storytelling sur Evry et une annonce de candidature sortie de nulle part dans le discours, il annonce plusieurs raisons. Premièrement, le désormais fameux « moi sinon la droite », parce que la droite, c’est contre le social, c’est le libéralisme à outrance, en résumé, c’est le gouvernement actuel mais en pire. Il évoque d’ailleurs la « chaleur » de ses sentiments envers François Hollande, même s’il l’a un tantinet poussé vers la sortie. Deuxièmement, le non moins fameux « moi sinon le FN », qui marche globalement pour tout le monde, même François Fillon. Troisièmement, le toujours efficace « donner cinq ans de plus à la gauche ». Il est peiné de « constater » les divisions (ont-elles un rapport ou non avec sa politique, mystère mystère), regrette les « incompréhensions » (sans doute est-il trop subtile pour ses camarades) mais rappelle que « la gauche, c’est le débat », ce qui a bon dos quand on a passé l’année à s’engueuler avec son parti. Quatrièmement, Manuel Valls explique que le monde est très incertain, et qu’il y a des gens qui ont une grande gueule, comme Trump, Erdogan ou Poutine, mais que comme lui aussi il en a une, alors ça va le faire.

S’ensuivent des arguments à la fois extrêmement généraux et étonnants quand on prend en compte leur promotion inexistante durant le quinquennat –la lutte contre les inégalités sociales et la pauvreté, la construction européenne, la défense de la ruralité – voire leur mise en retrait : la laïcité dans un but de tolérance, quand on se rappelle l’épisode estival du burkini ; la lutte contre les discriminations, quand on se rappelle ses propos sur les Roms ; la solidarité, quand on se rappelle le « ça suffit » après avoir accueilli 30.000 migrants ; la « continuation de la baisse d’impôts durable pour les classes moyennes », après les avoir copieusement augmentés ; la défense de la liberté, quand on se souvient de l’état d’urgence. Enfin, l’annonce de candidature de l’ancien Premier Ministre, c’est également une accumulation d’arguments qui nous convainquent du caractère totalement plat et indifférencié de sa candidature : la « conviction totale » de vouloir servir son pays ; le « temps d’aller plus loin » ; le français, langue de Voltaire, d’Hugo, de Leila Slimani ; la force de la jeunesse ; le génie créatif ; le nouveau monde qui vient ; etc., etc. Ce sont des punchlines comme « le peuple français n’a jamais eu autant envie de reprendre les rênes de son destin », « nos vies valent mieux que des pronostics », « donnez-moi de la force » ou « la réussite se mesure à la lumière qu’on a dans les yeux » (c’est beau comme du Guillaume Musso). Collez n’importe quel nom sur ces arguments, sur ces citations, et cela vous semblera crédible. En 20 longues minutes (surtout quand on les a écoutées), rien ne nous permet de dire en quoi la candidature de Valls est nécessaire. Et les premières mesures annoncées ne sont pas encourageantes, relevant soit de l’opportunisme (la suppression de la Cour de Justice de la République), soit du foutage de gueule assumé : Manuel Valls contre le 49-3, c’est un peu comme Jérôme Cahuzac contre la fraude fiscale. Sauf que la primaire de gauche ne doit être ni le bal des repentis, ni le défilé des candidatures fantaisistes.

citation Valls D2012

Crédits : Démosthène 2012. Faites-vous plaisir.

En matière de candidature fantaisiste, il est néanmoins surpassé par Vincent Peillon, dont nous avons visionné deux passages télévisés (son annonce de candidature le 11 Décembre dans le 20h France 2 et son passage dans C à vous le 15 Décembre sur France 5). Quatre premiers arguments : Le Pen, Fillon, l’unité de la gauche, son expérience (vous pouvez chercher l’intrus longtemps, il n’y en a pas). Le récit de sa décision de candidature relève presque de la blague : il s’est décidé quand François Hollande a renoncé à y aller (quinze jours avant le dépôt des candidatures, pour rappel). Nous nous retrouvons donc avec un Premier Ministre sortant pas très partant pour défendre le bilan du gouvernement, et un ministre perdu de vue depuis trois ans, mais lui très partant pour défendre ce bilan, et qui s’est dit « pourquoi pas moi ». C’est vrai, après tout, pourquoi pas lui, pourquoi pas Jean-Noël Guérini, pourquoi pas le labrador du Président, pourquoi pas un appui-fesses en formica ? D’où sans doute le savoureux « maintenant, il y a besoin d’argumenter » qui conclut son interview de candidature. Il y a chez Vincent Peillon quelque chose de plus que chez Manuel Valls : cette propension des hommes politiques tout à fait extraordinaire aux yeux des citoyens à ne même plus faire semblant d’instiller un semblant d’intérêt général dans leur carrière personnelle. Y va-t-il pour lui, pour son image, pour rester dans l’Histoire (de quoi ?), pour peser sur son parti, pour faire plaisir à l’un ou l’autre des éléphants, on ne saura jamais ; pour le bien-être de la Nation, le doute n’est plus permis, c’est non. Et cette candidature est d’autant moins en phase avec l’électorat qu’elle représente parfaitement la gauche sans saveur au pouvoir depuis cinq ans.

Restent les deux candidats se positionnant comme alternatives au gouvernement en place, candidatures (officiellement) préparées depuis bien plus longtemps : Benoît Hamon comme Arnaud Montebourg se sont déclarés en Août 2016. Ils ont compris qu’en dépit de l’échec retentissant du quinquennat Hollande, battre le candidat du gouvernement n’était pas une mince affaire en raison de la forte légitimité de celui-ci au pouvoir à représenter son camp, et qu’on ne pouvait la gagner en se contentant de tirer à boulets rouges sur le gouvernement, qu’il fallait créer un peu d’enthousiasme. Ainsi, des propositions assez profondes ont déjà été formulées et une cohérence commence à se dessiner. Pour Arnaud Montebourg, la fin de l’austérité, une forte politique de relance et des changements institutionnels : si certaines propositions sont un peu faciles voire démagogiques (retour du service national, réduction de moitié du nombre de parlementaire, suppression de toutes les hausses d’impôts depuis 2012), d’autres comme la transformation du Sénat en chambre mi-professionnelle (avec des membres du CESE), mi-citoyenne (avec des citoyens tirés au sort) valent la peine d’être étudiées. Pour Benoît Hamon, la fin du modèle actuel de développement économique (revenu universel de 750 euros, taxation des machines robotisées, diminution du temps de travail), des changements institutionnels (passage à une 6e République parlementaire, pétitions exigeant des référendums), une priorité écologique et des changements sociétaux (légalisation du cannabis, développement de la probation, ouverture aux réfugiés).

A un mois des primaires, ils ne constituent pas des projets en soi, mais sont opérationnels pour une primaire où il s’agit de se distinguer des autres. Le mieux aurait néanmoins été de d’abord s’accorder sur un projet commun avant de savoir ce qui les divise. Et c’est ce qu’on peut reprocher à la « gauche du PS » : n’avoir pas su créer, dès 2015, un projet alternatif sur la base du constat de l’échec définitif du gouvernement. Pendant trois ans, ils se sont évertués à accuser le gouvernement de ne pas être de gauche, ce qui n’est pas le problème (ou seulement pour les sympathisants de gauche, et encore) : le problème est que ce gouvernement n’a presque rien changé en profondeur durant cinq ans et que les promesses (certes peu mirifiques) n’ont pas été tenues. Pas que le gouvernement mentait sur son étiquette « de gauche » dont on a fini par se demander ce qu’elle voulait dire : les candidatures « frondeuses » auraient dû, au lieu de s’enfermer dans un nom qui rappelle une révolte de grands nobles, redonner du sens à cette étiquette. Reste que si la gauche vaut la peine d’un bulletin, s’il y a un espoir à prolonger jusqu’en Avril 2017 et peut-être même au-delà, c’est sans doute l’un de ces deux-là.

https://i2.wp.com/s1.lemde.fr/image/2014/01/31/644x322/4358122_3_3a8b_le-plantu-du-mois-la-vie-privee-de-hollande_c3fa3720db7d6b77a7f6bf10fb2ff2c8.jpg

Source : Le Monde, Janvier 2014

Il faut enfin rappeler que la primaire de la gauche porte en elle des enjeux bien différents de la primaire de la droite, en ce qu’elle est une primaire pour élire un perdant. Sauf retournement de situation exceptionnel (du genre Mélenchon part faire le djihad et on découvre que Macron a été membre du Front National de la Jeunesse), ils sont trois (quatre avec Yannick Jadot) candidats à se partager au grand maximum 40% de l’électorat, et il est quasiment assuré qu’aucun ne fera plus de 20% et que donc tous seront éliminés. On a dès lors l’impression que cette primaire, qui ne rassemblera sans doute pas grand monde, ne s’adresse qu’à un entre-soi socialiste et a renoncé à parler à et de l’ensemble de la population. Cernés par un guignol gueulard et un césariste ronchon, les candidats ne font pas l’effort de connecter leur projet aux aspirations des citoyens, soit parce qu’ils se sont disqualifiés par leur action, soit parce qu’ils n’ont pas su créer d’intérêt pour leur vision du monde. Surtout, ils auraient tort de croire (en disant parfois le contraire) que la gauche ne connaît qu’un coup de mou, qu’un passage à vide : aucun parti de gauche n’incarne aujourd’hui l’avenir, ne parvient à convaincre, comme en 1981, de sa capacité à nous sortir de ce marasme permanent et indéfini. Si la gauche a conservé quelque chose de collectif, c’est sa capacité à sauter toute entière dans le gouffre. Et pas seulement à ses dépens. Car pendant qu’elle – et dans une certaine mesure également la droite – oublie de parler à et des citoyens qui vivent ce marasme, d’autres le font et pourraient, un jour, nous faire regretter ce quinquennat de plaisantins.

Scipion

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s